IV LE RÊVE D’UN DRÔLE D’HOMME (RÉCIT FANTASTIQUE) · I
Je suis un drôle d’homme. Maintenant, on me traite de fou. Ce serait pour moi une sorte d’avancement en grade, si je ne continuais à passer pour aussi drôle qu’auparavant.
Il faut dire qu’aujourd’hui je ne me fâche plus des plaisanteries. Je suis plutôt amusé quand on rit de moi. Je rirais même franchement, comme les autres, si je ne voyais avec tristesse que les moqueurs ne connaissent pas la Vérité, que je connais, moi. Et il est bien pénible d’être seul à connaître la Vérité. Mais ils ne comprendront pas ; non ! ils ne comprendront pas !
Naguère, je souffrais beaucoup de sembler drôle à tout le monde. Je ne faisais pas que « sembler » drôle, je l’étais. J’avais été drôle depuis ma naissance et, dès l’âge de 7 ans, je savais que j’étais drôle. Plus j’ai appris à l’école, plus j’ai étudié à l’Université, plus j’ai été convaincu que j’étais drôle. Si bien que toutes les sciences que j’ai apprises n’avaient pour but, et n’ont eu pour résultat, que de me conforter dans cette idée que j’étais drôle.
Il en était de même dans la vie courante que dans mes études. Chaque année, j’étais plus conscient de ma drôlerie, de ma bizarrerie à tous les points de vue. Tout le monde se moquait de moi, mais personne ne se doutait qu’il y avait un homme qui savait, mieux que n’importe qui, que j’étais drôle, et que cet homme c’était moi. Ce fut par ma faute, du reste, qu’on ne le sut pas. J’étais trop fier pour faire mes confidences à personne. Cette fierté s’accrut avec l’âge, et, s’il me fût arrivé par distraction de confesser devant qui que ce fût que je me trouvais drôle, je me serais cassé la tête d’un coup de revolver. Oh ! comme je souffrais dans mon adolescence, à l’idée qu’un jour, peut-être, j’en viendrais à avouer ce que je pensais là. Mais, quand je fus un jeune homme, bien que, chaque année, je sentisse grandir ma bizarrerie, je devins plus calme, sans savoir au juste pourquoi. Peut-être parce que me vint une douleur plus grande à penser que tout au monde m’était indifférent. Il y avait longtemps que je m’en doutais, mais tout à coup, l’année dernière, je le sus à ne m’y tromper. Je sentis qu’il m’était bien égal que le monde existât ou qu’il n’y eût rien nulle part. Alors, subitement, je cessai de me fâcher contre les rieurs ; je ne fis plus attention à eux. Mon indifférence éclatait dans les plus petites choses. Il m’arrivait, par exemple, de me promener dans la rue en bousculant les gens sans m’en apercevoir. Je ne veux pas dire que ce fût par distraction ; j’avais cessé de penser à quoi que ce fût. Tout, tout me devint indifférent.
C’est alors que je conçus la Vérité. Je conçus la Vérité au mois de novembre passé, le 3 novembre, pour être plus exact. Depuis cette date, je me rappelle chaque minute de ma vie… Ce fut par une soirée sombre, sombre comme on n’en voit pour ainsi dire jamais. Je rentrais chez moi et songeais justement qu’il était impossible de voir une soirée aussi fuligineuse. Il avait plu toute la journée ; ç’avait été une pluie froide, on l’eût dit noire et hostile à l’humanité. Puis, la pluie cessa ; il n’y eut plus qu’une terrible humidité dans l’air. Il me semblait que de chaque pierre de la rue, de chaque pouce carré de la chaussée, une vapeur froide montait. J’eus l’impression que si le gaz venait à s’éteindre brusquement j’en serais heureux, car la lumière du gaz rendait l’humidité et la tristesse de l’air plus évidentes.
