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Chapitre 3

La princesse fut en état de se marier dans sa seizième année, – sept ans après que Krichna Singh entra à son service. Ramachandra, le fils du ministre, depuis longtemps avait le projet de l’épouser ; une ou deux fois il avait osé le lui dire.

Elle ne parut pas accueillir désagréablement le projet, et continua d’aller à l’École Royale même après qu’elle fût devenue grande.

Un jour, avant l’heure où se ferme le collège, Ramachandra prit une feuille de ghatika de son maître et attendit une occasion de parler à la princesse. Peu après, elle partit vers le palais, son Tukkuttukki Krichna Singh marchant devant elle, selon l’usage, avec le sachet, et ses gardes la suivant.

Ramachandra s’assit auprès d’un char et demanda à la princesse de venir vers lui, car il avait un secret à lui dire. Il intima aux gardes l’ordre de se tenir à l’écart, afin de ne pas entendre ce qu’il voulait dire à leur maîtresse, puis il pria le Tukkuttukki de marcher quelques pas de l’avant.

Or, le Tukkuttukki, prétendant de s’éloigner au plus vite, réussit à atteindre sans être vu l’autre côté du char. De là il entendit tout ce qu’ils se disaient entre eux : Ramachandra demanda à la princesse si elle voulait adhérer à sa promesse de l’épouser. La princesse lui répondit qu’elle en serait très fière, tant pour la noblesse de son parentage que pour l’élévation de sa culture intellectuelle ; mais elle lui dit aussi que son père pourrait ne pas aimer leur union, parce que lui, Ramachandra, n’était pas remarquable d’apparence, et que c’était l’intention déclarée de l’empereur de ne la donner qu’à l’homme qui l’égalerait en beauté.

Elle ajouta que, comme elle aimait beaucoup l’idée de ce mariage, il serait préférable de s’enfuir vers quelque place où ils pussent s’épouser. Ils fixèrent alors un jour pour la fuite, – le huitième jour après celui-ci, – et se séparèrent.

Aussitôt que la date de la fuite fut fixée entre eux, Krichna Singh se glissa inaperçu le long du char et se tint à quelque distance. Comme les gardes étaient trop loin pour avoir rien perçu de la conversation, Ramachandra et Chandramoukhi crurent bien que nul n’avait pu surprendre leur secret, et s’en allèrent chacun chez soi avec l’esprit tranquille.

La nuit passa comme de coutume, mais le lendemain matin, tandis que l’empereur tenait sa cour, tout soudain le Tukkuttukki vint et dit qu’il désirait lui parler secrètement de quelque affaire. Comme l’empereur aimait Krichna Singh mieux que sa propre vie, il accéda sans délai à sa requête, et demanda à chacun de quitter la salle pour quelques minutes.

Attirant une chaise vers lui, l’empereur dit au Tukkuttukki de la prendre et de lui dire sa nouvelle. Krichna Singh alors lui demanda :

« Savez-vous comment les rois doivent élever leurs filles ? »

L’empereur demeura absolument confondu de ceci. Il avait toujours cru le Tukkuttukki le plus stupide des hommes sur la terre, et voilà qu’il lui posait une question de la plus haute difficulté !

Le Tukkuttukki lui dit ensuite que d’aussi hautes autorités que Manu, Vyasa 1 et d’autres avaient écrit que le roi enverrait sa fille à l’école jusqu’à sa septième année ; qu’après cela il était toujours préférable de l’avoir instruite par des professeurs privés, jusqu’à ce qu’elle fût adulte ; et qu’après cela elle recevrait l’éducation d’après le système parda, selon lequel le maître est assis d’un côté d’un paravent et la jeune fille de l’autre côté, aucun des deux ne pouvant apercevoir l’autre.

Il dit finalement à l’empereur qu’il avait omis l’observance de chacune de ces excellentes règles, et que, comme résultat, sa fille avait cessé d’être sa fille ! Puis, il conta ce qui était advenu le soir précédent.

