4.3
— Ma fille est partie. Elle a quitté le bal clandestinement hier soir et elle a épousé Lord Anthony Dewhurst à l’aube ce matin. Elle se trouve actuellement… avec lui, à un endroit appelé Combwich Hall.
M. de Kernogan avait littéralement jeté ces mots à la tête de son interlocuteur, après que le valet se fut discrètement retiré.
— Comment ? Comment ? Je ne comprends pas, que voulez-vous dire ? balbutia l’autre, dérouté par la violence du duc et épuisé par son aventure de la nuit.
Il fixait le duc sans rien comprendre. Ce dernier avait repris ses allées et venues à travers la pièce, tel un fauve en cage, les mains serrées derrière le dos, le regard flamboyant de colère.
Martin-Roget se passa la main sur le front, comme un homme en proie à un mauvais rêve.
— Que voulez-vous dire ? répéta-t-il.
— Exactement ce que je viens de dire, rétorqua froidement le duc. Yvonne, ma fille, s’est enfuie avec ce sot, Lord Anthony. Ils ont organisé une sorte de cérémonie de mariage. Et elle m’écrit une lettre ce matin pour me dire qu’elle est heureuse et qu’elle passe sa lune de miel dans un endroit appelé Combwich Hall. Sa lune de miel ! répéta-t-il, comme pour fouetter de nouveau sa colère.
Martin-Roget venait enfin de réaliser pleinement les faits. Mais il n’était pas homme à se laisser envahir par la fureur et à perdre ainsi tous ses moyens dans les éclats d’une vaine colère. Non, telle n’était pas sa réaction au moment où le destin et le coup de tête d’une jeune fille venaient se placer au travers de ses projets. Son ami Chauvelin aurait sûrement envié son calme en face du désastre !
Tandis que le duc continuait ses débordements de rage, Martin-Roget s’assit tranquillement devant le feu, attendant une accalmie avant de parler.
— Si je comprends bien, monsieur le duc, dit-il enfin en dissimulant son ironie derrière un voile de déférence, vos intentions en ce qui concerne Mlle de Kernogan ne se sont pas modifiées et vous entendez toujours m’honorer de votre confiance en me la donnant pour femme ?
— Je n’ai pas l’habitude de changer d’avis, dit le duc avec rudesse.
Il désirait ce mariage, mais il n’avait aucune estime, ni affection pour l’homme. Tout l’orgueil des Kernogan, leur longue lignée d’ancêtres, se révoltaient à l’idée qu’une charmante descendante de cette race glorieuse allait épouser un bourgeois, un commerçant même ! et seul l’amour qu’il portait à son roi et à son pays consolait M. de Kernogan de l’amertume qu’il éprouvait de devoir traiter sur un pied d’égalité le banquier de Brest.
— Alors, il n’y a pas grand mal, rétorqua ce dernier. Ce mariage n’est pas légal. Il n’y a même pas besoin de l’annuler. Mlle de Kernogan est toujours Mlle de Kernogan, et moi son humble et fidèle adorateur.
Le duc interrompit sa marche à travers la pièce :
— Vous voudriez…, balbutia-t-il.
Puis, s’arrêtant brusquement, il détourna son visage. Il avait de la peine à cacher la répulsion que lui inspirait le sang-froid de l’autre. Le sang de bourgeois ne se reniait décidément pas ! Le commerçant qui recherchait une alliance avec une fille de la noblesse et qui, pour ce privilège, était prêt à payer plusieurs millions, n’allait pas se laisser détourner de ses projets par de simples considérations d’honneur ou d’amour-propre. M. de Kernogan en fut content et rassuré, mais il méprisa l’homme pour sa veulerie et son indulgence.
— Ce mariage est nul aux yeux de la loi française, répéta Martin-Roget avec calme.
— C’est juste, acquiesça le duc.
Il y eut un silence pendant un instant.
— Ce que nous devons faire, monsieur le duc, dit-il enfin, c’est d’obtenir à tout prix que Mlle votre fille revienne ici au plus vite.
— Et comment vous y prendrez-vous ? interrogea le duc sur un ton sarcastique.
— Il n’était pas dans mes intentions de paraître dans tout cela, répliqua Martin-Roget.
— Mais alors, comment puis-je… ?
Et en disant ces mots, le duc jeta un rapide coup d’œil sur son interlocuteur… Sans avoir besoin de prononcer d’autres paroles, les deux hommes s’étaient compris.
— Il ne s’est rien passé, répéta Martin-Roget avec emphase. Complètement rassuré, le duc rapprocha une chaise de la cheminée, s’assit et les coudes sur ses genoux il tendit ses belles mains aristocratiques vers le feu.
Une demi-heure plus tard, lorsque Frédéric vint pour demander si M. le duc désirait son déjeuner, il vit les deux hommes, assis l’un près de l’autre, engagés dans une conversation tout à fait amicale.
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