5.4
Le lendemain, l’état de santé de monsieur de Kernogan eut l’air de s’aggraver, ses joues étaient creuses, son teint était devenu blafard et ses yeux paraissaient ternes. Mais il refusa catégoriquement de prolonger son séjour.
— Non, non, déclara-t-il, je serai mieux à Bath, on y est plus abrité qu’ici, et ce vent du nord ne me convient pas. Je vais prendre quelques bains, cela m’avait déjà fait beaucoup de bien en septembre dernier, lorsque j’avais pris froid.
Bien qu’il fît de son mieux pour rassurer sa fille, celle-ci demeurait inquiète. Il n’avait même pas voulu boire le chocolat qu’elle lui avait préparé elle-même.
— Dès que je serai de retour à Bath, je me sentirai mieux, répéta M. de Kernogan, et dans un jour ou deux, si vous avez le temps et que Lord Tony peut se passer de vous, vous viendrez voir comment se porte votre vieux père, n’est-ce pas ?
— Il n’est pas question que je vous laisse repartir seul, répondit Yvonne sur un ton décidé ; je vous accompagnerai.
— Je refuse, mon enfant, c’est une folie, protesta le duc. La voiture me conduira, et en moins de deux heures je serai rendu sain et sauf.
— Vous le serez encore bien mieux en ma compagnie, dit Yvonne, en le regardant d’un air tendrement inquiet. J’ai demandé à mon cher mari la permission de vous accompagner.
— Mais vous ne pouvez pas quitter Lord Tony ainsi, protesta de nouveau le duc, il sera triste et perdu sans vous.
— Je l’espère, dit-elle en souriant, mais il sera d’autant plus heureux de me revoir lorsqu’il vous saura mieux.
M. de Kernogan finit par céder aux instances de sa fille qu’il remercia en l’embrassant avec affection. Il semblait soulagé à l’idée de faire ce parcours en sa compagnie. La voiture fut commandée pour onze heures.
Un quart d’heure avant le départ, Lord Tony serrait sa jeune femme dans ses bras en lui disant tristement adieu.
— Je déteste vous voir partir, ma chérie, dit-il en l’embrassant ; je peux à peine supporter d’être séparé de vous pendant une heure et il s’agit de quelques jours maintenant.
— Je dois pourtant partir, mon bien-aimé, répondit Yvonne en le regardant avec amour. Je ne pourrais pas le laisser voyager seul… Le pourrais-je ?
— Certes non, acquiesça-t-il sans grande conviction, mais n’oubliez pas, mon amour, que vous m’êtes infiniment précieuse et que je ne vivrai plus tant que vous ne serez pas de retour et en sûreté entre mes bras.
— Je vous enverrai un mot ce soir, dit-elle en se dégageant à regret de sa douce étreinte, et si je pouvais revenir demain déjà…
— Je viendrai en tout cas demain à Bath pour vous escorter, si votre retour était vraiment possible.
— Je reviendrai si je suis rassurée au sujet de mon père. Oh ! mon chéri, ajouta Yvonne en soupirant, je savais bien hier matin, quand ma félicité était à son comble, que quelque chose surviendrait pour interrompre la perfection de ces derniers jours.
— Vous n’êtes pas sérieusement inquiète au sujet de la santé de monsieur votre père, mon cœur ?
— Non, pas trop inquiète. Au revoir, milord… Et dans quelques heures nous retrouverons notre rêve.