L’empereur fut excessivement heureux des preuves d’intelligence et de la fidélité montrées par le jeune homme, en lui apportant ces nouvelles avant qu’il fut trop tard. Il demanda à Krichna Singh de garder un secret absolu sur l’événement, afin qu’il pût prendre les mesures nécessaires pour prévenir l’enlèvement projeté entre sa fille et Ramachandra.

Il donna immédiatement l’ordre à tous les artisans de Dharapoura de se rendre au palais dans les deux heures. Ces ordres furent fidèlement exécutés, et, quand les ouvriers furent assemblés, l’empereur leur demanda s’il leur était possible d’édifier un grand palais, haut de sept étages, en deux jours. Ils répondirent qu’avec la faveur miséricordieuse de l’empereur, ils pouvaient faire cela en un seul jour.

Le souverain prit les arrangements nécessaires, priant le ministre et les autres fonctionnaires de suspendre tous les autres travaux afin de surveiller la bâtisse du palais, et de faire chercher tout ce qui y était nécessaire.

L’empereur alla voir sa fille, se tint auprès d’elle, la surveillant ainsi qu’une voleuse. Personne ne pouvait deviner quelle était la destination du palais, et personne n’avait la hardiesse de le demander. Mais il progressa rapidement. On eût dit que la nature même obéissait aux ordres de l’empereur ; un immense palais, haut de sept étages, fut achevé avant la huitième ghatika du soir même.

Le Ministre et d’autres officiers, députés pour surveiller le travail, envoyèrent avis à l’empereur que l’édifice était terminé et, avec sa permission, s’en retournèrent pour dîner. Telle fut la hâte avec laquelle l’œuvre fut menée à sa fin.

Ensuite, l’empereur appela tous les eunuques et leur ordonna d’aller garder les trois étages supérieurs du palais et de défendre à quiconque de passer ou repasser, excepté une ou deux personnes qu’il allait mentionner. Quant aux quatre étages inférieurs il envoya, pour leur garde, chercher des soldats pensionnés, à qui on donna les mêmes ordres qu’aux eunuques. Après avoir ainsi mis garnison dans le palais, il dit qu’il le destinait à sa fille, afin qu’elle y vécût jusqu’à l’époque de son mariage, et qu’avec elle y vivraient vingt suivantes féminines pour la servir comme domestiques et comme compagnes, à la tête desquelles devait être une femme nommée Sellam.

Seuls, Sellam et le Tukkuttukki devaient prendre des provisions, et autres nécessités au palais à sept étages ; excepté Sellam et le Tukkuttukki, et, naturellement, ses parents, personne n’était autorisé à voir la princesse. Tout homme ou femme, qui que ce pût être, qui tenterait d’entrer dans le palais, même par ignorance des interdictions, sa tête devrait être tranchée sur-le-champ.

Ainsi, le soir même qui suivit celui où elle avait préparé sa fuite avec Ramachandra, la princesse était captive.

Jamais elle n’avait rêvé rien de semblable. Quoi ! nulle créature, sauf le Tukkuttukki et Sellam, ne franchirait le seuil du palais à sept étages ? Quelle était donc la cause de ceci ?

Quelque espion avait-il porté à l’empereur la nouvelle de son prochain départ, après avoir surpris le secret de son entretien avec Ramachandra ? Non ! Ce n’était pas possible : elle avait trop soigneusement observé les alentours !

Une idée la frappa soudain : le Tukkuttukki ! Peut-être avait-il surpris quelque bribe de l’entretien derrière le char, et l’avait-il trahie. Mais comment admettre ceci de la part d’une aussi sotte créature ?

Toutefois, dans son anxiété, ce soupçon la hantait. Elle résolut de sonder son compagnon par la ruse.

