II
Quoique tout me fût indifférent, je craignais la douleur physique… Et puis je ressentais de la pitié pour cette petite fille rencontrée dans la rue, tout à l’heure, et que j’aurais dû aider. Pourquoi n’étais-je pas venu à son secours ? Ah ! parce que je voulais que tout me fût indifférent et que j’avais honte de ma pitié pour l’enfant. De la pitié, maintenant que je voulais me tuer !
Pourquoi diable la douleur de la petite fille ne m’avait-elle pas été indifférente ?… C’était stupide ! Voilà que j’en souffrais à présent !… Voyons ! si je me tuais dans deux heures, que m’importait que cette petite fille fût malheureuse ou non ? Je n’aurais plus de pensée bientôt, je ne serais plus rien du tout. C’était pour cela que je m’étais lâchement fâché contre la petite. Je pouvais commettre des lâchetés, puisque, deux heures plus tard, tout devait s’éteindre pour moi. Il me semblait que le monde dépendait de moi, qu’il était pour moi seul. Je n’avais qu’à me brûler la cervelle et le monde ne serait plus. Peut-être vraiment, qu’après moi, il n’y aurait plus rien, que le monde disparaîtrait au moment où disparaîtrait ma conscience. Qui savait si l’univers et les multitudes n’étaient pas en moi seul ?
Puis il me vint une étrange idée : Si, dans une existence antérieure, passée sur la Lune ou sur la planète Mars, j’avais commis quelque action malhonnête et honteuse, si j’avais conservé sur terre la conscience d’avoir été là-bas flétri, déshonoré, ma honte me serait-elle indifférente quand, de la Terre, je regarderais Mars ou la Lune ?
… Et, au fait, cette question était oiseuse, nigaude. Le revolver était là devant moi ; je voulais me tuer, mais la maudite question me travaillait, et j’étais furieux. Si après cela je ne voulais plus mourir sans avoir trouvé une réponse à mon absurde interrogation ?…
Enfin, ce fut la fillette qui me sauva ; ce fut elle qui m’empêcha d’appuyer sur la gâchette du revolver.
… Pendant que je m’apaisais, le vacarme se calmait chez le capitaine. Les invectives grossières ne furent bientôt plus qu’un murmure. Les adversaires durent se coucher, s’assoupir…
C’est alors que je m’endormis dans mon fauteuil, ce qui ne m’arrivait jamais. Je dormis et je rêvai. Drôle de monde, n’est-ce pas, que celui des songes ? Quelquefois des tableaux se présentent à vous avec une minutie de détails incroyable… Il arrive au cours des rêves des choses mystérieusement incompréhensibles…
Mon frère est mort depuis cinq ans, et bien des fois, pendant mon sommeil, tout en me rappelant parfaitement qu’il est mort, je ne m’étonne pas du tout de le voir auprès de moi, de l’entendre parler de ce qui m’intéresse, d’être on ne peut plus certain de sa présence, sans oublier une minute qu’il est sous terre. Comment mon esprit s’accommode-t-il de ces deux notions contradictoires ?
Mais laissons cela. Je reviens à mon rêve de cette nuit-là. Je suis fâché que ce n’ait été qu’un rêve. En tout cas c’est un rêve qui m’a fait connaître la Vérité. Quand on a vu une fois la Vérité, on sait que c’est la Vérité ! Il n’y en a pas deux et elle ne change pas selon que vous veillez ou dormez. Je voulais quitter la vie par le suicide ? Eh bien mon rêve m’a prédit, m’a montré une nouvelle vie, belle et puissante, une vie de régénéré. Écoutez plutôt.