8.2
— Nous retournons à Bath, mon père, n’est-ce pas ?
Yvonne avait posé cette question rapidement d’une voix étranglée, car subitement une peur intense l’avait envahie. Un temps assez long s’était écoulé depuis leur départ et on n’apercevait toujours pas les faubourgs de la ville.
M. de Kernogan ne répondit rien, mais ouvrant ses yeux il regarda sa fille d’une manière étrange.
En un éclair elle comprit tout ; elle comprit que son père avait monté toute cette histoire monstrueuse pour l’arracher à son mari qu’elle adorait.
La peur et la révolte lui donnèrent des forces insoupçonnées et elle eut l’idée de se sauver. Avant que M. de Kernogan ait pu faire un mouvement pour l’arrêter, elle ouvrit la portière et se jeta dehors. Elle tomba le visage en avant dans la boue, mais se releva immédiatement et se mit à courir comme une folle dans la direction opposée à celle empruntée par la voiture. Elle courait sans même réfléchir, poussée par une sorte de réaction instinctive.
Mais quelques instants après elle perçut un bruit de pas rapides derrière elle. Cela ne pouvait être son père, certes incapable de courir ainsi ; le cocher non plus, il n’aurait pas pu abandonner ses chevaux ; qui alors ?… Les pas s’approchaient de plus en plus, on allait la rejoindre, et elle fit un effort désespéré pour aller plus vite que son poursuivant. Mais l’instant d’après elle se sentit saisie par deux bras robustes.
— Laissez-moi ! Laissez-moi ! cria-t-elle hors d’haleine.
Mais elle ne put faire un seul mouvement et, en levant son visage, elle vit celui de Martin-Roget qui, sans prononcer une parole, la souleva comme un ballot et la porta jusqu’à la voiture.
Elle se souvint alors de cet homme qu’ils avaient recueilli sur la route et qui était monté près du cocher… C’était donc lui !
Il la déposa toujours sans mot dire dans la voiture, près de son père, ferma la porte et reprit sa place sur le siège, et la voiture se remit en route.
M. de Kernogan, complètement sorti de son apathie simulée, jeta un coup d’œil sur sa fille couchée immobile à ses côtés, et son regard devint terrible.
— Toute tentative de résistance, mon enfant, dit-il d’un air glacial, sera aussi vaine que cet essai infructueux et manquerait de toute dignité. Je regrette la violence que M. Martin-Roget a été obligé d’employer contre vous, mais je serai obligé d’y recourir à nouveau si vous recommencez ces mauvaises plaisanteries. Quand vous serez plus calme, nous parlerons.
Yvonne gisait sur les coussins en proie à une violente crise de larmes. Ses nerfs l’avaient subitement lâchée devant cette catastrophe, dont son propre père avait été le fatal instrument. Mais en face de l’attitude impitoyable du duc, elle fit un grand effort pour retrouver un peu de contrôle sur elle-même et sa fierté et sa réserve naturelles vinrent à son secours. Elle sentit qu’elle était prise au piège avec une bien petite chance d’en sortir, si toutefois il y en avait une, et seule une attitude calme et pleine de sang-froid pourrait l’aider.
Elle se redressa, sécha résolument ses yeux et rajusta sa toilette.
— Nous pouvons parler, monsieur, dit-elle avec fermeté, je suis prête à écouter vos explications sur cette monstrueuse action.
— Je ne vous dois aucune explication, ma fille, rétorqua le duc calmement, et lorsque vous aurez recouvré tous vos esprits et votre sens des convenances, vous comprendrez qu’une fille de la maison de Kernogan ne s’enfuit pas nuitamment avec un étranger, et un hérétique par surcroît, comme vous l’avez fait. Vous étant oubliée à ce point, vous devez subir les conséquences, que je déplore d’ailleurs, de vos péchés et de votre manque d’honneur.
— Sans aucun doute, mon père, répondit-elle, vivement touchée par ses insultes, quand vous aurez recouvré tout votre respect de vous-même, vous vous souviendrez que jusqu’alors aucun Kernogan n’avait encore joué le rôle d’un menteur et d’un hypocrite.
Le duc eut un geste de colère.
— Silence ! ordonna-t-il.
— Oui, répéta Yvonne exaltée, vous avez joué ce rôle odieux depuis l’instant où vous m’avez écrit cette lettre pleine d’affection et de pardon jusqu’au moment où, tel Judas, vous avez trahi votre propre fille par un baiser. Que la honte soit sur vous ! cria-t-elle.
— Assez ! dit-il en lui saisissant si brutalement le poignet qu’un cri de douleur lui échappa involontairement. Vous êtes une folle, vous perdez l’esprit et, si vous ne changez pas d’attitude, je me verrai forcé d’agir plus sévèrement. Ne m’obligez pas d’avoir de nouveau recours à M. Martin-Roget pour mettre un terme à ces divagations insensées.
Le seul nom de cet homme, qu’elle haïssait et craignait maintenant plus que tout au monde, suffit pour lui redonner le sang-froid qui l’avait de nouveau quittée.
— Vous avez raison, reprit-elle avec plus de calme, cela suffit en effet. Le cerveau qui a pu imaginer, puis mettre à exécution une pareille infamie n’est pas prêt à s’apitoyer devant les larmes d’une femme innocente. Mais voudriez-vous au moins me dire où vous comptez m’amener ?
— Nous allons quelque part sur la côte, répondit son père, un endroit dont le nom m’échappe pour l’instant. Là, nous embarquerons pour la Hollande, puis nous rejoindrons Leurs Altesses à Coblentz. Et c’est à Coblentz que votre mariage avec M. Martin-Roget aura lieu et…
— Arrêtez, monsieur, interrompit-elle d’une voix aussi calme que celle de son père, avant que vous ajoutiez une seule parole. Écoutez bien ce que j’ai à vous dire. Devant Dieu, sinon devant la loi française, je suis la femme de Lord Anthony Dewhurst. Par tout ce qui m’est de plus sacré et de plus cher, je jure que je ne deviendrai jamais celle de M. Martin-Roget. Je préférerais mourir. Je préférerais mourir, ajouta-t-elle avec passion.
Le duc haussa les épaules.
— Bah, mon enfant, depuis que le monde existe, beaucoup de femmes ont déjà fait de pareils serments, cela ne les a pas empêchées de les rompre lorsque les circonstances les y ont obligées ou que leur propre bon sens est venu leur ouvrir les yeux.
— Comme vous me connaissez mal, mon père, fut la seule réponse d’Yvonne.