‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 11 sur 98 · 2.6

2.6

La personne de Figchen était sortie intacte de cette crise. À partir de ce moment, au contraire, et comme si son innocence avérée avait plaidé sa cause auprès de ses adversaires mêmes et des ennemis de sa fortune, son triomphe devenait certain et son mariage avec le grand-duc définitivement assuré. Restait cependant un point délicat à régler : l’admission solennelle de la princesse Sophie parmi les fidèles de l’Église grecque. La princesse de Zerbst avait obéi de son mieux aux injonctions de son mari. Elle avait cherché à éclairer sa foi et celle de sa fille. Elle s’était aussi enquis si le précédent de la femme du tsarévitch Alexis, qui, elle, avait conservé sa place dans l’Église protestante, ne pouvait être utilisé au bénéfice de Figchen. Sur ce dernier point, le résultat de ses démarches avait été négatif. Mais la nouvelle qu’elle en donna au dévot et scrupuleux Christian-Auguste était accompagnée de constatations rassurantes. Elle avait parcouru avec Simon Todorski tout le symbole grec, elle l’avait compulsé soigneusement avec le catéchisme de Luther, et elle était arrivée à la conviction qu’il n’y avait entre les deux confessions aucune différence fondamentale. Quant à Figchen, elle avait moins tardé encore à se persuader qu’elle pouvait faire son salut dans la religion orthodoxe. Heineccius ne savait décidément ce qu’il disait, et Méthodius s’entendait admirablement avec Luther. Les arguments de Simon Todorski s’étaient montrés irrésistibles à ce sujet. C’était un habile homme que cet archimandrite. Il avait vu du monde et étudié à l’université de Halle. Christian-Auguste ne se laissa pas ébranler de suite. « Mon bon prince de Zerbst, écrivait plus tard Frédéric, était plus rétif sur ce point… Il répondait à toutes mes représentations par : “Ma fille ne sera pas grecque.” » Heureusement, il se trouva aussi un Simon Todorski à Berlin. « Quelque prêtre, continue Frédéric, que je sus gagner… fut assez complaisant pour lui persuader que le rite grec était pareil à celui des luthériens. » Dès lors il répéta sans cesse : « Luthérien-grec, grec-luthérien, c’est la même chose. » Dans le courant de juin, un courrier expédié par Élisabeth rapportait l’autorisation officielle du prince au mariage et à la conversion de la princesse Sophie. Le bon Christian-Auguste disait avoir aperçu le doigt de Dieu (eine Führung Gottes) dans les circonstances qui lui dictaient cette détermination.

Le 28 juin fut fixé pour la profession publique de la jeune catéchumène, et le jour suivant, jour de la fête des saints Pierre et Paul, pour les fiançailles. L’approche de cette cérémonie ne laissait pas de donner à Figchen quelque émotion. Les lettres qu’elle recevait en grand nombre de ses parents d’Allemagne n’étaient pas toutes pour la rassurer. On imagine à quelle abondance de commentaires divers la destinée si inattendue de la petite princesse avait ouvert le champ dans le milieu où elle avait vécu jusqu’à présent. Le sens n’en était généralement pas très favorable. Un peu de jalousie s’y mêlait peut-être aux appréhensions qu’une tendre sollicitude semblait seule inspirer. On se rappelait la lamentable histoire de la malheureuse Charlotte de Brunswick, la femme d’Alexis, abandonnée par son mari, oubliée par le tsar. Et la lointaine Russie n’avait-elle pas été fatale à toute cette famille allemande, qui, elle aussi, avait cru y trouver un avenir de gloire et de puissance ?… Tout cela revenait à la future grande-duchesse en longues phrases entortillées, jargon tudesque farci de français, où elle devinait plus de dépit que de sincère émoi, mais qui la faisaient frissonner parfois et jeter un regard inquiet sur le lendemain incertain.

Personne ne s’en douta pourtant dans la foule des courtisans qui, le 28 juin 1744, à dix heures du matin, se pressèrent aux abords de la chapelle impériale du Galavinski Dvarets. Vêtue d’une robe « adrienne » en gros de Tours rouge, galonnée d’argent, un simple ruban blanc serrant ses cheveux non poudrés, Figchen apparut radieuse de jeunesse, de beauté et de modeste assurance. Sa voix ne trembla pas, sa mémoire n’hésita pas un instant en prononçant en russe le symbole de sa nouvelle foi devant l’assemblée émue. L’archevêque de Novgorod, celui-là même qui naguère s’était déclaré contre son mariage, versa de pieuses larmes en recevant sa profession, et tous les assistants se crurent en devoir de l’imiter. Ils avaient pleuré de même, il est vrai, lors de la conversion de Pierre-Ulric, qui, lui, avait fait des grimaces pendant la cérémonie et s’était égayé aux dépens de l’officiant. L’attendrissement était d’ordonnance. La souveraine témoigna son contentement par le don fait à la catéchumène d’une agrafe et d’un collier de diamants, que l’experte Jeanne-Élisabeth estima valoir 100 000 roubles.

