Chapitre 4
Il arriva riant, lui disant combien de fois le fils du ministre avait baisé sa lettre de questions, et avec quelle allégresse il l’avait lue et relue.
Ceci rendit la princesse impatiente de lire la réponse. Mais le Tukkuttukki ne voulut point la remettre tout de suite, lui disant combien il était peu charitable à elle et au fils du ministre de le suspecter à ce point :
« Car Ramachandra, – dit-il, – lui aussi m’a recommandé une demi-douzaine de fois d’être prudent en portant la réponse ! »
À la fin, il dénoua tout son écheveau de nœuds, et donna la lettre à l’impatiente princesse.
La princesse lut la lettre et dansa de joie. Elle la baisa plus de cent fois, et, allant à sa chambre, appela auprès d’elle le Tukkuttukki, et lui demanda de jurer de ne pas dire un mot des lettres à personne.
Elle empaqueta ensuite en petites parties le lakh de roupies que demandait Ramachandra, et ordonna à Krichna Singh de les emporter une par une à son amant. Comme le Tukkuttukki faisait ceci pour lui-même, il y mit toute diligence. Il avait été longtemps le client d’une vieille femme de Dharapoura qui tenait une confiserie ; il se procura une chambre chez elle pour y mettre l’argent.
Quand il eut enfermé là tout son trésor, il ôta son costume, se vêtit en Arabe, et alla par toutes les étables de la ville à la recherche de rapides et forts chevaux. Après de grandes difficultés, il se procura deux très beaux asvaratnas1, qui pouvaient galoper à la vitesse de deux kôs par ghatika 2 pendant une semaine entière sans prendre ni nourriture ni boisson.
De tels chevaux ne peuvent s’acquérir en tous temps, et ce fut par une bonne fortune que le Tukkuttukki les rencontra. Il les paya cinquante mille roupies, et loua deux serviteurs pour en prendre soin. Il dépensa aussi environ vingt-cinq mille roupies en selles et en ornements. Il paya aussi quelque chose pour les pariahs 3 ; et les vingt-cinq mille roupies qui restaient, il les dépensa en achetant une échelle de corde et une précieuse sorte de scie.
Après l’achat de toutes ces choses, il écrivit la lettre suivante à la princesse :
« Chère femme,
« J’admire réellement notre Tukkuttukki. Quoiqu’il soit le plus stupide des hommes, il a pourtant réussi à me faire tenir le lakh de roupies que vous m’avez envoyé. J’ai acquis deux des plus beaux chevaux imaginables, qui peuvent galoper jour et nuit à raison de deux kôs par ghatika. Je vous envoie par notre imbécile une échelle de corde et une scie. Pour la scie seulement j’ai dû payer au-delà de vingt mille roupies, car c’est une scie magique, qui jamais ne fait de bruit, même lorsqu’elle coupe du fer. Elle est faite de diamant, et peut scier le fer le plus dur en moins de deux secondes. Au cinquième soir, j’irai dans la Voie Royale de l’Orient, qui est devant la grande fenêtre du haut de votre palais. À la dixième ghatika de la nuit, quand tout le monde est profondément endormi, il faut vous lever sans bruit, scier au travers de la fenêtre et diriger l’échelle de corde vers les chevaux. Je serai là pour l’attraper. II faut alors descendre, et nous serons en fuite sur nos chevaux en rien de temps ! Durant les cinq jours qui vont suivre, envoyez-moi autant d’argent que vous le pourrez pour nos dépenses. Je pourrai aussi, sans que mon père le sache, apporter quelque chose.
« Votre tendre époux,
« Ramachandra. »
Le Tukkuttukki ferma la lettre, la cacheta et la lia selon sa manière accoutumée. Dans un autre linge, il enferma la scie et l’échelle, et retourna vers Chandramoukhi avec le tout.
Aussitôt qu’il approcha de la princesse, il se mit à sourire avec affectation, ce dont elle s’aperçut tandis qu’il était encore loin et ce dont elle le gronda.
« Je ne puis m’en empêcher, – dit-il, – les chevaux sont si magnifiques !
— Quels chevaux ? – demanda la princesse.
— Quoi ! notre maître a acheté deux des plus beaux chevaux qu’il y ait dans le monde ! J’ai vu tous les chevaux de notre empereur, et aucun ne les approche en beauté ! Je puis ne pas savoir ouvrir un livre à sa onzième page, mais vous pouvez vous fier à mon opinion en ce qui concerne les chevaux. »
Ainsi parla le Tukkuttukki, mais la princesse lui demanda de remettre immédiatement la lettre qu’il portait. Avant d’en rien faire, il plaça devant elle l’échelle de corde et la scie de diamant. Elle les mit dans son coffre, sans même les regarder, tellement impatiente d’avoir la lettre. À la fin il la lui remit.
