‹ Le Roi des FrontinsChapitre 16 sur 32 · Scène II.

Scène II.

FAYENSAL, DUMARSAY.

FAYENSAL, dans la coulisse.

Mais c’est moi ! je vous dis que c’est moi !… (Entrant.) J’ai mes entrées, que diable ! Isidore, c’est connu ici, Isidore Fayensal !

DUMARSAY.

Ah ! c’est vous !…

FAYENSAL.

Oui, mon cher Dumarsay… Vous ne m’attendiez pas si matin ?

DUMARSAY.

C’est vrai… Et M Fayensal, donnez-moi donc des nouvelles de sa chère santé.

FAYENSAL, sans écouter.

Comme vous voyez, ça ne va pas mal… j’ai déjà fait, ce matin, trois conseillers et un procureur.

DUMARSAY.

Très bien, très bien !… Oserais-je vous demander si M Fayensal…

FAYENSAL, de même.

J’espère que je suis un plaideur modèle ?… c’est-à-dire, que je devrais gagner tous mes procès… à la course… Une fois une affaire entamée, plus de sommeil !… je passe mes nuits avec Barthole, je déjeune avec Cujas et je soupe avec Papinien !… Enfin, c’est étonnant, je retrouve en moi une énergie…

AIR : Les anguilles, les jeunes filles.

En vérité, je sens renaître
L’ardeur de mes jeunes printemps ;
Je deviens un petit salpêtre,
Soir et matin, je cours les champs.
Dans une activité fringante
Je passe mes nuits et mes jours.

DUMARSAY.

Et votre femme ?…Ça l’enchante !…

FAYENSAL, riant.

Et votre femmeÇa l’enchante !…

Elle voudrait plaider toujours !
Ma chère femme, ça l’enchante.
Elle voudrait plaider toujours !

(Tirant de sa poche un petit calepin.)

Ah ça ! voyons où nous en sommes… Vous permettez ?… C’est ma liste de courses pour la journée… Tous les matins, M Fayensal me dresse un petit guide-âne, de façon que je n’ai plus qu’à aller me promener.

DUMARSAY.

C’est très bien vu.

FAYENSAL, regardant son agenda.

Le procureur, biffé… les trois conseillers, biffés… Voyons ce qu’il me reste à faire… « Passer chez Edmond… » J’y suis… Edmond, c’est vous… De l’écriture de ma femme encore !

DUMARSAY, à part.

Ôimprudente Eulalie !

FAYENSAL.

Nous ne vous appelons pas autrement chez nous… C’est plus intime.

DUMARSAY.

Ah ! ce cher Fayensal !

FAYENSAL.

Oh ! ce n’est pas moi… c’est ma femme qui trouve ça… Une faiblesse… une manie… Elle s’engoue comme ça pour certains noms de baptême… Vous n’êtes pas le premier, allez.

DUMARSAY.

Comment ! madame Fayensal…

FAYENSAL.

Vous, passe encore : Edmond ! ça n’écorche pas la bouche… Mais ne s’était-elle pas amourachée un jour d’un certain nom d’officier bavarois… Attendez donc !… voyons… Eh ! parbleu ! je suis bien bon !…

(Il prend une prise de tabac.)

DUMARSAY.

Eh bien ! ce nom ?

FAYENSAL.

Je l’attends. (Il éternue.) Atchoumer !… Voilà !

DUMARSAY.

Comment prononcez-vous ça ?

FAYENSAL.

Prononcer ! Allons donc !… Est-ce qu’on prononce le bavarois ?… On l’éternue. (Éternuant.) Atchoumer !

DUMARSAY.

Dieu vous bénisse !

FAYENSAL.

Merci… Eh bien ! elle était folle de ce nom-là !

DUMARSAY, à part.

Ô Eulalie !

FAYENSAL.

Ah ça ! mais, je bavarde et j’oublie que mon procès se plaide aujourd’hui. Avez-vous remis toutes les pièces à Lambert, mon avocat ?

DUMARSAY.

Soyez tranquille, elles sont chez lui.

FAYENSAL.

Et que pense-t-il de l’affaire ?

DUMARSAY.

Il la croit bonne.

FAYENSAL.

Parbleu !… Est-ce ma faute si tous les héritiers ne sont pas là ?… Que le filleul du défunt se présente, et je rends tout.

DUMARSAY.

Et vous n’avez aucune nouvelle de cet individu ?

FAYENSAL.

Pas la moindre ; ça me désole.

DUMARSAY.

Àquelle heure se plaide votre procès ?

FAYENSAL.

Àdeux heures… Et je compte bien…

DUMARSAY.

Soyez tranquille… à deux heures… (À part.) J’irai présenter mes hommages à M Fayensal.

FAYENSAL.

Moi, je me sauve !… Il me reste encore deux conseillers à parcourir… À tantôt !… Adieu, mon cher Edmond.

DUMARSAY, lui donnant la main.

Au revoir, mon cher… (Fayensal éternue et sort au fond.) Que le diable l’emporte !… C’est vrai, ce qu’il m’a dit… Je ne peux plus entendre éternuer !

· · ·

Page 1