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Nantes ressemblait à un désert, un désert où l’atmosphère était remplie de cris et de gémissements, de pas feutrés courant à travers l’obscurité et les rues abandonnées. Tout n’était que tristesse, désolation et lamentations. Nantes était devenue une ville de somnambules et de spectres. Seul, Carrier, le monstrueux Carrier, demeurait alerte et presque joyeux.
Il avait installé son repaire dans l’hôtel de la Villestreux, situé à la pointe de l’île de Feydeau, et dont les portes-fenêtres s’ouvraient sur la Loire. De là, une admirable vue s’étendait sur les quais devenus déserts et sur le port autrefois si prospère.
L’escalier qui montait vers les appartements du proconsul était sans cesse assiégé, tout le long de la journée, par des solliciteurs et des porteurs de requêtes. Des membres de la compagnie Marat y passaient également des heures avant de repartir vers de nouvelles expéditions. Mais personne n’avait accès auprès du dictateur. Il se tenait à l’écart, caché aux yeux de tous, enveloppé de mystère.
Il s’était entouré d’un luxe et d’un faste dignes des plus grands seigneurs. L’hôtel de la Villestreux était rempli des caves au grenier des dépouilles des églises saccagées et des châteaux pillés. Là, s’entassaient des meubles sans prix et des chefs-d’œuvre artistiques, des objets d’or et d’argent garnissaient sa table.
Lui-même était plus inaccessible que ne l’était le Roi-Soleil au temps de sa plus grande splendeur et que les papes au temps de la Renaissance. Jean-Baptiste Carrier, l’obscur député du Cantal à la Convention nationale, vivait dans son hôtel comme dans une forteresse. Seuls quelques intimes, et leur nombre était des plus restreints, avaient le droit de l’approcher : son valet, deux ou trois femmes, le capitaine Fleury et un étrange garçon du nom de Jacques Lalouët, dont on savait peu de chose ; on le disait cousin de Robespierre et fils d’une sage-femme de Nantes. Vicieux, cynique, assez beau et d’un aspect très juvénile, il était le seul être humain qui eût de l’influence sur le sinistre proconsul. Était-il un simple parasite de Carrier ou un espion de la Convention, personne ne pouvait rien en dire, sinon que c’était un être malfaisant et abominable.
Excepté ces quelques personnes admises dans le sanctuaire, toutes les autres étaient tenues à distance, même des gens comme Lamberty, Fouquet et d’autres coquins de son état-major. Des individus tels que Martin-Roget et Chauvelin n’avaient jamais dépassé l’antichambre car, lorsque Carrier donnait audience, il se tenait dans une pièce, la porte ouverte sur une antichambre, et sa voix était pour les visiteurs le seul signe de sa présence.
La peur d’être assassiné, cet inévitable destin de tout tyran, hantait ce fauve jusqu’au cœur même de sa forteresse. De jour et de nuit, une voiture attelée de quatre chevaux se tenait place de la Petite-Hollande, sur laquelle donnaient les fenêtres de l’hôtel de la Villestreux, prête à partir. Le cocher et le postillon étaient relayés chaque deux heures, des bagages étaient dans le coffre et des provisions de bouche renouvelées constamment étaient emmagasinées à l’intérieur. Tout était prêt pour que le tyran puisse à la moindre alerte, réelle ou imaginaire, fuir ces lieux où il avait commis tant de crimes.