Quelle joie fut la sienne quand elle en dévora le contenu, avec des yeux tout élargis. Les chevaux étaient prêts pour la fuite. La scie et l’échelle, grâce aux dieux, étaient saufs dans son coffre, prêts à servir ! Qu’est-ce qu’il restait à faire. De l’argent ! Et seulement pour les dépenses du commencement ! Elle en avait immensément à sa disposition, car toute sa khasana 4 avait été emportée avec elle dans le palais.
Elle mena le Tukkuttukki jusqu’à son trésor et lui demanda de tenter d’emporter le tout à Ramachandra, ou du moins autant qu’il serait possible.
Il accepta à deux conditions. C’est qu’elle lui expliquerait :
D’abord, pour qui étaient les chevaux.
Ensuite, pourquoi elle vidait ainsi son trésor et l’envoyait tout à Ramachandra.
Elle lui dit que dimanche prochain, la nuit, – car c’était là le jour fixé pour la fuite – elle, en compagnie de Ramachandra, devait aller au temple voisin de Kali, afin de se rendre la déesse favorable, et que l’argent était pour les dépenses. Et de nouveau elle lui recommanda de ne pas déclore ses lèvres pour rien au monde. Il lui promit, à la condition qu’elle lui permettrait de l’accompagner au temple !
Comme elle lui répondait négativement il se mit à se lamenter et à pleurer bruyamment. Elle tenta de le consoler de toute manière, et promit de lui apporter à son retour de rares et doux prasadas 5. Il nomma alors cent sortes différentes de prasadas, en insistant pour qu’elle les rapportât tous avec elle à son retour.
Elle promit – riant en elle-même – d’en apporter une centaine de plus qu’il n’en avait énuméré. Il fut alors laissé à lui-même et il vida tout le trésor de la princesse, et au fur et à mesure il alla changer l’argent contre des hundis 6.
Ainsi tout fut arrangé : les chevaux pour le voyage, les dépenses pour plusieurs mois au moins dans une contrée étrangère, et ces préparatifs furent connus de la princesse Chandramoukhi tout le temps sous l’impression que son bien-aimé Ramachandra n’était pas un homme vulgaire pour montrer si vite que l’empereur ne pouvait garder sa fille.
Mais, hélas ! pour le pauvre Ramachandra ! Que savait-il de ces choses secrètement ourdies dans Dharapoura, en son nom ? Depuis qu’il avait appris de son père, le ministre, le mystère du palais, il avait craint pour sa vie, et s’était enfermé dans ses appartements ! Hélas ! aussi pour le pauvre Ekachakradhipati ! Quelles notions avait-il sur les intrigues ourdies dans le palais même qu’il avait fait élever pour sa chère fille ?
Les jours passèrent, chaque moment paraissant un an à la princesse. À la fin le dimanche arriva, et la princesse, dans le désir de prendre ses ornements, ses bijoux et ses vêtements les plus précieux avec elle, et n’aimant pas que le Tukkuttukki demeurât au palais pendant qu’elle se préparerait à descendre l’échelle de corde, lui demanda d’aller auprès de Ramachandra porter une lettre. Dans cette lettre elle priait son fiancé d’occuper Krichna Singh afin qu’il ne la surveillât point pendant les préparatifs.
Avec grande joie le Tukkuttukki reçut la missive, quoiqu’il prétendit être très âpre à demeurer et à regarder les préparatifs de Chandramoukhi pour le pèlerinage au temple de Kali.
Il la fit jurer maintes fois de ne pas oublier les cent prasadas, et partit, remerciant toutes ses étoiles. Car quelle eût pu être la fin de tout son travail si la princesse ne l’avait envoyé dehors ?
Ainsi songeait le Tukkuttukki tandis qu’il descendait, remerciant les dieux familiers pour sa bonne chance. La première chose qu’il fit en arrivant en bas, ce fut de déchirer la lettre en pièces ; et puis il passa toute la journée à préparer les chevaux pour un long voyage, et à mettre les hundis (chèques) en sécurité dans les selles.
Aussitôt que vint le soir, il donna congé aux deux serviteurs paraiyas en leur faisant un présent, et lui-même, se déguisant en domestique, apporta les chevaux à l’opposite de la glande croisée du palais dans la Voie Royale de l’Orient, et là il les attacha à un arbre.
