1.1
Nantes était aux mains du tigre.
Le conventionnel Carrier, muni de pouvoirs exceptionnels, avait été envoyé dans cette ville pour anéantir les derniers vestiges d’une insurrection. La Vendée était momentanément maîtrisée et l’armée royaliste venait d’être refoulée au-delà de la Loire. « Mais il reste des traîtres, avait décrété à Paris la Convention nationale, il y a des traîtres partout. Tous n’ont pas été massacrés à Cholet et à Savenay. Ils ont été dispersés, mais pas tous exterminés, et il ne faut pas laisser les loups en liberté, car ils se rassemblent de nouveau, puis reviennent commettre d’autres méfaits ».
Pour cela, le mot d’ordre était l’extermination. Chaque traître ou simple suspect, chaque fils, fille, père ou mère d’un traître devait être supprimé afin d’éviter qu’ils ne fissent du mal. Alors on avait envoyé Carrier à Nantes, le lâche Carrier qui avait fui ignoblement à Cholet, pour achever cette œuvre « d’assainissement ».
Les coupables, traîtres à la République, méritaient la mort. Mais auparavant, ils étaient jugés par une cour de justice pour que la nation entière puisse s’instruire à cet exemple.
La guillotine avait été montée sur la place du Bouffay et quatre bourreaux avaient été appointés pour accomplir le travail, car ni deux, ni trois n’auraient suffi. Il en fallait bien quatre pour exécuter tous les jugements sur-le-champ.
Dès son arrivée dans la ville, Carrier se mit au travail. Il commença par organiser son état-major. Il lui fallait une maison civile et militaire, le tout sur un pied fastueux et à la hauteur des circonstances, car ce parvenu, jadis destiné à l’église et à une vie obscure, était aujourd’hui le maître absolu d’une des plus importantes villes de France. Il avait droit de vie ou de mort sur tous ses habitants. Il avait donc réuni une véritable cour, avec des citoyens chambellans, un maître des cérémonies, une garde d’honneur et une garde personnelle. En plus de tout cela, il avait une armée d’espions recrutée parmi les partisans du Comité de salut public, dénommée la « compagnie Marat » en souvenir du grand patriote si lâchement assassiné.
Les membres de cette compagnie portaient des bonnets rouges, pas de bas et des culottes courtes pour montrer leurs jambes nues. Un certain Fleury en avait été nommé le capitaine et avait de ce fait accès auprès du proconsul à toute heure pour le tenir au courant des perquisitions et arrestations effectuées de nuit et de jour. Les pouvoirs de la compagnie étaient sans limites. Ces hommes qui devaient fournir des têtes à la guillotine avaient le droit de pénétrer partout, d’espionner, de fureter dans toutes les maisons, les auberges et les magasins, d’arrêter et d’interroger les gens dans la rue, de fouiller où bon leur semblait. La liberté, la vie des citoyens se trouvaient ainsi livrées au caprice d’hommes, sûrs de voir ratifier toutes leurs violences comme des actes de civisme. Carrier avait imposé à chacun des membres de cette redoutable cohorte un serment ainsi conçu : « Je jure de dénoncer et de poursuivre les ennemis du peuple ; je jure mort aux royalistes et aux modérés ; je jure de ne jamais composer avec la parenté, ni avec aucune affection. »
La guillotine avait du mal à venir à bout de tous les condamnés et la cour de justice, qui siégeait à l’hôtel de ville, était débordée. Carrier s’impatientait. Pourquoi perdre le temps des patriotes avec tout cet appareil de justice ? On devrait pouvoir venir à bout de ces traîtres beaucoup plus rapidement. Il faudrait un trait de génie pour trouver le moyen, et Carrier eut une inspiration.
Il inventa les « noyades » ! Le moyen était si simple ! Une vieille gabare à fond plat, quelques heures de travail de charpentier pour pratiquer des sabords au-dessous de la ligne de flottaison et qui pourraient s’ouvrir facilement le moment voulu. Puis la descente du fleuve. Un décret de déportation lui fournirait les victimes, qui seraient ainsi exécutées sans difficulté. L’exécrable Carrier, fier de sa trouvaille et de son esprit, appelait cela plaisamment une « déportation verticale ».
Le premier essai fut pleinement satisfaisant. Sur quatre-vingt-dix prêtres réfractaires, pas un seul ne réchappa. Quelle économie d’efforts et de temps pour la guillotine et pour les amis de Carrier siégeant à la cour de justice ! Quatre-vingt-dix têtes d’un seul coup ! Ce système procurait vraiment une merveilleuse économie de main-d’œuvre.
Après ce premier succès, les noyades furent à l’ordre du jour. Les prisons ne suffisaient plus pour contenir tous les captifs et on fut obligé de se servir des énormes entrepôts et magasins le long des quais. À la place des caisses de marchandises, on entassa des malheureux, jetés là pêle-mêle, pour assouvir la soif sanguinaire du sinistre proconsul. Des milliers d’hommes, de femmes, d’enfants, des rebelles, d’innocents commerçants, des voleurs, des nobles, des prostituées et des criminels furent parqués ensemble comme du bétail, sans paille pour dormir, sans eau ni feu, recevant tout juste de quoi manger pour ne pas mourir de faim. Quand les entrepôts étaient pleins à craquer, on jetait les prisonniers dans la Loire par centaines.
Bientôt, les deux rives du fleuve présentèrent le hideux spectacle de cadavres pourrissants, rejetés par les eaux, exhalant des miasmes mortels. La peste et la dysenterie se répandirent dans la ville de Nantes et aux alentours, complétant ainsi l’œuvre destructrice de l’insensé criminel.
Il y eut des protestations à la Convention. Une boucherie pareille n’était pas de nature à redonner du crédit au gouvernement révolutionnaire, insinuaient certains, mais, pour le moment encore, Carrier restait le maître absolu de ses décisions.