‹ Le rire du Mouron RougeChapitre 75 sur 83 · 8.3

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Dans la grande salle, un demi-silence avait fait place au tumulte. Yvonne put entendre à travers la cloison des ordres brefs et des questions posées sur un ton péremptoire, suivies de réponses timides et entrecoupées de temps à autre par des gémissements ou une protestation vite réprimée.

— Ton nom ?

— Où habites-tu ?

— Quelles sont tes occupations ?

— Ça suffit. Silence ! Au prochain !

— Ton nom ?

— Où habites-tu ? etc..

Les hommes et les femmes étaient tour à tour questionnés, alignés, pour être ensuite expédiés Dieu sait où. Parfois quelqu’un suppliait, criait, et une verte réprimande ou des coups le réduisaient aussitôt brutalement au silence.

Inlassablement, les questions reprenaient :

— Ton nom, citoyen ?

— Georges-Amédée Lemoine.

— Où habites-tu ?

— Dans cette maison.

— Tes occupations ?

— Propriétaire de cette taverne, citoyen, un bon patriote et un fidèle serviteur de la République…

— Ça suffit.

— Mais je proteste…

— Silence ! Au prochain !

Au-dehors, dans la petite allée, Martin-Roget et Chauvelin continuaient leur conciliabule à voix basse. Les oiseleurs guettaient toujours leur proie. Le troisième personnage avait apparemment disparu.

Derrière sa petite fenêtre grillagée Yvonne saisit de nouveau une partie de leur dialogue.

— Encore un peu de temps, citoyen, tu ne perds rien pour attendre. Tes Kernogan sont en sûreté. Paul Friche te l’a assuré, attends au moins que Fleury en ait fini avec la canaille de la grande salle ; après, ses « Marats » fouilleront le reste de la maison. Il ne sera jamais trop tard pour mettre la main sur tes aristos et entre-temps…

— Pourquoi attendre ? interrompit Martin-Roget, c’est une imbécillité, citoyen, de croire que tes Anglais existent ailleurs que dans ton imagination.

L’autre l’interrompit brusquement.

— Écoute, chuchota-t-il d’un ton de commandement.

À l’ordre de Chauvelin, Yvonne avait également tendu l’oreille. Soudain, son cœur faillit cesser de battre et elle fut sur le point de pousser un cri. Là, tout près d’elle, elle venait de percevoir quelques mots en anglais, prononcés d’une voix légèrement traînante :

— Grands dieux, Tony, ne tombez-vous pas de sommeil ?

La jeune femme resta quelques secondes clouée sur place, fascinée par ces mots qui résonnaient en elle comme une extraordinaire musique. Puis, revenue de sa surprise, elle se précipita vers l’escalier, tandis qu’en bas elle entendait Martin-Roget appeler fébrilement Paul Friche. En passant devant le corps de son père, la jeune femme se recommanda à Dieu, lui demandant aide et protection pour elle et ses sauveteurs, puis elle monta les marches en courant.

En haut de l’escalier, elle vit une faible lumière filtrer d’une porte entrebâillée qu’elle poussa et, sans regarder autour d’elle, elle alla droit à la fenêtre, l’ouvrit en hâte, puis se pencha au-dehors.

La fenêtre donnait sur la petite allée à côté de la maison de Louise Adet ; elle vit des ombres courant par-ci par-là, qui s’agitaient en chuchotant… Mais d’où était donc venue cette voix étrange et traînante ?

Martin-Roget avait dû interroger à ce sujet Friche, accouru à son appel, car Yvonne entendit ce dernier répondre avec assurance :

— Je suis sûr que ça venait de l’intérieur de la maison ou alors peut-être du toit. Et avec ta permission, citoyen, j’aimerais m’en assurer.

L’un des hommes dut alors apercevoir la vague silhouette qui se penchait par la fenêtre, car il poussa un cri et Chauvelin ajouta avec précipitation :

— Tu as raison, citoyen, il se passe des choses bizarres dans la maison.

— Que faut-il faire ? interrogea Martin-Roget, au comble de l’agitation.

— Rien, il faut attendre. Les Anglais sont faits comme des rats, en tout cas !

— Attendre ! s’exclama Martin-Roget qui faillit s’étrangler de rage ; attendre, toujours attendre ! Ils vont nous filer entre les doigts.

— Ils ne fileront pas d’entre les miens, rétorqua Paul Friche, et ce ne sera pas la première fois que j’escaladerai une façade. En avant, Jean-Pierre ! appela-t-il en s’adressant à un jeune homme qui se trouvait près de lui, et la Loire pour nous deux si nous ne mettons pas la main sur ces maudits Anglais.

— Et cent francs pour chacun de vous, cria Chauvelin joyeusement, si vous réussissez.

Yvonne ne songea même pas à refermer la fenêtre. De gros rires et des exclamations encourageantes lui indiquèrent que Friche et son compagnon avaient aussitôt mis leur projet à exécution.

Elle sortit et descendit de la pièce en courant, se sentant comme un animal traqué prêt à succomber. Au moment où elle atteignait le bas des marches, elle entendit un cri de triomphe et des exclamations, suivis de bris de verre et du fracas de meubles renversés ; elle comprit que les deux hommes avaient réussi. D’ailleurs, deux secondes après, elle entendit des pas lourds dévaler les marches quatre à quatre.

Folle de terreur, la malheureuse s’écroula sur le corps de son père et perdit connaissance.

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