Dans l’entre-temps la princesse, impatiente, avait compté chaque minute. Dès que vint le crépuscule, elle aperçut les chevaux avec un serviteur paraiya, et quoiqu’ils fussent à une assez grande distance, elle n’hésita pas à conclure que c’étaient les chevaux les plus beaux et les plus rapides qu’elle eût encore vus. Le Tukkuttukki, ayant à présent la certitude de partir avec la princesse, prit du repos jusqu’à la dixième ghatika, et il dormit d’autant mieux qu’il avait mal reposé toute la semaine dans l’agitation des préparatifs.
Or l’empereur de Dharapoura avait, pour quelque sévérité, encouru la colère d’un chef de brigands qui se résolut à le punir vigoureusement. Le jour fixé pour sa vengeance coïncida avec celui de l’enlèvement de Chandramoukhi. La ville devait être livrée au pillage, et soixante-quatre chefs subalternes avaient été envoyés pour saccager chacun des soixante-quatre quartiers de Dharapoura.
Chacun de ces chefs avait une troupe de bandits sous lui, et les ordres furent que jusqu’aux salières seraient enlevées des maisons.
Un de ces chefs vint par la Voie Royale de l’Orient où il vit les deux splendides chevaux et le guide dormant sous un arbre. Il pensa qu’ils devaient être là à attendre deux seigneurs, lesquels devaient être fort riches pour posséder de tels animaux. Aussi dit-il à l’un de ses hommes de se tenir près de là et de surveiller les événements. Il lui dit encore de dépouiller les seigneurs et de rapporter les chevaux avec tout le butin amassé.
Et le voleur s’assit à côté des chevaux, et il attendit que les seigneurs arrivassent, pendant que le Tukkuttukki ronflait paisiblement dans la nuit.
Le temps convenu approcha. La princesse avait tout préparé pour le voyage, et avait empaqueté tous ses bijoux et ses vêtements dans un petit coffre.
À la dixième ghatika de la nuit, elle se leva et découvrit à sa grande joie que tout le monde dormait profondément dans le palais.
Croyant que ses dieux familiers étaient favorables à sa fuite avec Ramachandra, et obéissant aux prétendues instructions du jeune homme, elle scia les barreaux de la croisée en deux secondes, attacha et jeta l’échelle de corde.
Par bonheur pour elle et pour le ronflant Tukkuttukki, l’échelle se prit dans une forte branche de l’arbre. Elle la tira, et trouvant qu’elle tenait ferme, elle se persuada que son Ramachandra l’avait vigoureusement saisie. Elle commença de descendre. Les joyaux étincelants de ses oreilles, qui palpitaient comme des flammes dans la paix nocturne, et la hauteur dont elle descendait, ce fut plus qu’il n’en fallait pour remplir d’épouvante l’âme du bandit.
Il pensa que nulle créature humaine n’oserait tenter une chose aussi audacieuse à cette heure de la nuit, et d’imaginer une femme descendant par les airs à un pareil moment était pour lui au-delà du possible. À mesure qu’il regardait descendre la princesse, ses craintes croissaient davantage et il était quasi fou au moment où elle approcha de lui. La prenant pour un démon venu pour le saisir, il détacha prestement le cheval auprès duquel il était assis et l’enfourchant il détala vers le sud.
Quand la princesse eut presque atteint le sol, elle vit partir un des chevaux et pensa que c’était Ramachandra qui prenait l’avance.
« Peut-être Ramachandra a-t-il cru que je prononcerais quelques paroles en le voyant et donnerais ainsi l’alarme. Voilà sans doute la raison pour laquelle il prend les devants. »
Elle réfléchissait ainsi lorsqu’elle atteignit l’arbre ; arrivée là, elle supposa que Ramachandra avait intentionnellement laissé l’échelle dans l’arbre afin de pouvoir s’en aller, elle mit pied à terre, délia l’autre cheval en hâte, et suivit le faux Ramachandra.
Cependant Sellam, la servante principale, se leva, et, trouvant les barreaux de la fenêtre sciés, fut très alarmée ; mais comme elle possédait une grande présence d’esprit, elle chercha partout la princesse sans faire de tapage. Elle ne put la trouver nulle part. Les barreaux sciés et l’échelle de corde déroulée dans le vide, montraient clairement ce qui s’était passé. Sellam, réfléchissant qu’elle serait, en sa qualité de servante principale, la première victime de la colère de l’empereur, résolut d’échapper au danger et de joindre la princesse si possible. Elle descendit par l’échelle de cordes, la scie à la main, remit tant bien qu’elle put la fenêtre en état afin de prévenir tout soupçon, du moins pour cette nuit-là, et, lorsqu’elle atteignit l’arbre, détruisit l’échelle de corde que, dans sa précipitation, la princesse avait laissé derrière elle et qui l’aurait trahie. Puis elle se mit à courir sur la piste des chevaux.
