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Chapitre 2

C’est dans le plus jeune des trois frères, que les éducateurs trouvèrent un véritable étudiant. Il déploya une merveilleuse intelligence, s’assimilant tout à la première indication, donnant des joies vives à ses maîtres autant qu’à ses parents. Ceux-ci l’adorèrent, et comme le plus jeune de leurs enfants, et comme donnant de hautes espérances.

Ainsi allèrent les trois fils de Tan Singh jusqu’au jour où Ram Singh atteignit sa dix-huitième année, tandis que Lakchmana Singh avait quinze ans et Krichna Singh treize.

À cette époque, un événement extrêmement pénible advint à la famille.

Tan Singh, un matin, après vingt ans de vie conjugale heureuse, médita sur sa misère passée et sur son bonheur présent, et appelant Kamalabai, sa femme, lui dit de donner trois cents roupies à chacun de ses fils, afin qu’ils les dépensassent à se réjouir. Kamalabai, selon ce vœu, donna à Ram Singh sa part aussitôt qu’il revint de sa promenade matinale, lui disant que c’était un présent de son père.

Il prit le don allègrement, sans même s’informer du motif pour lequel on le lui faisait, prit son déjeuner de riz froid, puis s’en alla dans la maison d’une bayadère et lui présenta les trois cents roupies.

Peu après que Ram Singh eût quitté la demeure, Lakchmana Singh revint de chez ses maîtres pour prendre son déjeuner de riz froid. Comme il était assis devant sa feuille, sa mère lui remit le présent. Lui s’enquit du motif et il lui fut répondu que c’était pour une réjouissance. Lakchmana Singh reçut l’argent avec joie, et le dépensa en livres et en vêtements.

Krichna Singh arrivait toujours tard à ses repas. Lorsqu’il revint à la maison, longtemps après les autres, sa mère lui remit sa part, tandis qu’il mangeait son riz froid, l’informant aussi que c’était pour une réjouissance. Krichna Singh rit à l’idée de dépenser trois cents roupies à une réjouissance, et réprimanda sa mère pour lui avoir apporté cet argent, encore que son père l’eût destiné pour lui. Il trouva très inconsidéré de la part de Tan Singh de songer à donner trois cents roupies pour une dépense inutile. À ce taux, il dépenserait neuf mille roupies en un mois et deviendrait un vagabond au bout d’une ou deux années.

Aussi demanda-t-il à sa mère de rendre l’argent à son père, de le prier de l’enfermer dans son coffre, afin de l’employer à quelque usage utile.

La mère rapporta l’argent, selon ces désirs, et le père, tout heureux de l’esprit de son plus jeune fils, désira doubler le présent. Le jeune garçon persista dans son refus, mais le père ne voulut pas céder et voulut contraindre Krichna Singh à prendre les six cents roupies. Celui-ci refusa obstinément :

« Qu’est-ce donc, – s’écria Tan Singh, – la cause qui te porte, toi toujours si obéissant, à être si opiniâtre aujourd’hui ?

— Ne cherche pas à deviner l’impossible ! » répliqua l’adolescent.

Tan Singh fut outré de colère. Aveuglé par l’orgueil de son opulence, il demanda :

« Quelque chose en ce monde est-il donc impossible à ton père ? »

Krichna Singh rit de la folie de Tan et répondit affirmativement.

« Prouve-moi donc l’existence de cette chose ? – reprit le négociant.

— Eh bien ! te serait-il possible de marier ton fils à la princesse de Pouchpapoura ? »

Or, Krichna n’espérait nullement devenir le beau-fils du roi : il imaginait ceci simplement comme exemple d’une chose qu’il serait impossible à son père de réaliser. Tan Singh n’eut pas plutôt entendu mentionner le nom de la princesse que l’idée le frappa que son fils était réellement amoureux d’elle, et cela à l’âge si tendre de treize ans !

Il ôta sur-le-champ ses pantoufles et en battit Krichna Singh rigoureusement.

L’enfant accepta la punition avec le plus grand calme, puis, arrachant les pantoufles des mains de son père, il s’enfuit avec la légèreté d’un milan.

Il rôda à travers la cité sans rencontrer aucun de ses amis, aucun de ses parents, jusqu’à ce que tombèrent les ténèbres. Alors, il put se glisser, sans être aperçu de personne, dans le temple de Kali.

Là, il choisit une niche convenable dans l’une des murailles d’enceinte, et y plaçant les pantoufles avec lesquelles son père l’avait battu, les couvrit d’une couche de mortier, puis les abandonna en sûreté.

Après cela, il ne désira pas demeurer plus longtemps à Pouchpapoura. Pour jeune et tendre qu’il fût, il ne craignit pas d’aller en quelque autre ville pour y essayer sa fortune dans une existence indépendante.

Ainsi, Krichna Singh quitta la cité cette même nuit, marcha vers le nord sans savoir où il allait aboutir, et, sans plans prémédités, se confia simplement à sa destinée. Il marcha jusqu’à ce que ses pieds le fissent souffrir, mangea ce qu’il put se procurer en racines et en fruits, dormit au hasard des campements, agissant en toutes choses comme un être qui ne donne aucune importance à sa vie.