Mais qu’aurait dit le bon Christian-Auguste s’il avait entendu sa fille déclarer devant Dieu et devant les hommes : « Je crois et je confesse que la foi n’est pas suffisante pour ma justification » ? Figchen elle-même n’eut-elle pas besoin d’un effort pour prononcer ces paroles qui la séparaient définitivement de son passé ? Ceux qui ont cru pouvoir invoquer à ce propos l’influence des philosophes de Paris sur son jeune esprit ont fait une confusion de dates. Il est extrêmement probable qu’à ce moment la future amie de Voltaire ne connaissait pas l’existence de cet écrivain. En sortant de la chapelle, elle se trouva à bout de forces et ne put paraître au dîner. Ce n’était cependant plus Figchen ni la princesse Sophie Frédérique qui avait franchi d’un pas chancelant le seuil de ce temple aux icônes recouvertes d’or. Ce jour même, dans la liturgie officielle, une prière était introduite pour « l’orthodoxe (blagoviernaïa) Catherine Alekseïevna ». La princesse de Zerbst expliquait, il est vrai, à son mari qu’on avait simplement ajouté Catherine à Sophie, « comme cela a lieu pour la confirmation ». Quant à Alekseïevna, ce surnom, conforme à l’usage du pays, voulait dire exactement « fille d’Auguste », Auguste ne pouvant recevoir d’autre traduction en russe. Le bon Christian n’en demanda pas davantage. Il avait été dans le cas, depuis quelque temps, de faire provision de crédulité, et il doit y avoir des grâces d’état pour les princes allemands en possession de filles mariables à l’étranger.

Les fiançailles eurent lieu le lendemain dans le Ouspienski Sobor. La princesse de Zerbst passa elle-même aux doigts de Catherine Alekseïevna et de son futur époux les bagues — deux petites merveilles, pouvant bien valoir 50 000 écus, dit-elle. Quelques écrivains, dont Rulhière, ont affirmé que Catherine avait reçu à cette occasion le titre d’héritière du trône, avec droit de succession en cas de mort du grand-duc. Le fait est contesté par les écrivains russes les plus récents. Il aurait fallu, pour cela, un manifeste officiel dont il n’existe aucune trace. La future grande-duchesse continua à recueillir tous les suffrages par la grâce et la convenance parfaite de son attitude. Sa mère elle-même observa avec satisfaction qu’elle se prenait à rougir chaque fois que les exigences du rang nouvellement acquis l’obligeaient à prendre le pas sur celle qui lui avait donné le jour. Elle eut cependant bientôt à faire aussi la remarque que sa fille n’en prétendait pas moins se prévaloir de sa nouvelle situation pour échapper à une tutelle qui lui pesait depuis longtemps. D’autant qu’elle n’était pas seule à la trouver hors de propos désormais et mal venue dans le milieu où il lui fallait vivre. La princesse de Zerbst y était traitée communément d’« étrangère » et n’y éveillait guère de sympathies. Catherine avait maintenant, pour la première fois de sa vie, un peu d’argent à elle : 30 000 roubles qui lui furent envoyés par Élisabeth « pour son jeu », suivant la désignation en usage à la cour de Russie, et qui lui parurent un trésor inépuisable. Elle y puisa bientôt largement, et fort noblement pour commencer. Son frère venait d’être envoyé à Hambourg pour y achever ses études. Elle déclara vouloir prendre à sa charge les frais de son entretien. Elle avait aussi sa cour, dont les chefs d’emploi, chambellans et gentilshommes de la chambre étaient soigneusement choisis en dehors de la coterie que la princesse de Zerbst prétendait naguère inféoder à ses intérêts et à ceux de Frédéric. Le propre fils du chancelier, Pierre Bestoujef, y figurait. La princesse de Zerbst eut ainsi lieu d’éprouver un désappointement nouveau et ne manqua pas d’être maladroite une fois de plus en le montrant. Sa mauvaise humeur, éclatant à tout propos et s’en prenant à tout le monde, acheva son impopularité. Des scènes violentes se produisirent où le grand-duc lui-même figura et fit valoir, aux dépens de sa belle-mère, ses habitudes et son vocabulaire de corps de garde.

