‹ Le rire du Mouron RougeChapitre 31 sur 83 · 5.5

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Durant toute la journée du lendemain, Lord Tony fut triste et désemparé. Yvonne n’était pas là. À part cela, rien d’autre ne le tourmentait spécialement.

Pourtant le destin lui préparait un coup si terrible que jamais il ne devait s’en remettre complètement, mais il n’avait le moindre pressentiment de ce qui l’attendait.

Il passa toute la journée à classer des papiers et à mettre à jour sa correspondance en retard. Pendant ces derniers jours il avait vécu dans un rêve et son courrier s’était accumulé. Il avait en effet une grande fortune à gérer, non seulement pour lui-même mais pour ses frères et sœurs mineurs. Il fallait profiter de cette solitude forcée pour mettre tout cela en ordre.

Le soir il attendit en vain le mot promis par Yvonne. Mais, n’étant pas d’un naturel anxieux, il ne s’inquiéta pas outre mesure et s’expliqua son silence en pensant que la forte pluie qui était tombée sans arrêt durant l’après-midi avait dû retarder l’arrivée du courrier à Combwich Hall, ou qu’alors les mille petits incidents imprévisibles, dont il aurait l’explication le lendemain, avaient peut-être empêché Yvonne de lui écrire.

Comment aurait-il pu supposer d’autres événements ? Néanmoins, en se mettant au lit, il prit la ferme résolution de partir pour Bath dès le lendemain et d’y rester jusqu’à ce qu’il puisse ramener Yvonne avec lui.

D’ailleurs sans elle Combwich Hall était vraiment insupportable.

Il partit donc pour Bath comme il se l’était promis, le lendemain matin à neuf heures. Il n’avait cessé de pleuvoir depuis la veille et les routes étaient terriblement boueuses.

Aussitôt arrivé en ville, Lord Tony passa d’abord chez lui pour se changer, puis il se rendit à pied à Laura Place en prenant par les petites rues, voulant éviter la foule des mondains qui se pressaient autour des établissements thermaux et des jardins publics.

Son intention était de voir Yvonne, de prendre des nouvelles de son beau-père, puis de rendre visite à ses amis Blakeney à leur résidence au Circus.

Pas la moindre appréhension ne l’agitait. Que pouvait-il craindre ?

Lorsque les trois quarts de onze heures sonnaient à l’horloge de la tour, il se présenta à la porte de la résidence du duc de Kernogan.

Une femme vint ouvrir, ce qui surprit fort Lord Tony, car il savait combien le duc, conscient de ses prérogatives, était strict sur l’étiquette de sa maison. « La maison d’un pauvre émigré, certes, mais néanmoins celle d’un gentilhomme », répétait-il volontiers.

— Puis-je monter directement ? demanda-t-il à la femme, qui avait l’air de vouloir lui barrer le passage. Je désire voir M. le duc.

— Vous pouvez monter, monsieur, répondit la femme avec un fort accent du Somersetshire, mais je doute fort que vous voyiez Sa Grâce. Monsieur le duc est parti depuis deux jours.

Lord Tony n’avait pas prêté grande attention à la femme. Il venait de traverser le hall et commençait à monter l’escalier quand ces dernières paroles lui parvinrent. Sans en saisir de prime abord tout le sens, il s’arrêta et fronça les sourcils.

— Parti… depuis deux jours ! répéta-t-il machinalement. Que voulez-vous dire ?

— Que Sa Grâce a quitté la maison avant-hier ; c’était le jeudi et son valet est parti hier après-midi en emportant les bagages. Il est parti en voiture. Aie ! lâchez-moi ! cria-t-elle soudainement. Vous me faites mal, mais qu’avez-vous ?

Lord Tony avait descendu les marches et courant vers la femme lui avait saisi les poignets, en la regardant fixement comme un insensé.

— Je vous demande pardon, dit-il tout confus en la relâchant. Je… je… j’ai été comme égaré pendant un instant. Ayez la bonté de répéter une fois de plus ce… ce que vous venez de me dire, balbutia-t-il.

Devant le visage de Lord Tony devenu couleur de cendre et où se lisait la plus intense angoisse, la femme, qui voulait répliquer vertement, fut prise de pitié.

