‹ Le rire du Mouron RougeChapitre 34 sur 83 · 7.2

7.2

Tous ceux qui connaissaient Marguerite Blakeney se demandaient si elle avait jamais été malheureuse. Lady Ffoulkes elle-même, sa meilleure amie, affirmait que non. Elle traversait bien des jours, parfois des semaines en proie à de cruelles inquiétudes, chaque fois qu’elle voyait son mari partir pour une de ces périlleuses expéditions en France, où il jouait sa vie à chaque minute pour arracher des griffes des tortionnaires un malheureux innocent. Elle endurait alors des souffrances morales qu’aucune femme n’eût supportées sans cette confiance et cette foi inaltérables qu’avait Lady Blakeney dans le courage et l’audace de son mari, qu’elle chérissait passionnément.

Mais si à certains moments elle était plongée dans le plus profond désespoir, à d’autres elle atteignait aux sommets du bonheur, et au fond elle n’était pas vraiment malheureuse, car petit à petit elle avait fini par être gagnée par l’enthousiasme qui émanait de toute la personnalité du vaillant Mouron Rouge. Cette vitalité si dynamique, les élans d’où tout égoïsme était banni, sa générosité lorsqu’il s’élançait dans ces aventures périlleuses l’avaient galvanisée à ce point, que la jeune femme, dont le cœur était aussi noble que le sien, refoulant ses larmes, n’essayait pas de le retenir.

Lady Marguerite venait de rentrer d’une belle promenade lorsque Sir Percy frappa à la porte de son boudoir. La pluie l’avait surprise et elle était en train de se changer. Dès qu’elle vit entrer son mari, elle congédia sa camériste d’un geste rapide.

Sir Percy n’avait pas de secrets pour elle et elle savait lire sur son visage comme dans un livre ouvert. Marguerite Blakeney remarqua que, tout en étant vêtu avec la même recherche que d’ordinaire, il portait un costume de voyage et qu’un ample manteau était jeté sur ses épaules. Avec cet instinct infaillible de l’amour, elle devina que de nouveau il devait partir.

Dès que la camériste se fut retirée, il l’enlaça tendrement.

— Ils ont enlevé la femme de Tony, dit-il avec ce petit rire qui lui était familier. Souvenez-vous de ce que je vous avais dit de Martin-Roget et de ses sinistres projets. Eh bien ! jusqu’à présent il a pu les réaliser grâce à cet inconcevable fou de Kernogan.

Et il lui raconta en quelques mots ce qui s’était passé.

— Tony n’a pas pris suffisamment au sérieux mes avertissements, dit-il ; il n’aurait jamais dû se séparer d’Yvonne.

Marguerite ne l’avait pas interrompu. Elle l’avait écouté, blottie contre lui, faisant un suprême effort sur elle-même pour ne laisser échapper ni un soupir ni une plainte pour essayer de le retenir. Mais sentant ses genoux se dérober sous elle par l’émotion, elle se laissa tomber dans un fauteuil. Sir Percy s’agenouilla à ses pieds et tous deux restèrent ainsi, amoureusement serrés l’un contre l’autre, sentant que, parfois, l’amitié et l’honneur doivent prévaloir sur l’amour.

Elle comprenait, et lui avec sa sensibilité aiguë sentait les efforts héroïques qu’elle faisait pour faire taire son cœur.

— Votre amour, mon cher cœur, chuchota-t-il, me ramènera près de vous sain et sauf, comme il l’a déjà fait si souvent. Vous en êtes sûre, n’est-ce pas ?

Et elle eut le courage suprême de murmurer :

— Oui !

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