Or, c’était vers la quinzième ghatika de la nuit. La princesse était assise, l’esprit plein de trouble et de détresse, et ne pouvant songer à rien d’autre qu’à la cruelle et soudaine frustration de ses projets.

Krichna Singh était devant elle, et voulant le sonder, elle commença par ces paroles :

« Le Tukkuttukki veut-il m’apporter le livre qui est sur cette armoire, l’ouvrir à la onzième page et lire ? »

Krichna Singh la regarda avec colère pendant deux minutes, puis, se levant, prit le livre sur l’armoire, mais au lieu de le lire il le déchira avec force, et tenant les morceaux entre son pouce et son index, les flaira, et se mit à verser des larmes et à sangloter.

Ce fut avec grand-peine que la princesse parvint à le calmer.

« Qu’avez vous, – lui dit-elle, – quelle cause vous a fait ainsi maltraiter ce pauvre livre ? »

Il s’écria :

« Princesse ! C’est vous qui me recueillîtes orphelin, c’est vous qui me protégeâtes bien tendrement durant sept années ! Vous, si riche et puissante, qu’est-ce qu’il vous en aurait coûté de prier l’un de vos maîtres de consacrer une ou deux ghatikas par jour à mon instruction ? Vous ne l’avez pas fait. Vous-même si instruite, ne suis-je pas éternellement à vos côtés ? Vous auriez pu m’enseigner pendant une ou deux ghatikas chaque jour. Cela encore vous ne l’avez pas fait ! Me voici âgé de plus de vingt ans et je ne sais comment dire Harihôm ! 2 Connaissant vous-même tant de choses, vous voulez me couvrir de honte en la présence de vos esclaves. Car sinon quelle raison pouvez-vous avoir en me demandant, à moi qui ignore tout – comme vous le savez trop bien ! – d’ouvrir ce misérable livre à la onzième page ? J’ai tout simplifié en déchirant le livre. Le voilà gisant par terre ! Toute mon ignorance est votre faute ! »

Ainsi parla le Tukkuttukki, et la princesse crut à ses paroles, et, le tenant pour un sot irrémédiable, pensa qu’elle avait été insensée en concevant des soupçons contre cet homme simple. Elle loua tous ses dieux familiers pour lui avoir donné les services de Krichna Singh, maintenant surtout que l’empereur lui avait accordé le privilège d’entrer et de sortir de la prison-palais ! Elle songea à tirer le meilleur parti de ce privilège. En un mot, elle se détermina à l’employer comme un messager d’amour entre elle et son amant. Aussitôt que cette idée naquit dans sa tête, elle prit une feuille de papier et écrivit à Ramachandra comment elle avait été emprisonnée, l’impossibilité d’expliquer la cause de cette mésaventure, sa passion invariable pour lui, et sa résolution d’accomplir tout acte que lui – Ramachandra – lui recommanderait. Finalement, elle suppliait le fils du ministre de la délivrer de sa captivité, de l’emporter où que ce fût, et de l’épouser.

Après avoir écrit cette lettre, elle la signa très tendrement, – déjà se disant sa femme, – la cacheta soigneusement et la donna au Tukkuttukki :

« Tu porteras cette lettre, à la dérobée, à Ramachandra, mon compagnon d’école, le fils du ministre. Tu prendras les plus grandes précautions, tu ne la laisseras pas tomber par négligence, tu ne la montreras à personne et même tu éviteras les soupçons de tout le monde en la tenant cachée. »

Le Tukkuttukki lui demanda de lui confier, à lui seul, le contenu de cette lettre dont elle était si inquiète. Elle rit de sa sottise :

« Elle contient des questions ! »

Krichna Singh feignit d’être hautement satisfait de sa réponse, et promit de porter la missive de bonne heure, le lendemain matin, à Ramachandra – car ce soir il était trop tard.

