2.7
On n’avait pas encore vu en Russie une cérémonie de ce genre. Le mariage du tsarévitch Alexis, fils de Pierre Ier, avait eu lieu à Torgau, en Saxe, et, avant lui, les héritiers du trône de Moscou n’étaient pas de futurs empereurs. On écrivit en France, où venait d’être célébré le mariage du Dauphin ; on s’informa auprès de la cour de Saxe. De Versailles et de Dresde arrivèrent des mémoires abondants, de minutieuses descriptions, jusqu’à des dessins retraçant les moindres détails des pompes qu’il s’agissait d’imiter, de surpasser même s’il était possible. Dès que les glaces furent rompues sur la Neva, vaisseaux anglais et allemands se succédèrent, débarquant des équipages, des meubles, des étoffes, des livrées commandés aux quatre coins de l’Europe. Christian-Auguste se distingua avec un envoi d’étoffes de Zerbst, lourdes pièces de soie brodées d’or et d’argent qu’on prisait assez à cette époque. La mode était aux soieries à ramages, avec fleurs d’or ou d’argent sur fond clair. L’Angleterre en avait la spécialité et aussi Zerbst, qui venait en seconde ligne dans l’estime des connaisseurs.
Plusieurs fois reculée, la date de la cérémonie fut fixée enfin au 21 août. Les fêtes devaient durer jusqu’au 30. Les médecins du grand-duc auraient voulu un délai plus long. En mars, Pierre avait de nouveau été alité. Une année semblait à peine suffisante pour lui permettre de se remettre entièrement. Mais Élisabeth ne voulait pas attendre. On a prétendu qu’il lui tardait de se débarrasser de la mère de Catherine. Il est probable qu’elle avait des raisons plus sérieuses pour montrer tant d’impatience. Avec la santé toujours chancelante de Pierre, l’hérédité du trône était rien moins qu’assurée, et le souvenir du jeune Ivan, enfermé dans sa prison, demeurait inquiétant. En juin 1745, un homme inconnu fut trouvé un poignard à la main dans la chambre d’Élisabeth. Mis à la torture, il garda le silence. À en croire cependant des témoignages assez autorisés, Jeanne-Élisabeth continuait, en effet, à se rendre fort désagréable. Il n’y a pas de vilaine affaire où elle ne paraisse mêlée pendant ces dernières semaines de son séjour en Russie. Elle intrigue, complote et potine sans rémission. Elle va jusqu’à se faire accusatrice de sa fille, racontant que celle-ci a des rendez-vous nocturnes avec son fiancé. L’impératrice fait intercepter et examiner soigneusement sa correspondance. Et en même temps elle ne songe pas à inviter son mari à la cérémonie dont elle dispose l’imposant appareil. Longtemps, la princesse de Zerbst avait fait espérer à Christian-Auguste cette invitation, lui écrivant de se tenir prêt, le remettant de jour en jour et de mois en mois. Frédéric lui-même, trompé par Mardefeldt, avait donné à son feld-maréchal de semblables illusions. Enfin, Jeanne-Élisabeth dut avouer qu’on pensait plutôt à la faire partir elle-même avant la cérémonie.
Le frère de la princesse y parut seul de sa famille. Ce fut, dit-on, une perfidie de Bestoujef. Disgracieux, grossier et pauvre d’esprit, Auguste de Holstein était un parent désagréable à produire en public, un de ceux qu’on ne montre pas. L’envoyé anglais Hindford assure, dans ses dépêches, n’avoir jamais vu un aussi beau cortège que celui qui, au jour indiqué, conduisit Catherine à l’église de Notre-Dame de Kazan. Commencée à dix heures du matin, la cérémonie religieuse ne prit fin qu’à quatre heures du soir. L’Église orthodoxe fait les choses consciencieusement. Pendant les dix jours suivants, les fêtes se succédèrent sans interruption. Bals, mascarades, dîners de gala, soupers, opéra italien, comédie française, illuminations, feux d’artifice, rien ne manqua au programme. La princesse de Zerbst nous a laissé une description détaillée de la plus intéressante de ces journées, celle des épousailles :
« Le bal ne dura pas au-delà d’une heure et demie, au bout desquelles Sa Majesté Impériale, précédée des maîtres de cérémonie, du grand maître de sa cour, du grand maréchal et du grand chambellan de la cour du grand-duc, et suivie seulement des jeunes époux se tenant par la main, de moi, de mon frère, de la princesse de Hesse, de la grande maîtresse, des staats-dames, de la cammer frelen, des frelen, s’achemina à l’appartement nuptial, dont les hommes sortirent dès que toutes les dames furent entrées, et les portes furent fermées, pendant que le jeune époux passa dans celui où il devait changer de vêtements. On débuta par déshabiller l’épouse. Sa Majesté Impériale lui ôta la couronne ; je cédai à la princesse de Hesse l’honneur de lui mettre la chemise, la grande maîtresse lui passa la robe de chambre, et le reste des dames lui ajustèrent le plus magnifique déshabillé du monde.
« Excepté cette cérémonie — observe la princesse de Zerbst — il y en a beaucoup moins ici à déshabiller de jeunes époux qu’il y en a chez nous. Déjà aucun homme n’ose entrer dès que l’époux est entré chez lui, pour se vêtir de nuit. On ne danse pas la guirlande et on ne distribue point de jarretière.