C’est ainsi qu’il traversa les forêts, les montagnes, les déserts, les contrées sauvages et les eaux, jusqu’à ce qu’il arriva dans une grande cité, laquelle on lui apprit être Dharapoura, la capitale de l’empereur ou Seigneur au disque 1 auquel les cinquante-six souverains du monde rendaient hommage.

Or, l’empereur de Dharapoura n’avait pas de fils, mais une fille unique, qui était considérée comme la plus admirable princesse de l’univers.

Son nom était Chandramoukhi.

Elle n’avait pas dépassé l’âge de neuf ans, et poursuivait ses études dans l’École des Princes de Dharapoura.

Ce Rajakumar, ou École Royale, était une institution spécialement organisée pour l’éducation des membres de la famille royale, et durant les heures de classe une troupe de gardes du corps attendait toujours extérieurement et accompagnait la princesse et ses compagnons d’études au long du chemin. Le fils du ministre Ramachandra, le fils du Chef des armées, et d’autres enfants de noble parentage étaient ses compagnons d’école.

Il advint que Krichna Singh eut à passer par la rue dans laquelle était situé le collège, et l’un des gardes royaux, qui était de la caste des Singh, le reconnut comme un jeune garçon de sa race. S’apitoyant sur la destinée perdue d’un si beau et tendre adolescent, il l’appela auprès de lui et lui demanda qui il était.

Krichna Singh, feignant d’être imbécile, répliqua qu’il ne se connaissait pas lui-même, qu’il était vagabond d’aussi loin qu’il pût se rappeler, et qu’il n’avait point de parents.

En ce moment, la princesse Chandramoukhi sortit du collège pour demander un verre d’eau. Saisie d’étonnement par la beauté et la majesté de Krichna Singh, encore qu’il fût défiguré et recru de fatigue par ses longues rôderies, elle lui demanda son nom et son parentage.

Il répondit à la première question, et quant à la seconde, il affirma ne savoir rien de son origine, excepté qu’il était un orphelin. Elle lui demanda alors s’il aimerait de la servir. Sur sa réponse affirmative, elle lui donna sur l’heure l’emploi de Tukkuttukki, ou porteur de sachet, et lui dit que son devoir serait d’être continuellement à ses côtés et de porter son sachet derrière elle, tant lorsqu’elle irait à l’école que lorsqu’elle s’en retournerait au palais. Elle lui promit en retour de le nourrir et de l’élever aussi bien qu’elle-même. Que pouvait désirer de plus Krichna Singh ? Il sourit d’allégresse, et acceptant l’offre avec remerciements, suivit Chandramoukhi à sa classe, et de ce jour la servit sans intermittence.

La princesse obtint la ratification de son père pour l’emploi qu’elle avait donné à Krichna Singh ; fidèle à sa parole, elle l’éleva avec une entière tendresse. Il prit ses repas à côté d’elle, et, excepté qu’il portait le sachet, il n’y eut aucune différence extérieure entre eux.

L’opinion générale parmi le peuple fut que l’empereur permettait cette familiarité entre sa fille et Krichna Singh parce qu’il avait le projet de les marier l’un à l’autre lorsqu’ils seraient plus âgés. Mais comme tout le monde était aussi d’opinion que Krichna était un garçon très stupide, l’idée de ce mariage fut accueillie avec défaveur. Car il faut dire que Krichna Singh, depuis qu’il était au service de la princesse, continuait à simuler l’imbécillité, et lorsqu’un des compagnons d’école de Chandramoukhi lui avait demandé s’il savait lire et écrire, il répondit qu’il le savait – mais à peu près aussi bien qu’il savait voler dans les airs. Il ne s’en tint pas là. En maintes occasions, il se conduisit si sottement que tous ceux qui le connaissaient le crurent le garçon le plus simple qui vécut jamais en ce monde.

La princesse partageait cette croyance, mais ne fut pas moins bonne envers lui pour cela. Elle demeura avec lui dans les termes de la plus étroite intimité ; si bien que le public chuchotait de plus en plus qu’elle avait l’intention d’épouser le jeune Singh.

Or, si Krichna Singh avait montré qu’il était aussi intelligent qu’elle – ou davantage – il en eût été bien autrement : beaucoup eussent accepté l’idée du mariage, tandis qu’à présent, l’empereur seul y tenait : car il était convaincu que Krichna Singh était le meilleur choix que sa fille pût faire. Certes, il était très stupide ! Mais qu’importe, puisque sa fille serait assez intelligente pour tout gouverner en sa maison et en son royaume. N’était-il pas indispensable, que son égal en beauté devînt son époux, et puisque Krichna Singh réalisait cette condition, pourquoi ne pas l’accepter ? Ainsi songeait l’empereur, et sous la domination de cette idée il n’aimait pas troubler l’intimité grandissante entre le jeune Singh et sa fille Chandramoukhi.

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