Après que Sellam se fut mise à la poursuite des chevaux, le Tukkuttukki s’éveilla ; mais, avec son habileté coutumière, au lieu de perdre courage, dès qu’il eut reconnu la marche des événements, il fut au contraire enchanté !
« Le ciel soit béni ! – s’écria-t-il. – Paramesvara me dispensa ce bon sommeil ! De manière ou d’autre, les chevaux sont partis, et j’ai rêvé que j’entendais ici des pas de femme. Certainement la princesse ne doit pas être loin. Si j’avais été éveillé, je me serais trouvé dans une terrible position ! Je n’aurais eu d’autre ressource que de faire la nette confession de toutes mes ruses. Peut-être m’eût-elle tué dans sa colère ! Peut-être fût-elle retournée au palais par l’échelle et se fût-elle efforcée de tout cacher. Mais, grâce à Paramesvara, j’étais dans un profond sommeil, et ainsi délivré d’un grand ennui. Je veux découvrir la princesse, lui dire que je l’ai suivie jusqu’à son lieu de pèlerinage et lui demander des prasadas. Je jouerai encore une fois le niais. »
Cette idée bien fixée dans sa tête, le Tukkuttukki trotta en grande hâte pour rattraper les chevaux. La distance entre le cheval du voleur et celui de la princesse était d’une ghatika ; celle qui séparait la princesse de Sellam était aussi d’une ghatika, celle qui séparait Sellam du Tukkuttukki était encore d’une ghatika. Ils coururent ainsi toute la nuit.
Le crépuscule du matin approcha, et les oiseaux commencèrent à chanter, annonçant le jour. Nos coureurs se trouvaient au milieu d’une jungle épaisse. Si grande était son anxiété d’entrevoir enfin son bien-aimé Ramachandra, que la princesse, dans les grisailles de l’aube regarda attentivement le cavalier qui la précédait, et à sa grande surprise, à sa confusion, elle reconnut en lui, au lieu de son amant, un kalla7 d’affreuse apparence. Elle éperonna son cheval, s’approcha du cavalier et vit qu’il était sans aucun doute un kalla ! Elle dégaina son sabre, étendit d’un seul coup le voleur sur le sol et s’empara du cheval !
« Hélas, – gémit-elle, – ai-je été mise en ce monde pour souffrir tant de calamités ? Par quelle méprise au lieu de Ramachandra un noir kalla a-t-il couru toute la nuit devant moi ? Peut-être ce voleur a-t-il tué Ramachandra et dérobé son cheval ? Je suis maintenant en pleine forêt sans secours ! Je ne sais ce qu’il adviendra de moi ! Je veux me coucher ici et dormir ! »
Elle s’assit, pleurante, vaincue par le chagrin ; mais il ne se passa guère longtemps qu’elle aperçut dans la distance Sellam. Quelle ne fut pas sa joie ! Les deux femmes volèrent dans les bras l’une de l’autre, et la princesse raconta à Sellam toute son aventure. Pendant qu’elles causaient ainsi, elles virent le Tukkuttukki accourant vers elles avec précipitation, et la première question qu’il fit à la princesse concerna la promesse faite par elle de lui donner des prasadas avant peu.
Sellam fut la première à consoler la princesse. Elle l’engagea à ne pas perdre courage, et elles convinrent que la meilleure conduite à tenir était de joindre quelque ville inconnue et de vivre là incognito, jusqu’à de meilleurs jours. Elles montèrent donc à cheval et prièrent le Tukkuttukki de courir devant elles. Mais comment les affaires marchaient-elles à Dharapoura ? Au point du jour les servantes s’étaient grandement alarmées de la disparition de la princesse, de Sellam et du Tukkuttukki et en avaient averti le vieux roi. Il fut extrêmement vexé, mais il ordonna aux servantes de garder la chose absolument secrète et de vivre dans le palais comme si la princesse était présente parmi elles. Il promit de faire des recherches sous cape afin de retrouver la princesse perdue, il envoya des espions dans plusieurs directions, et s’enquit de Ramachandra qu’il apprit être sain et sauf chez lui. Le fait que le Tukkuttukki et Sellam avaient disparu en même temps que la princesse donna de l’espoir au vieux roi quant à la sûreté de celle-ci. Les servantes retournèrent donc au palais et accomplirent leurs tâches comme si la princesse vivait au milieu d’elles ; même des approvisionnements leur furent régulièrement envoyés comme s’ils étaient destinés à la princesse.