Catherine, cependant, prenait rapidement pied dans sa nouvelle situation. Elle trouvait même l’occasion de contracter une connaissance plus intime avec le vaste domaine qu’elle était appelée à gouverner un jour. Elle faisait, en compagnie du grand-duc et de sa mère, ce voyage de Kiev, que, à quarante années de distance, elle devait recommencer, on sait avec quel prestigieux éclat, et elle en gardait une impression destinée à ne plus s’effacer de sa mémoire, à influer visiblement sur la tournure de son esprit et sur le caractère même de son futur gouvernement. En parcourant huit cents kilomètres, sans jamais sortir des domaines d’Élisabeth, sans jamais voir autre chose sur son passage que des foules prosternées devant la toute-puissance de la tsarine, toujours présente à leurs yeux, elle concevait, la petite princesse allemande, habituée aux horizons étroits des pauvres souverainetés de son pays, et elle développait en elle une idée de grandeur et de force pour ainsi dire sans limites. C’est cette idée que, devenue impératrice, elle croira incarnée en elle et destinée à dominer le monde. En même temps, avec sa jeune sagacité en éveil et son coup d’œil déjà juste, elle apercevait l’envers, triste et sombre, de cette grandeur superbe, l’autre côté de l’existence du magnifique empire qui devait un jour être le sien. À Saint-Pétersbourg, à Moscou, elle n’avait eu jusqu’à présent devant ses yeux éblouis que le trône resplendissant d’or, la cour constellée de diamants, le décor extérieur de la majesté impériale, se doublant d’une pompe un peu barbare encore et d’un luxe à moitié asiatique, mais d’autant plus prodigieux ; elle se trouvait maintenant face à face avec les assises et les sources nourricières de cette splendeur sans pareille : le peuple russe apparaissait à ses yeux étonnés, épouvantés bientôt. Elle le voyait sordide et sauvage, à peine vêtu, grelottant la faim et le froid dans ses chaumières enfumées, et portant comme une croix son double joug de misère et de servitude. Des vices lamentables d’organisation sociale et politique, d’effroyables abus de pouvoir se révélaient ainsi à elle, devinés, pressentis à travers cette antithèse terrible. Et tous les essais de réforme, tous les instincts généreux, toute la poussée d’idées libérales qui devait plus tard illustrer la première partie de son règne, prenaient leur point de départ dans cette première et rapide vision.

De retour à Moscou, elle apprenait aussi à connaître un autre revers de médaille : les petits ennuis inséparables d’un rang aussi élevé que le sien. Un soir à la comédie, faisant face à l’impératrice, dans la loge du grand-duc, elle surprenait un éclair de colère dans le regard d’Élisabeth dirigé de son côté. Peu après, l’obséquieux Lestocq, avec lequel la souveraine venait de s’entretenir tout en la regardant, se présentait devant elle et, sèchement, brutalement presque, avec la préoccupation visible de faire remarquer la raideur de son attitude, lui disait la colère de la tsarine et lui en expliquait le motif. Catherine avait fait des dettes : 17 000 roubles, plus de 75 000 francs en quelques mois ! Son trésor avait fondu entre ses doigts d’où un fleuve d’or devait un jour ruisseler à travers l’Empire et l’Europe entière. Mais quoi ? Voulait-on qu’elle se contentât des trois robes qui avaient fait le fond de sa malle à son arrivée en Russie ? Elle avait été réduite, pour commencer, à emprunter les draps de lit de sa mère ! Elle ne pouvait décemment continuer ce manège. Puis, elle s’était vite aperçue que dans cette cour, autant et plus que dans celle de Zerbst, les petits cadeaux entretenaient l’amitié, et qu’une personne dans sa position n’y possédait même aucun autre moyen de subvenir aux frais de cet entretien pourtant indispensable. Le grand-duc lui-même avait une prédilection marquée pour cette façon de soigner les bonnes relations qu’il entendait garder avec sa fiancée. Enfin, la comtesse Roumiantsof avait une manière à elle de comprendre les devoirs de sa charge de maîtresse de la cour de la future grande-duchesse : la manière d’un panier percé ou d’une personne s’entendant admirablement à faire danser l’anse du panier.