Quant au pauvre Ramachandra, aussitôt que son père lui eut conté l’affaire du palais, il pensa que d’une ou d’autre manière, sa conversation avec la princesse Chandramoukhi avait dû être connue de l’empereur. Il abandonna toute espérance, et trembla pour sa vie : l’empereur n’ordonnerait-il pas de trancher sa tête le lendemain matin ?

Il n’osa rien dire à son père, et attendit avec abattement la conclusion des événements.

Le matin vint. La princesse et le Tukkuttukki se levèrent et prirent leur déjeuner en grande hâte. Puis, Chandramoukhi ordonna à Krichna Singh d’aller trouver Ramachandra sans perdre un instant. Le Tukkuttukki enferma la lettre dans une demi-douzaine de mouchoirs, prenant grand soin de nouer chacun en présence de la princesse.

Elle rit de cette innocence, lui disant que sûrement la lettre était bien protégée ! Il prit alors le petit paquet sous son bras et partit en courant.

Cependant, Krichna Singh n’avait aucune idée d’aller avec la lettre chez l’empereur, car il savait depuis longtemps que l’Ekachakradhipati avait le désir de lui donner sa fille en mariage, et en dépit de l’opinion défavorable qu’avaient de lui le peuple et la princesse même, il ne désespérait pas d’obtenir sa main.

Lorsqu’un péril avait menacé ses plans sous la forme d’un enlèvement, il crut que s’il ne dénonçait pas la chose à l’empereur et n’obtenait que la princesse fût emprisonnée en lieu sûr, il pouvait la perdre à jamais. Alors, il n’avait pas hésité à tout dévoiler. Et sûrement, la princesse était bien gardée maintenant ! Nul Ramachandra ne viendrait la lui enlever !

C’est lui, Krichna Singh, qui allait jouer le rôle de Ramachandra, sans que personne le sût, prouver quelle manière d’homme il était, et ainsi retourner l’opinion généralement admise par les autres à son propos.

Il songeait aussi qu’une telle conduite lui conquerrait mieux le cœur de la princesse et les éloges de l’empereur. C’est afin d’atteindre ce but qu’il avait travaillé depuis de longues années, et il se détermina, s’il était possible, de partir avec Chandramoukhi, au huitième jour proposé, lui-même reprenant la succession de Ramachandra. Il savait, d’ailleurs, que nulle régulière action n’était possible en un temps aussi bref.

Ainsi rêvant, il continuait sa route. Se dirigeant vers un bazar, il y acheta du papier, une plume et de l’encre. Muni de ces objets, il pénétra dans la jungle la plus prochaine à l’abri de tous les regards.

Là, il ouvrit la lettre, en lut le contenu et immédiatement commença d’y répondre, au nom de son rival Ramachandra. – Or, ayant été toujours dans la même classe que le fils du ministre, le Tukkuttukki avait appris à très bien imiter son écriture.

La réponse fut ainsi :

« Ma chère femme,

« Toutes les grâces pour votre tendre lettre. J’avais tout appris de votre captivité par mon père, même avant que vînt votre lettre, et je soupçonnais quelque chose de secret. Quelque mauvais esprit a sûrement conté à votre père nos arrangements, – mais je ne suis pas homme à reculer devant l’infortune. Obtenez de votre père qu’il vous place dans la quatorzième chambre, de laquelle je vous délivrerai dans six jours. Seulement, il faut me donner toute assistance dont je pourrais avoir besoin, par l’intermédiaire de cet imbécile. Si sot soit-il, pourtant nous devons nous tenir heureux de son aide en ce moment ! Envoyez-le moi avec un lakh 3 de roupies, afin de pourvoir au voyage. La lettre suivante vous donnera toutes les indications nécessaires.

« Votre époux futur,

« Ramachandra. »

Avec pleine présence d’esprit, et en parfaite imitation de l’écriture de Ramachandra, le Tukkuttukki forgea cette lettre. Ensuite, il la cacheta, la noua dans sa série de mouchoirs, et prenant le tout sous son bras, retourna auprès de la princesse avant la moitié du jour.

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