8.2
Au bout d’un instant, Yvonne eut conscience qu’elle avait froid et se mit debout pour se désengourdir les jambes. Un courant d’air persistant lui indiqua l’existence d’une fenêtre ouverte. La jeune femme, incommodée par les odeurs nauséabondes environnantes, s’efforça d’accéder à cette ouverture.
La fenêtre, qui se trouvait percée dans le mur entre la cloison et l’escalier, était petite, basse et garnie de barres de fer à l’extérieur. Yvonne s’accouda et, petit à petit, sous l’influence de l’air frais, ses facultés lui revinrent l’une après l’autre.
Juste en dessous, deux hommes parlaient. Au début, Yvonne ne put distinguer leurs voix de tous les autres bruits, mais bientôt, ayant retrouvé toute sa conscience, elle prêta l’oreille et l’une d’elles lui sembla étrangement familière.
— J’ai dit à Paul Friche de venir nous parler, disait-elle.
— Alors, il devrait déjà être ici, répondit la deuxième voix.
Après un court silence, la première voix reprit :
— Halte-là ! Est-ce toi, Paul Friche ?
— À tes ordres, citoyen, répondit un troisième personnage qui venait d’arriver.
— Et comment vont les choses à l’intérieur ? Tout se passe bien ?
— Très bien, mais vos Anglais n’y sont pas.
— Comment le sais-tu ?
— Parce que je connais presque tous ceux qui se trouvent actuellement au Rat Mort et je n’ai pas vu d’étrangers parmi eux.
La voix qui avait paru familière à Yvonne reprit avec un gros rire :
— Ah ! la bonne blague ! Pour ma part, je n’ai jamais cru à cette histoire d’Anglais. Le citoyen Chauvelin a des visions !
— Nous avons le temps, citoyen, répliqua l’autre doucement, il faut savoir être patient.
— La patience ! toujours la patience ! Je te répète que je me moque de tes espions anglais. Seuls, les Kernogan m’intéressent. Qu’en as-tu fait, citoyen ?
— Grâce à moi, répondit le dernier venu, cet imbécile de Lemoine les a enfermés près du petit escalier.
— Ils ne peuvent pas s’enfuir de là ?
— Non. Il n’y a aucune autre issue que d’un côté vers la grande salle et de l’autre vers les chambres du haut. Vos Anglais devraient traverser les murs pour atteindre les aristos.
— Alors, au nom du diable, s’écria la voix la plus douce, garde-les là jusqu’à ce que nous mettions la main sur ces maudits espions.
— Quelle bêtise, lança l’autre qui paraissait fort en colère, au contraire, sors-les, citoyen Friche… amène-les au milieu de la grande salle. Le capitaine Fleury dirige la perquisition, il note les noms de tout ce bétail qu’il arrête sur les lieux et je veux voir figurer sur la liste le ci-devant duc de Kernogan et son adorable fille.
— Citoyen, laisse-moi t’assurer une fois de plus…, insista d’une voix persuasive celui que l’on avait nommé Chauvelin.
— Assez, interrompit brutalement son interlocuteur. Au diable tes Anglais ! je veux les Kernogan.
Yvonne, en proie aux plus vives inquiétudes, avait suivi cette abominable conversation. Elle venait de découvrir que l’une des voix, celle qui lui avait semblé familière, était celle de Martin-Roget. Elle put facilement situer les deux autres voix ; celle au timbre doucereux, entendue à plusieurs reprises durant ces derniers jours d’horreur, c’était celle du compagnon de Martin-Roget, l’autre appartenait à cet homme vulgaire qui paraissait être l’instigateur de la bagarre et le mauvais génie de la taverne.
Elle comprit alors, par cette conversation, que son père avait eu raison, et elle réalisa clairement le plan diabolique ourdi par Martin-Roget, alias Pierre Adet. Il l’avait attirée dans ce lieu infâme grâce à une habile machination, mais comment avait-il pu se procurer ce message et connaître le symbole de la petite fleur rouge ?… Qui était ce guide mystérieux ? Quelle était la part de la mystification dans tout cela ? Quel était le rôle joué par son mari et son ami ?
Ce qui la torturait plus que tout était l’idée que c’était elle, qui aurait volontiers donné sa vie pour son bien-aimé, qui allait servir d’appât pour le faire tomber dans le piège, ainsi que ses amis. Sans aucun doute, ces hommes connaissaient la présence à Nantes du noble Mouron Rouge et de ses amis et ils paraissaient attendre leur venue dans cet endroit abominable.
Yvonne songeait que d’un autre côté, si tout cela était exact, si son mari et ses compagnons l’avaient vraiment suivie jusqu’ici, alors une partie tout au moins du message venait d’eux et ils devaient être aux aguets non loin de là, attendant le moment propice pour voler à son secours, bravant tous les dangers et ignorant sans doute l’affreux piège que leur tendaient ces sombres brutes.
Yvonne fut alors saisie d’un désir effréné de sortir de cette étroite prison qui lui semblait encore plus atroce que l’horrible mansarde de chez Louise Adet.
Elle se meurtrit cruellement les mains et les bras contre les barreaux de la fenêtre dans de vains efforts pour les arracher. Elle voulut pousser un cri perçant afin d’avertir les autres de ne pas s’approcher et de fuir aussi loin qu’ils le pourraient, mais elle réalisa soudain que cela les ferait accourir encore plus vite à son secours et elle s’arrêta, déchirée entre le désir d’avoir près d’elle son cher époux et celui de le savoir à cent lieues de là.