« La grande-duchesse vêtue, Sa Majesté Impériale passa chez le grand-duc, que le grand veneur, comte de Razoumovski, et mon frère avaient aidé à déshabiller. Cette princesse nous l’amena. Tout son habillement était uniforme à celui de son épouse, mais il n’y était pas, à beaucoup près, aussi joli. Sa Majesté Impériale leur donna alors sa bénédiction, qu’ils reçurent en se jetant un genou en terre. Elle les embrassa tendrement et nous laissa à la princesse de Hesse, la comtesse de Roumiantsof et moi, le soin de les coucher. Je voulus lui parler des remerciements et de la reconnaissance que je lui dois, mais cette grande princesse se moqua de moi. »
Nous devons aussi à la plume de Jeanne-Élisabeth une description de l’appartement réservé aux jeunes époux.
« Cet appartement est de quatre grandes pièces, les unes toutes plus belles que les autres. Le grand cabinet est le plus riche ; la tenture d’un fond de drap d’argent porte une broderie en soie nuancée d’un goût admirable ; tout l’ameublement s’y rapporte : chaises, rideaux, portières. La chambre du lit est en velours ponceau tirant sur l’incarnat. Il est brodé de pilastres et de guirlandes en argent relevés en bosse ; le lit l’est en plein. Tout l’ameublement s’y rapporte. Il est si beau, il a un air si particulier, si majestueux, qu’il ne saurait être vu sans frapper d’admiration. » La série des fêtes se termina par une cérémonie d’un genre à part, qui ne devait plus jamais être renouvelée. Pour la dernière fois, on mit à flot le Diedouchka (l’aïeul) de la flotte russe, un bateau construit, d’après la légende, par Pierre le Grand lui-même. Par un ukase en date du 2 septembre 1724, celui-ci avait ordonné que le navire serait lancé ainsi tous les ans au 30 août, et conservé le reste du temps au monastère Alexandre-Nevski. Après sa mort, on oublia son ukase et son bateau. Élisabeth s’en souvint seulement en 1744. Elle recommença la cérémonie l’année suivante, à l’occasion du mariage de son neveu, et ce fut fini pour toujours. Il avait fallu construire un radeau pour supporter le bateau, qui ne pouvait plus tenir l’eau. Élisabeth alla en grande pompe à bord baiser le portrait de son père, qui s’y trouvait attaché à un mât.
Un mois plus tard, la princesse de Zerbst se séparait à jamais de sa fille et de la cour de Russie. En prenant congé de l’impératrice, elle se serait jetée à ses pieds en lui demandant pardon pour les désagréments qu’elle avait pu lui causer. Élisabeth aurait répondu assez vertement « qu’il était trop tard pour en parler, mais que si la princesse avait toujours été aussi humble, cela aurait mieux valu pour tout le monde ». Dans le récit qu’elle a fait elle-même de cette scène d’adieu, Jeanne-Élisabeth ne parle que des gracieusetés de l’impératrice, des tendresses réciproques et des larmes de regret versées de part et d’autre. Nous l’avons vu déjà, les larmes de cour étaient de la monnaie courante à cette époque, et Jeanne-Élisabeth, malgré l’insuccès de ses tentatives politiques, ne manquait pas de diplomatie dans ses écrits.
Un coup terrible l’attendait à Riga. Une lettre d’Élisabeth, qui lui parvint dans cette ville, la chargea de solliciter de la cour de Berlin le rappel immédiat de Mardefeldt. C’était la ruine définitive des espérances que Frédéric lui-même, mieux avisé d’ordinaire, s’était laissé aller à fonder sur l’intervention de la princesse auprès de l’impératrice et qu’elle s’était attachée à entretenir. Il était arrivé que le jour même du départ de Jeanne-Élisabeth de Pétersbourg, 10 octobre 1745, on y avait appris les démarches entreprises par Frédéric auprès du nouvel époux de la princesse Louise-Ulrique et du frère de la princesse de Zerbst, Adolphe-Frédéric de Suède, pour l’engager à faire valoir ses titres au duché de Holstein. Frédéric jugeait la possession de ce duché incompatible avec celle du trône de Russie. En même temps survenait la nouvelle des premiers succès des armes prussiennes sur la frontière de Saxe (à Sohr, 30 septembre), et le Conseil de l’Empire, aussitôt réuni, décidait qu’il convenait d’envoyer un corps d’armée au secours du roi de Pologne menacé dans ses domaines héréditaires. Dès lors, Mardefeldt, l’ami et l’allié politique de la princesse de Zerbst, et par conséquent aussi de son frère, devenait impossible à Pétersbourg.
Ainsi, Jeanne-Élisabeth avait réussi à faire de sa fille une grande-duchesse de Russie, sans se donner beaucoup de peine pour cela. Sur tous les autres points, et là où elle avait déployé toutes les ressources de son esprit et de son infatigable activité, son échec était complet. Elle s’était avisée aussi, en passant, de vouloir faire de son mari un duc de Courlande, et n’avait pas eu plus de succès.
Pourtant Catherine pleura, et autrement qu’avec des larmes de cour, le départ de cette mère inquiétante. Elle en convient elle-même. C’était une mère après tout, et la seule personne dont, au milieu de ses nouvelles grandeurs, elle ne pût suspecter l’affection, tout en se défiant de ses conseils. Son absence laissa un grand vide autour d’elle. C’est aussi à partir de ce moment, au sein de la solitude, l’élément par excellence des natures fortes, que devait commencer la vraie éducation de la future impératrice, celle à laquelle mademoiselle Cardel n’avait point songé.
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