Chapitre 7
La fête dura fort longtemps et les assistants ne s’en retournèrent pas avant la deuxième ghatika de la nuit. Tout au long de la route le roi Krichna Singh fut loué comme le plus noble et le plus intelligent des rois.
Par intervalles un suppliant s’avançait et disait :
« Miséricordieux et gracieux roi, j’ai attendu durant deux semaines entières. Qu’il te plaise de me renvoyer promptement. »
La princesse ne pouvait comprendre ces merveilles :
« Comment se peut-il que lui, qui ignorait comment ouvrir un livre à la onzième page, soit maintenant devenu un roi ? » se répétait-elle.
Puis, elle se disait :
« Attendons ! Attendons ! C’est la hâte qui me priva de mon père ! »
Enfin, lorsqu’ils arrivèrent à la maison, la princesse redemanda au roi Krichna Singh de lui relater son histoire. Il dit qu’il ôterait d’abord son angarkha avant de lui faire confidence de ses actes. Mais tandis qu’il ôtait le vêtement, il s’aperçut avec beaucoup d’ennui qu’il avait oublié le hara de perles dont le vieux roi lui avait fait don.
Sa face pâlit et rougit alternativement et sa femme lui en demanda la cause :
« J’ai oublié la guirlande du vieux roi ! » s’exclama-t-il.
Et il voulut en toute hâte partir à la recherche du hara.
Mais la princesse, lui prenant le bras, dit :
« Mon cher mari, ne sais-tu plus que je suis la fille d’un empereur ? Je puis t’avoir des centaines de guirlandes semblables ! Ne te trouble pas davantage pour cette négligence. Reste paisiblement auprès de moi. »
Krichna Singh lui répliqua qu’elle parlait ainsi par jeunesse et inexpérience :
« Il serait coupable à moi de négliger un présent, fût-ce un Kaudi 1. D’ailleurs je serai de retour dans quelques minutes.
— Mais, – proposa la princesse, – envoie un serviteur.
— Non ! – reprit le roi, – car si je fais ainsi, ma négligence pourrait être rapportée au vieux roi et lui causer de la peine. »
Et il partit rapidement, et atteignit bientôt l’allée du Temple de Kali. La nuit était profonde, un silence mortel s’étendait sur le monde. Cherchant à tâtons son chemin, Krichna Singh atteignit l’arbre où il avait suspendu le hara. Il étendit la main droite pour l’atteindre.
Alors, oh ! épouvante, un grand serpent noir détendit ses anneaux. Sa tête vorace s’avança, et mordit cruellement le jeune roi : Krichna Singh tomba insensible.
Hélas ! pauvre Krichna Singh ! Voilà ta jeune épouse abandonnée et à qui tu n’as pas même encore parlé en époux. Voilà le pauvre vieux roi entièrement dépendant de toi ! Tu n’as pas même eu le temps de revoir ton père Tan Singh ! Et le pauvre vieil empereur, quelle douleur serait la sienne s’il pouvait apprendre ce qui t’arrive. Ainsi, quittant de si nombreux êtres qui t’aiment au moment de cueillir les fruits de ton labeur, te voilà peut-être mort, pauvre Krichna Singh ? Mort, mais pour l’instant seulement !
Entre le garbhagriha 2 du temple de Kali et la chambre intime du palais de la princesse de Pouchpapoura existait un passage souterrain, à travers lequel la princesse passait chaque jour vers le milieu de la nuit pour adorer la déesse et obtenir sa grâce.
Elle vint ce jour-là, comme d’habitude, et elle adora la déesse. Lorsque ses prières furent terminées, elle supplia Kali de lui accorder un magnanime et noble époux, et soudain une voix retentit dans la nue :
« Un prince dort en ma sainte présence. C’est lui qui sera ton époux ! »
La princesse courut précipitamment, mais au lieu d’un homme endormi, elle se trouva devant un corps inerte.
Avec la foi sincère d’une femme aimante, elle commença de pleurer et de se lamenter, lorsqu’une autre voix fut entendue :
« Mon enfant ! ceci n’est qu’une épreuve que j’ai voulu te faire subir. Maintenant que tu as victorieusement prouvé ta foi, reviens en ma sainte présence, puis, avec une pincée des cendres sacrées, retourne vers lui, ton époux, répands les cendres sur son visage, et ordonne-lui de se lever. »
La princesse de Pouchpapoura obéit aux ordres de la déesse Amibika et, à sa grande joie, l’homme se leva.
Elle prit une de ses mains, et humblement lui demanda de l’accompagner au palais après lui avoir conté ce qui était advenu.
Pendant ce temps, la princesse de Dharapoura, inquiète de ne pas voir revenir son époux, suspecta que quelque événement néfaste avait dû arriver et, suivie de Sellam, elle courut vers le bois sacré. Lorsqu’elles arrivèrent au temple de Kali, elles trouvèrent cette autre femme qui demandait la main du jeune roi !…
Cependant, le bruit de ces événements arriva à la connaissance du vieux roi, qui fut empli d’allégresse à la pensée qu’un ordre divin avait imposé à sa fille d’épouser Krichna Singh. Mais après avoir célébré la Fête Balançante, il ne put nier les droits d’épouse de la princesse de Dharapoura, et pour éviter toute malentente, il consentit que les deux princesses fussent mariées à Krichna Singh.
