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Chapitre 6

Personne ne savait d’où il venait le matin, ni où il se rendait le soir, et quoiqu’il assistât aux audiences de la Cour très ponctuellement et accomplit ses devoirs de prince à la satisfaction générale, envers tous, depuis les plus grands jusqu’aux plus petits, cependant les ministres de l’empire trouvèrent très désagréable de ne rien connaître de lui. Ils complotèrent entre eux d’aller dans la rue orientale sous un déguisement et de suivre la voiture du jeune roi tous les soirs.

Après quelque temps, l’un d’entre eux découvrit ainsi la maison de Krichna Singh, et cela advint justement un jour que la princesse prenait un bain d’huile à son troisième étage. Ses cheveux étaient si longs qu’ils retombaient par la croisée jusqu’au deuxième étage, et que Sellam devait en oindre les boucles une par une. Le ministre remarqua cela, et suivant l’opinion courante que la beauté et la longueur des cheveux vont toujours ensemble, il conclut que la femme qui se baignait à l’intérieur devait être une beauté idéale comme elle l’était véritablement.

« Qui cette beauté pourrait-elle être si ce n’est la femme de notre jeune roi vénéré ? – pensa-t-il. – Nous serions purifiés rien que d’entrevoir sa sainte présence ! »

Sur ces idées il retourna auprès de ses collègues et les informa de l’endroit où résidait leur jeune prince. Leur exposant ensuite ce qu’il avait remarqué, il leur déclara que la vue leur serait inutile aussi longtemps que la Reine – la femme de leur jeune roi – leur resterait inconnue.

Alors tous les ministres allèrent trouver le vieux roi et excitèrent sa curiosité, tellement que lui-même se jugea bien sot de n’avoir pas mieux fait la connaissance du jeune roi.

Il désira manœuvrer de manière à en savoir davantage sur son compte sans porter atteinte à ses sentiments, car il l’avait trouvé très obstiné dans une ou deux occasions où il l’avait questionné sur sa patrie et ses origines. Alors les ministres proposèrent de simuler un édit à l’effet d’établir que c’était la coutume de donner dans le grand temple de Kali à Pouchpapoura, une fête appelée « Fête du Balancement », d’insérer l’édit dans les archives, et d’expliquer au jeune roi que cette fête n’avait pas été donnée pendant les quelques années précédentes pour certaines raisons, mais que, comme on entrait maintenant dans une nouvelle période, il fallait que la fête eût lieu ainsi qu’autrefois.

Le document dirait que, durant la fête, la règle pour tout homme, haut ou bas placé, du roi au mendiant, était de s’installer avec sa femme sur une balançoire établie dans le grand bosquet à l’opposite du temple de Kali, pour y être bercés.

En conséquence le document fut fabriqué sous le sceau du vieux roi et inséré dans les archives. L’époque assignée pour la fête fut fixée à un mois plus tard. Le jeune roi ignorait le complot, mais il savait qu’aucune fête de ce genre n’était de mode dans Pouchpapoura, car il avait soigneusement étudié toutes les archives. Aussi, lorsque les ministres lui parlèrent soudain de la « Fête du Balancement » et le prièrent de donner les ordres nécessaires pour la préparer, il pensa que ce devait être un tour qu’on lui jouait.

Se pourrait-il que les ministres aient, après bien des difficultés, découvert ma demeure et y aient aperçu la princesse ? – songea-t-il. – Se pourrait-il que, la prenant pour ma femme, ils aient inventé cette fête spécialement pour la voir ? N’importe ! Satisfaisons-les et établissons ainsi nos prétentions comme époux de Chandramoukhi ! »

Avec ces idées dans la tête, il pria qu’on voulût bien excuser son inadvertance et donna immédiatement les ordres nécessaires pour que tout se préparât. Entre temps, le roi Krichna Singh continua de mener sa vie habituelle jusqu’au jour indiqué pour la fête.

Il y avait, à présent, presque une année que la princesse avait quitté Dharapoura, et tout le temps elle avait vécu comme une personne privée, ne voyant quiconque sauf Sellam et le Tukkuttukki.