— M. le duc a quitté la maison avant-hier dans une voiture de louage, dit-elle très lentement, pensant que le jeune monsieur était malade ou peut-être pas en pleine possession de ses esprits. Son valet, Frédéric, est parti hier avec les bagages. Il a pris la malle de Bristol de deux heures. Je suis la gouvernante de M. le duc et je dois m’occuper de la maison et des domestiques jusqu’à nouvel ordre. Voilà tout ce que je sais et je ne peux rien vous dire de plus.

— Mais M. le duc a dû revenir hier matin, dit Lord Tony d’un ton persuasif comme quelqu’un qui essaye de convaincre un enfant obstiné, et ma femme… mademoiselle Yvonne… était avec lui…

— Non, non, répéta la femme. M. le duc n’est pas revenu ici depuis jeudi après-midi et son valet est parti avec les bagages. Mais, ajouta-t-elle sur un ton confidentiel, ils ne sont sûrement pas loin. Tout cela a été si soudain que je n’en ai rien su moi-même jusqu’à ce que j’aie vu M. Frédéric partir. Il a d’ailleurs emporté très peu de bagages. Sûrement M. le duc va revenir bientôt. Il n’a pu aller bien loin avec si peu d’affaires.

— Mais ma femme, mademoiselle Yvonne ?…

— Mon Dieu, monsieur, ne le saviez-vous pas ? Toute la ville en parle depuis mardi. Il paraît que mademoiselle s’est enfuie avec Lord Tony Dewhurst et…

— Oui, oui. Mais ne l’avez-vous pas revue depuis ?

— Je ne l’ai plus vue depuis l’instant où elle est partie au bal, lundi soir. Elle était belle comme une image dans sa robe blanche…

— Et M. le duc n’a laissé aucun message… pas de lettre ?

— Ah ! maintenant que vous m’en parlez, s’écria la femme, je me souviens que Frédéric m’a remis une lettre que M. le duc a laissée sur son bureau. Il m’a dit qu’elle était pour Lord Anthony Dewhurst et de la lui remettre s’il se présentait. Je l’ai rangée quelque part. Quel est votre nom, je vous prie ?

— Je suis Lord Anthony Dewhurst, répondit le jeune homme d’une voix blanche.

— Je vous demande pardon, milord, dit la femme, je vais tout de suite aller chercher la lettre.

Demeuré seul, Lord Tony resta immobile, comme assommé, frappé de stupeur. Il avait tout d’abord cru à un accident survenu en cours de route ou à une agitation de l’état de santé du duc. Mais maintenant, il était obligé d’écarter ces raisons devant une évidence plus cruelle. S’il y avait eu accident, la rumeur publique ou un mot d’Yvonne l’en auraient informé. Que pouvait vouloir dire cette lettre de M. de Kernogan ? Il ne savait que penser, mais une peur atroce lui étreignit soudainement le cœur.

Au bout de quelques instants la femme revint et lui tendit une lettre toute froissée. Lord Tony s’en saisit et rompit le cachet d’une main tremblante, sous le regard à la fois curieux, mais compatissant de la gouvernante. Mais lui, indifférent à toute présence humaine, n’avait dans l’esprit que les quelques lignes écrites en français qui dansaient devant ses yeux. Voici ce que disait la lettre :

Milord,

Vous avez essayé de me ravir ma fille, je l’ai reprise. Quand cette lettre vous parviendra, nous serons déjà en mer, faisant route pour la Hollande, d’où nous nous rendrons à Coblentz. Là, selon ma volonté, Mlle de Kernogan sera unie par le mariage à M. Martin-Roget, objet de mon choix. Elle n’est et n’a jamais été votre femme. Autant qu’il est possible de prévoir l’avenir, je puis vous assurer que vous ne la reverrez de votre vie.

Ce message, aussi monstrueux par son contenu que par sa désinvolture, était signé : André Dieudonné, duc de Kernogan.

Mais à l’opposé de l’attitude du duc lorsqu’il avait reçu la lettre de sa fille, envoyée de Combwich Hall, Lord Tony ne fit aucun geste, ne laissa percer aucune colère. Il ne déchira pas la lettre fatale, mais la garda un instant convulsivement dans sa main avant de la glisser dans sa poche.

Très calmement, il tendit une pièce d’argent à la femme en la remerciant. Celle-ci lui proposa une voiture, car la pluie tombait avec violence, mais il déclina cette offre en s’éloignant comme un homme qui n’est plus maître de lui et elle sentit des larmes lui monter aux yeux, tant son visage exprimait le plus profond désespoir.

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