Chapitre 1
Dans la ville de Pouchpapoura, au sud de l’Inde, vivait jadis un pauvre messager nommé Tan Singh.
Son salaire ne dépassait pas sept roupies par mois, dont il dépensait cinq roupies pour son entretien. Il épargnait le reste. Après cinq ans, il compta son épargne : il se trouva qu’elle s’élevait tout juste à cent vingt roupies. En vain, comptant et recomptant son argent à plus de vingt reprises, Tan Singh espéra-t-il trouver davantage ; son petit pécule ne dépassait pas cent vingt roupies.
Il tomba dans une triste rêverie, se disant en lui-même :
« Hélas ! voilà qu’après cinq ans de travail, j’ai pu épargner péniblement cent vingt roupies ! Que puis-je faire de cette faible somme ? Est-ce assez pour acquérir une bonne demeure afin de m’abriter ? Non ! Puis-je me marier avec une telle dot ? Non ! Il me faudrait servir cinq ans de plus, au moins épargner autant encore pour m’acheter une misérable hutte ! Et pour une belle femme, cinq ou six cents roupies sont indispensables, l’épargne de plus de vingt ou de trente ans de servitude ! En ce temps je puis mourir. Bien mieux vaudra-t-il de chercher quelqu’autre route, de quitter la vie chétive que je mène ! On dit que Tavudu Setti commença, voilà dix ans passés, avec la misérable somme de dix roupies, un commerce en gousses. Et le voici un « Navakoti Narayana Setti », possesseur de vastes bazars et de navires. Or, j’ai douze fois la somme avec laquelle il débuta dans la vie. Pourquoi la fortune ne me favoriserait-elle pas à mon tour ? »
La tête emplie de ces pensées, Tan Singh quitta son emploi et, s’abandonnant à la fortune, ouvrit un humble bazar pour l’achat et la vente de gousses, semblablement à Tavudu Setti.
Durant l’année suivante, après un commerce vigilant, il réussit à doubler son capital, et propriétaire de deux cent cinquante roupies il changea son bazar à gousses contre un bazar de noix et de feuilles de bétel.
Après la seconde année son capital s’éleva à cinq cents roupies, et il échangea vite son bazar de feuilles de bétel contre un bazar de confiserie. Or, la confiserie, dans l’Hindoustan, promptement quintuple le capital si le commerçant évite de vendre à crédit.
Tan Singh fut très prudent, et avant que la troisième année ne fût écoulée, il avait accumulé plus de trois mille roupies. Il pensa alors que la Fortune l’avait pour favori, comme elle eut Tavudu Setti. Chaque année, il transforma son commerce en un commerce plus lucratif et plus honorable.
Toujours très prudent et très honnête, il n’oublia jamais la pauvreté de sa condition originelle.
Enfin, après dix ans de travaux heureux, il réalisa son ambition de devenir un « Navakoti Narayana Setti », car il fut un grand marchand de perles.
Perles et diamants de l’eau la plus pure furent les uniques articles de son négoce.
Comment comparer sa nouvelle condition avec celle où il croupissait dix ans auparavant ? Alors, il était un humble messager à sept roupies par mois. Maintenant, il commande lui-même à mille messagers, dont chacun reçoit un salaire de sept roupies par mois ! Et son revenu égale, surpasse celui d’un Rajah !
Tan Singh songea que ce serait un grand péché que de ne pas se réjouir en son existence. Aussi, il acheta un vaste palais à Pouchpapoura pour plus de soixante mille roupies et épousa une vierge, nommée Kamalabai, de la meilleure famille Singh de la cité.
Son négoce jamais ne faillit, et l’étoile de sa femme aussi le favorisa, car 1 il devint plus riche chaque jour de sa vie.
Deux ans après son mariage il eut un fils, son premier-né, qui fut très beau en son apparence. Il le nomma Ram Singh, et l’éleva dans la tendresse.
Trois ans plus tard, un autre fils lui naquit, qu’il dénomma Lakchmana Singh. Et après deux ans encore vint un troisième fils, le plus beau des trois, qui fut appelé Krichna Singh.
Ainsi, après sept ans de la vie de mariage, il fut le père de trois des plus beaux fils de la cité, dont l’aîné avait cinq ans d’âge.
Or, étant un homme prudent autant que riche, il ne laissa pas une pierre en place pour donner l’éducation sage à ses fils. Mais, conformément au proverbe que « l’Aîné est toujours stupide » 2, Ram Singh fut désespérément faible d’intelligence.
Nul effort d’instruction n’agit sur sa lourde cervelle, encore que ses maîtres ne fussent point avares de coups de verges. Le maulari, le pandit, le upad hyayar, et d’autres, vinrent chacun à leur tour et n’épargnèrent point leur peine. Mais rien n’eut d’effet sur Ram Singh, qui grandit en élégance, s’habillant ainsi qu’un rajah, dévorant comme un glouton, préférant la société des gens désordonnés et prodigues.
Lakchmana Singh était autrement constitué. Point très intelligent, mais laborieux à l’extrême, avec le cerveau modéré que Paramesvara lui avait dispensé, il progressait dans ses études.
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