Cependant, le Tukkuttukki pensait que, vraiment, la mauvaise chance ne l’abandonnait jamais, car, tandis que Sellam chevauchait à côté de la princesse, lui se voyait obligé de courir devant elles comme un chien ! Néanmoins il ne perdit point courage, et tous trois continuèrent à voyager de cette façon jusqu’au milieu du jour, mais alors la princesse et Sellam se sentirent très fatiguées. Elles avaient aussi grand-soif, et prièrent le Tukkuttukki de leur trouver un peu d’eau à boire. Il les invita à s’asseoir à l’ombre fraîche d’un grand arbre et s’éloigna pour découvrir de l’eau. Il en chercha partout. Enfin, à une distance d’environ six ou sept ghatikas vers l’ouest, du moins à ce qu’il jugea, il vit un reflet rouge. Il marcha vers ce reflet, et bientôt apparut un grand lac. Horreur ! L’eau du lac semblait du sang, car elle était très rouge. Pourtant, il en puisa dans le creux de sa main et voilà que lorsqu’il la porta à sa bouche elle devint claire comme du cristal. Il en conclut qu’il devait y avoir près du lac une chose qui lui donnait sa couleur rouge, et il se mit à explorer la rive.
À l’extrême nord il trouva un rubis aussi gros que le pouce d’un homme et aussi brillant que du feu ; il le ramassa et, après l’avoir roulé dans maintes enveloppes, il le serra soigneusement dans sa ceinture, sous ses vêtements. Puis il recueillit de l’eau dans une demi-douzaine de feuilles de sembu et retourna auprès des dames qui burent, reposèrent encore un peu, et, vers la vingtième ghatika, poursuivirent leur voyage.
Si loin, le Tukkuttukki ignorait les contrées qu’il traversait, et, au matin suivant, la petite troupe se trouva toujours en pleine jungle sans que rien put indiquer où ils allaient. Mais vers la vingt-cinquième ghatika, le soir, ils émergèrent de la jungle et gagnèrent une route. S’étant informé, le Tukkuttukki apprit à sa grande joie qu’elle conduisait à Pouchpapoura. Cette nouvelle redoubla sa vigueur ; il résolut, si possible, d’atteindre Pouchpapoura avant la nuit, et réussit en effet, à gagner le voisinage de la ville avant qu’il fit noir. Alors il pria la princesse et Sellam de descendre dans une châtram (auberge) avec les chevaux, entra seul dans la ville, loua une maison spacieuse et commode, haute de trois étages, et revint prendre ses deux compagnes.
Les deux femmes, fort reconnaissantes pour l’aide que le Tukkuttukki leur apportait dans la peine, le chargèrent encore de quérir ce qu’il pourrait trouver de vivres pour la nuit. Il se rendit au principal temple de la ville, et rapporta assez de nourriture pour leurs besoins. Après avoir mangé fort peu, la princesse et sa compagne, épuisées du voyage, se retirèrent pour dormir. Cependant le Tukkuttukki ne prit pas de repos. Il installa les chevaux dans les chambres du rez-de-chaussée dont il garda la plus grande pour lui-même ; là il mit en sécurité les hundis et les autres monnaies qu’il avait si soigneusement cachés dans la selle des chevaux à Dharapoura, et, quoiqu’il fut très tard, il se rendit au bazar où il acheta toutes choses nécessaires pour mener une vie confortable à Pouchpapoura, sauf du riz, qu’il négligea volontairement. Ensuite il se livra au repos à peu près vers le milieu de la nuit.
Tous se levèrent de bonne heure le lendemain matin, car « les légers repas procurent de légers sommeils ».
Les dames trouvèrent les provisions et la vaisselle prêtes, et le Tukkuttukki leur raconta qu’il s’était arrangé pour apporter le tout durant la nuit, parce que, les voyant si fatiguées de leur voyage, il avait pensé qu’elles en auraient un pressant besoin au matin.
Elles furent bien surprises par ce qu’elles crurent être l’aube de l’intelligence chez le Tukkuttukki, mais leur surprise se changea vite en amusement, lorsque, réclamant du riz, elles surent qu’il avait omis d’en acheter !
Alors elles se moquèrent de lui pour sa sottise d’avoir oublié la chose la plus importante de toutes !
Après cela la princesse demanda au Tukkuttukki de se charger des gros travaux du ménage, tirer l’eau du puits, laver les vêtements, apporter du bazar les provisions nécessaires et rendre tous autres services intérieurs ou subalternes, tandis qu’elle priait Sellam de faire la cuisine.
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