Dans ses Mémoires, auxquels nous empruntons ces détails, Catherine est assez sévère pour les personnes qui ont fait à ce moment partie de son entourage, sans épargner le grand-duc lui-même, avec lequel, quoi qu’elle fît, et sa générosité même n’y remédiant pas, ses rapports n’auraient eu, dès à présent, rien de bien cordial. Peut-être a-t-elle cédé à la tentation de pousser au noir ce coin du tableau. Un billet de sa main, qui date de cette époque, semble justifier cette supposition. Le grand-duc, atteint, au cours du mois d’octobre, d’une pleurésie qui l’obligeait à garder la chambre, s’impatientait de cette claustration forcée. Et Catherine de lui écrire :

Monsieigneur (nous respectons le style et l’orthographe du document), ayant consulté ma mère, sachant qu’elle peut beaucoup sur le grand-maréchal (Brümmer), elle m’a permis de lui en parler et de faire qu’on vous permettent de jouer sur les instrumens. Elle m’a aussy chargée de vous demander, Monseigneur, sy vous voulez quelques Italiens aujourd’hui après Midy. Je vous assure que je deviendray folle en Votre place sy on m’otois tous. Je vous prie au Nom De Dieu, ne lui montrez pas ses billets.

CATHERINE.

Voici qui est fait pour réhabiliter la princesse de Zerbst elle-même des reproches d’humeur acariâtre et tracassière dont sa fille s’est plu à accabler sa mémoire. Deux mois plus tard, en décembre, nous retrouvons Catherine, joignant les larmes aux prières pour obtenir qu’on lui donne accès auprès de son fiancé, qui, guéri de sa pleurésie, vient d’être atteint d’un mal nouveau et plus terrible. Sur la route de Moscou à Pétersbourg, à Hatilof, Pierre a dû s’arrêter : la petite vérole avait fait son apparition. Le fiancé d’Élisabeth en était mort. La tsarine écarta résolument Catherine et sa mère, en les expédiant à Saint-Pétersbourg, et s’installa elle-même au chevet du malade. Catherine fut réduite à écrire à son fiancé des lettres fort tendres, où, pour la première fois, elle se servit de la langue russe. Mais ce n’était encore qu’un trompe-l’œil, Adadourof, son professeur, dont elle copiait la prose, lui servant de secrétaire.

Ce second séjour à Pétersbourg fut marqué pour Catherine par l’arrivée du comte Gyllenborg, envoyé par la cour de Suède, avec la nouvelle du mariage de l’héritier du trône, Adolphe-Frédéric, oncle de Catherine, épousant la princesse Ulrique de Prusse. Catherine avait déjà rencontré ce Suédois à Hambourg, en 1740. Il  lui  aurait  alors  reconnu  « un  esprit  philosophique ».  Il  lui demanda maintenant comment allait sa philosophie et l’engagea à lire Plutarque, la vie de Cicéron et les Causes de la grandeur et de la décadence des Romains. En retour, Catherine offrit à ce grave conseiller son portrait, « le portrait d’un philosophe de quinze ans », composé par elle en son honneur, selon l’usage courant de l’époque. L’original de cet écrit, qu’elle réclama plus tard, a été malheureusement brûlé par elle, et aucune copie ne s’en est rencontrée dans les papiers du comte Gyllenborg, conservés à l’université d’Uppsala. Dans ses Mémoires, Catherine assure qu’ayant revu en 1758 cette œuvre de jeunesse, elle fut étonnée de la justesse et de la profondeur des traits qu’elle y avait consignés. Nous regrettons qu’elle ne nous ait pas mis à même de vérifier cette appréciation.

Pierre ne put reprendre le chemin de Pétersbourg qu’à la fin de janvier. Castéra a raconté qu’après avoir embrassé alors son fiancé avec tous les témoignages de la joie la plus grande, Catherine s’évanouit en rentrant dans son appartement et fut trois heures avant de reprendre connaissance. La petite vérole, en effet, n’avait pas embelli le grand-duc. Les traces laissées sur sa figure et une énorme perruque dont on l’avait affublé pour cacher d’autres ravages le rendaient presque méconnaissable. La princesse de Zerbst fut seule à lui trouver meilleure mine, ce dont elle fit part aussitôt à son mari. Castéra a sans doute chargé quelque peu son récit, suivant son habitude, et la princesse s’est souvenue que la poste de Pétersbourg prenait volontiers copie des lettres qui lui étaient confiées. Quoi qu’il en fût, les préparatifs du mariage commencèrent peu après ce retour si diversement commenté.

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