‹ Le Roi des FrontinsChapitre 1 sur 32 · ACTE PREMIER. · Scène I.

ACTE PREMIER. · Scène I.

ARTHUR, seul, puis FRONTIN.

ARTHUR, à la croisée de gauche, regardant dans une longue-vue.

Depuis deux jours aucun signal, et pas de nouvelles. Camille serait-elle malade ?… Rien ne paraît… Oh ! il faut que j’aille moi-même… Holà !… quelqu’un… Labrie, Frontin, Bourguignon !… Frontin ! Frontin !

FRONTIN, arrivant par la droite.

Monsieur le comte a appelé ?

ARTHUR.

Enfin, en voilà toujours un !

FRONTIN.

Le premier et le dernier.

ARTHUR.

Comment ?

FRONTIN.

Les autres ont pris leur volée.

ARTHUR.

Mais c’est impossible !… Quel motif ?…

FRONTIN.

Ils prétendent que vous leur devez une année de gages et que vous êtes ruiné. C’est un motif de cent cinquante écus par tête.

ARTHUR.

Eh bien ! tant mieux !… je ne les regrette pas… Des ivrognes, des paresseux ; j’aurais fini un jour ou l’autre par chasser cette canaille-là. Je n’aurais gardé que toi, Frontin.

FRONTIN.

Monsieur le comte est trop bon, mais…

ARTHUR.

Oui, ton service me plaît. Je t’aime, Frontin ! Tu es dévoué, fidèle…

FRONTIN.

Cependant, monsieur…

ARTHUR.

Tiens, ta conduite m’attendrit… À compter d’aujourd’hui, je double tes gages.

FRONTIN.

Pardon, vous me les avez déjà doublés la semaine dernière.

ARTHUR.

Eh bien je les double encore !… Ah ça ! voilà qui est plaisant !… Est-ce que je ne suis pas le maître de couvrir d’or un valet actif, honnête, zélé ?…

FRONTIN, à part.

Il n’y a que ce moyen !… (Pleurant.) Hi ! hi ! hi !…

ARTHUR.

Eh bien ! tu pleures ?

FRONTIN.

C’est la douleur, monsieur, de quitter un maître qui sait si bien m’apprécier.

ARTHUR.

Mais pourquoi t’en vas-tu ?

FRONTIN.

Je renonce au monde… Je me fais ermite.

ARTHUR.

Toi ?

FRONTIN.

Oui, monsieur ; c’est l’aspect de votre maison qui m’a inspiré cette pieuse idée.

AIR : La Robe et les Bottes.

De votre cave en contemplant le vide,
Et du buffet la triste humilité,
J’ai mieux compris, dans cette vie aride,
Que tout n’était que vanité !
Aussi, du néant qui l’enserre,
Mon estomac, sondant la profondeur,
S’est détaché des choses de la terre
Pour s’élancer vers un monde meilleur.

ARTHUR, à part.

Le faquin se moque de moi ! (Haut.) Ah ! tu veux me quitter ? et tu fais de l’esprit ! Je vous apprendrai, marauds, que vous n’avez pas le droit de laisser un gentilhomme dans l’embarras. Et, d’abord, tu restes, je te garde.

FRONTIN.

Mais, monsieur…

ARTHUR.

Assez ! je le veux ! Ce n’est pas que je tienne à toi plus qu’à un autre : un coureur de tripots, un ivrogne, un libertin, qui vend mes habits après les avoir portés, déshonorés peut-être !… Le nieras-tu ? (Montrant son habit.) Voilà ce qui me reste de ma garderobe !… Encore si tu étais bon à quelque chose !…

FRONTIN.

Vous m’accorderez, pourtant quelques petits talens…

ARTHUR.

Oui, un entre autres, qui te mènera tout droit sur les galères de Sa Majesté… celui d’imiter la signature des honnêtes gens !

FRONTIN.

Il faut tout imiter des honnêtes gens. La calligraphie est un art !

ARTHUR.

Et les faussaires des fripons !

FRONTIN.

Mais, alors, pourquoi tenez-vous tant à moi ?

ARTHUR.

Ce n’est pas à toi que je tiens !… c’est à la matière qui est dans cette livrée, qui porte mes billets, brosse mes habits et ouvre la porte quand on frappe. Au reste, écoute : si tu fais mine de quitter cette maison, je te coupe les deux oreilles !… et tu sais que je ne menace pas en vain !… (En remontant la scène.) Cependant il te reste un moyen de conquérir ta liberté ; trouve-moi, pour remplir ta place, un autre coquin dans ton genre, et, comme je ne puis que gagner au change, s’il me plaît… beaucoup… peut-être alors serai-je assez bon pour le jeter à la porte. Tu m’as entendu ?

FRONTIN.

Parfaitement.

ARTHUR, regardant à la croisée de gauche avec la longue-vue.

Rien encore !… Oh ! je n’y tiens plus !… Allons, Frontin, mon ami, le front haut et la pose opulente… cela donne bon air à la maison !

(Il sort par le fond.)

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