« Hélas ! Quelle femme cruelle je suis ! – pensait-elle. – Enfant unique de mes parents, je les ai abandonnés à leur sort en m’enfuyant ici. Auprès d’eux je vivais dans les honneurs : ici je ne suis qu’une femme ordinaire. J’aurais pu devenir la reine d’un vaste royaume si j’étais restée avec mon père ; maintenant je me sens honteuse de dire qui je suis ! Voilà près d’un an que je m’exilai, et des centaines de princes, en ce temps, m’eussent fait la cour si j’avais été à Dharapoura ; mais à présent je n’ai pas même un simple prince pour rechercher ma main. Sellam me conseille d’épouser le Tukkuttukki. Hélas ! le pauvre homme ! Comment pourrai-je l’épouser, alors qu’il ne sait même pas que deux et deux font quatre. Je souhaite que mon père se mette à ma recherche ! »

Il était proche de midi quand elle tomba dans cette rêverie et le brûlant soleil, joint à l’inquiétude de son esprit, produisirent une sorte de migraine où elle s’assoupissait, lorsqu’elle fut brusquement réveillée par une bruyante exclamation de Sellam disant que l’empereur son père avait fini par retrouver leurs traces !

« J’ai justement songé à cela pendant cette dernière demi-ghatika, – fit la princesse – Le rêve est-il devenu une réalité ? Je l’ai désiré, mais je crains encore beaucoup la colère de mon père ! »

Et la princesse, se tordant les mains, supplia Sellam de lui dire ce qu’elle en pensait.

« Cela demande-t-il une explication ? – s’écria Sellam. – N’entendez-vous pas le son des tambours et des instruments annonçant un cortège royal ? Pourquoi entendrions-nous de pareils sons dans cette rue et seulement en ce jour-ci ? Nous avons vécu ici pendant près d’un an et nous n’avons jamais entendu rien de pareil. Voilà ce qui me fait supposer que notre empereur nous cherche. »

Sellam finissait à peine de parler que la procession royale s’arrêtait à leur propre porte. Leur terreur fut immense et la princesse changea de couleur. Elle demanda à Sellam de descendre et de s’enquérir qui donc s’arrêtait devant leur demeure.

Sellam descendit, et quelle ne fut pas sa surprise en reconnaissant le Tukkuttukki.

« Mes yeux me trompent-ils ? – cria-t-elle. – Il était ici, voilà deux ghatikas, lavant la vaisselle et les ustensiles, et maintenant il arrive, vêtu comme un roi magnifique. Mes yeux voient-ils encore clairement, ou mes sens sont-ils abolis ? »

Mais elle ne pouvait nier que la personne assise près du seuil était le Tukkuttukki. Elle courut rapporter à la princesse que le roi qui s’arrêtait devant leur porte était le Porteur de Sachet. La magnificence dont il était entouré et les honneurs qu’on lui rendait induisirent d’une mystérieuse crainte l’âme de la princesse, et, abandonnant son gosha pour le moment, elle descendit vite pour rencontrer Krichna Singh juste comme il montait.

Ils se saluèrent, et elle, qui jusqu’alors lui donnait ses commandements, découvrit dans sa contenance une inexprimable majesté qui la fit prête d’obéir aux ordres du jeune homme. Il la couvrit de bijoux par toute sa personne. Elle, recevant avec joie l’hommage dont il l’honorait, lui demanda de conter par quelle fortune il était devenu un roi.

« Chaque chose, – répliqua-t-il avec gravité, – sera révélée en son temps. Il nous faut d’abord aller au temple de Kali pour la grande fête balançante. »

Elle ne put qu’obéir.

Cependant, tandis qu’ils s’entretenaient, une voix s’entendit :

« Mon cher jeune roi, pourquoi êtes-vous si tardif ? »

C’était le vieux roi qui appelait Krichna Singh.

Quelles pensées s’assemblèrent dans l’esprit de la princesse ? Quoi ! ce Tukkuttukki qui, trois ou quatre ghatikas passées, lavait d’humbles ustensiles, le voici devenu roi, le voici appelé affectueusement par le vieux roi ! Prodige des prodiges ! Comme elle était impatiente d’interroger ! Mais elle n’en avait pas le temps.

Tous partirent pour aller au temple de Kali.

Comme les préparatifs de la fête avaient été uniquement faits pour montrer la princesse aux grands et à la multitude, les ministres et les autres purent contempler parfaitement Chandramoukhi – maintenant leur jeune reine – car elle se balança longtemps assise côte à côte avec le roi Krichna Singh dans la balançoire.

Le vieux roi passa un très précieux hara, guirlande de perles, autour du col de son nouveau roi. Mais lui, qui avait eu naguère la force et la patience de courir tout un jour à la tête de chevaux impétueux, il trouva la guirlande trop lourde et la suspendit aux branches d’un arbre, auprès de la balançoire.

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