8.3
Yvonne Dewhurst était beaucoup trop fière pour continuer cette vaine discussion. Non seulement elle était la plus faible physiquement, mais elle se savait sans défense aux mains de deux hommes, dont l’un, son père, qui aurait dû être son protecteur, s’était ligué contre elle avec son pire ennemi.
Elle était d’ailleurs persuadée, par une sorte de mystérieuse intuition, que Martin-Roget était non seulement son ennemi, mais également celui de son père. Quand il l’avait saisie dans ses bras vigoureux pour la remporter à demi évanouie à la voiture, elle avait ressenti une indicible répulsion à son contact et le vague souvenir d’une sensation semblable lui était revenu à la mémoire. Elle se trouva reportée en arrière de quelques années, un certain soir d’orage, et elle revécut tout ce qu’elle avait éprouvé alors : elle entendit de nouveau le grondement hostile des paysans lors de cette nuit tragique ; elle les revit entourant la voiture dans le dessein de malmener ses occupants. Puis elle se ressouvint de la portière brusquement ouverte alors qu’elle était à demi morte de terreur, des bras puissants qui l’avaient saisie, des paroles atroces qu’elle avait entendues et des baisers brûlants dont l’homme inconnu avait couvert son visage : tous ces souvenirs que seul l’amour de celui qu’elle aimait maintenant avait réussi à effacer. Cependant, malgré cela, elle ne fit consciemment aucun rapprochement entre son agresseur d’alors et le riche banquier de Brest, cet émigré qui se disait un fervent royaliste, si ce n’est que les deux hommes lui inspiraient le même sentiment d’horreur.
Il lui était impossible de lutter contre ceux qui la tenaient prisonnière. Elle le savait et était beaucoup trop orgueilleuse pour tenter de vains efforts qui ne pouvaient que l’humilier davantage. Elle se sentit atrocement seule et malheureuse et la pensée de son mari, qui à l’heure présente était encore à cent lieues de soupçonner l’affreuse réalité, amena des larmes de désespoir dans ses yeux.
Que ferait-il lorsqu’il apprendrait que sa femme lui avait été ravie, qu’il avait été aussi odieusement dupé qu’elle-même ? Elle essaya de calmer son désespoir en songeant que les amis influents du malheureux jeune homme viendraient à son aide, dès qu’ils auraient appris la chose. Elle pensait surtout à cet ami mystérieux et important, dont Lord Tony parlait avec tant de discrétion et qui les avait mis en garde contre d’éventuels dangers qui, hélas ! ne s’étaient que trop confirmés. Il y avait… mais à quoi bon tout cela puisqu’au moment où Lord Tony apprendrait son enlèvement elle serait déjà en pleine mer, hors de sa portée !
À quoi bon s’accrocher à tous ces fols espoirs, pour les voir se briser les uns après les autres ! Le visage dur et impassible du duc lui laissait clairement entendre qu’elle ne pouvait espérer ni pitié, ni compréhension de sa part, et obligée de réprimer les sanglots qui lui montaient à la gorge, elle n’avait même pas le réconfort de ses larmes.