Les invitations au double mariage furent envoyées par tout le royaume et au dehors. L’empereur de Dharapoura qui, pendant ce temps, avait fini par connaître tous ces événements merveilleux, proclama que sa volonté était de donner en mariage sa fille Chandramoukhi au roi Krichna Singh de Pouchpapoura.
Un palanquin fermé, ne contenant rien, accompagna la suite féminine de l’empereur, et dans ce palanquin la princesse Chandramoukhi était supposée aller à Pouchpapoura. Là, les noces furent célébrées avec une infinie magnificence, car des rois portèrent les palanquins de mariage de Krichna Singh et des deux princesses.
L’empereur fut extrêmement heureux d’apprendre toutes les aventures de Krichna Singh et de le voir gagner un royaume par sa propre intelligence en même temps que l’empire qu’il tiendrait de sa femme.
Ici se termine presque cette histoire, mais un mot sur ce qu’il était advenu de Tan Singh, durant ces événements, et des babouches cachées dans le temple de Kali.
Tan Singh, ainsi que son fils l’avait si intelligemment prophétisé, devint pauvre très peu de temps après que Krichna Singh l’eut quitté, et avec sa femme et ses deux autres fils il vivait bien misérablement dans une cahute, ayant été par son imprévoyance et ses prodigalités réduit à sa condition primitive de pauvreté.
Krichna Singh avait découvert ceci aussitôt qu’il eut rejoint Pouchpapoura, mais il ne voulut pas risquer de déranger ses projets en se révélant juste en ce moment. Mais à présent que chaque chose allait être réglée, il ordonna qu’un palanquin de fleurs fût apporté au temple de Kali, alla reprendre dans la niche les babouches dont son père l’avait battu, les plaça parmi les fleurs et fit venir le tout au palais.
Il envoya ensuite un mot à son père Tan Singh, lui faisant dire que le roi de Pouchpapoura réclamait immédiatement sa présence et celle de tous les membres de sa famille. Tan Singh ne comprit pas la signification de tels ordres, mais il obéit en tremblant.
Krichna Singh reconnut immédiatement son père, sa mère et ses frères, mais aucun d’entre eux ne reconnut Krichna Singh dans le jeune roi magnifique.
Alors, s’adressant à toute l’assemblée présente, il raconta rapidement toutes ses aventures depuis le jour où il avait été battu. Et montrant les babouches sur leur lit de fleurs :
« Par la bonne fortune des babouches de mon père, me voici époux de princesses. Il me punit pour en avoir demandé une, mais comme les chaussures font une paire, elles m’ont donné une paire d’épouses ! »
Disant cela, il se prosterna devant ses parents et ses frères. Tous pleurèrent de joie et de regret, et il les mena immédiatement dans le palais.
Le roi Krichna Singh, après tout ceci, vécut une vie longue et bienheureuse avec ses deux merveilleuses épouses, parfois séjournant à Dharapoura et parfois à Pouchpapoura.
Et l’histoire finit – rien ne devant plus être ajouté sinon que Krichna Singh eut un grand nombre de fils pour consoler la vieillesse, sans enfants mâles, de l’empereur de Dharapoura et du vieux roi de Pouchpapoura.
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1.Traduit selon la version de l’Indian Antiquary.
1.C’est une croyance répandue dans l’Hindoustan qu’après l’introduction d’une nouvelle femme dans une famille, s’il survient de bons ou de mauvais jours, on en est redevable à l’étoile de la nouvelle venue.
2.Un proverbe Tamil dit : « Mutta Muttanna », l’Aîné est stupide.
1.Ekachuhradhipati. Seigneur à un disque ; titre que les empereurs tiraient de leur droit à porter un disque, privilège que n’avaient pas les petits rois.
1.Vieux législateurs hindous.
2.Harihôm. Salutation à Hari, répétée par les enfants hindous avant de commencer l’alphabet ou d’étudier n’importe quelle langue hindoue.
3.100 000 roupies.
1.Chevaux précieux.
2.À peu près 12 milles à l’heure.
3.Pariahs : basse classe de serviteurs servant de grooms.
4.Son trésor.
5.Reliefs d’une offrande à un dieu ou à une déesse. C’est toujours une espèce de gâteau composé de riz et d’autres aliments.
6.Chèques tirés sur le correspondant d’un négociant d’une autre ville.
7.« Kalla. » Classe de voleurs dans l’Inde méridionale.
1.Vie cloîtrée dans la maison.
2.Livre populaire de politique hindoue.
3.Le ministre d’Indra, le législateur des cieux.
1.Un Kaudi est la seizième partie d’un pâté.
2.La place la plus intérieure des temples hindous, où l’idole est adorée.
Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.