Ce jour-là, je n’avais presque pas dîné, et depuis le commencement de la soirée j’étais resté chez un ingénieur, qui avait aussi la visite de deux de mes camarades. J’étais demeuré muet et je crois que mon silence même les ennuyait. Ils parlaient sur un sujet intéressant, en étaient venus à s’échauffer en apparence, mais j’avais vu que cela leur était, en réalité, indifférent. Ils s’échauffaient pour la forme. Je leur avais dit tout à coup : « Messieurs, je vois que ce dont vous parlez vous laisse absolument froids. » Ils ne s’étaient pas le moins du monde vexés de ma remarque ; mais, comprenant que ce que je disais et ce qu’ils pensaient m’était profondément indifférent, ils s’étaient mis à rire de moi.
Dans la rue, au moment où je pensais au gaz, je regardai le ciel. Il était affreusement noir, et cependant on distinguait faiblement des nuages, entre lesquels des espaces plus noirs ressemblaient à des abîmes.
Soudain, au fond de l’un de ces abîmes, une étoile brilla. Je me mis à la considérer attentivement, parce qu’elle me donnait une idée, celle de me tuer cette nuit-là. Déjà, deux mois auparavant, j’avais résolu d’en finir avec l’existence et, malgré ma pauvreté, je m’étais rendu acquéreur d’un beau revolver, que j’avais chargé immédiatement. Mais deux mois avaient passé et le revolver restait dans sa gaine, car je voulais choisir, pour me tuer, un moment où tout me serait un peu moins indifférent. Pourquoi ? Mystère… Mais l’étoile m’inspira le désir de mourir le soir même. Pourquoi ? Autre mystère.
Comme je regardais obstinément le ciel, une fillette d’environ huit ans me prit par la manche. La rue était déserte ; un cocher dormait sur son siège, très loin de nous. La fillette avait un mouchoir sur la tête, sa robe était misérable et toute mouillée, mais je ne fis vraiment attention qu’à ses souliers déchirés et trempés. Tout à coup, la petite cria comme terrifiée : Maman ! Maman ! Je la regardai, mais sans lui dire un mot. Je marchai plus vite, mais elle continuait à me tirailler par la manche tout en criant d’une voix désespérée. Je connais ce genre de cris-là ! Puis en quelques mots entrecoupés, elle me dit que sa mère était mourante, qu’elle était sortie au hasard pour appeler quelqu’un, n’importe qui, pour trouver quelque chose qui pût soulager sa maman. Je ne la suivis pas. Au contraire, je voulus la chasser. En y repensant, je me contentai de lui dire d’aller chercher un gardien. Mais elle joignit ses petites mains et courut à mon côté tout en pleurant, sans se laisser devancer. Alors je m’impatientai. Je frappai du pied et la menaçai. Elle cria encore : « Monsieur ! Monsieur ! » Mais elle me quitta, traversa rapidement la rue et s’attacha aux pas d’un autre passant qui survenait.
Je montai à mon cinquième étage. Je loue une chambre garnie, pauvrement meublée, qui a pour fenêtre une lucarne. J’ai un canapé couvert de toile cirée, une table pour mes livres, deux chaises et un vieux fauteuil. J’allumai une bougie, m’assis et me mis à penser… Dans la chambre voisine, séparée de la mienne par une simple cloison, on faisait la fête depuis trois jours. Un capitaine de réserve demeurait là, qui avait réuni dans son taudis une demi-douzaine de chenapans qui buvaient de l’eau-de-vie avec lui, en jouant aux cartes. La nuit d’avant, il y avait eu une bataille ; la patronne avait voulu se plaindre, mais elle avait une peur épouvantable du capitaine. Comme autres locataires, à notre cinquième, nous avions petite dame maigre, veuve d’un militaire et mère de trois petits enfants tous malades ; le plus jeune de ces enfants avait eu si peur en entendant la rixe qu’il en avait pris une sorte d’attaque de nerfs. Moi j’avais laisse crier derrière la cloison. Cela m’était bien égal.
En rentrant, ce soir-là, je pris mon revolver dans le tiroir de la table et le posai à côté de moi. Quand je l’eus atteint, je me demandai : « Est-ce bien vrai ? » et je me répondis : « C’est bien vrai !… » (Bien vrai que j’allais me brûler la cervelle.)
J’étais décidé à me tuer cette nuit-là, mais combien de temps mettrais-je à réfléchir à mon projet ? Je n’en savais rien… Et probablement que sans la rencontre de la fillette je me serais brûlé la cervelle…