‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 14 sur 98 · 3.1

3.1

En dépit de la précocité de son esprit, Catherine n’était encore qu’une enfant. En dépit de son nom orthodoxe et de son titre officiel, elle n’était qu’une étrangère qu’un hasard avait appelée en Russie pour y tenir un rang élevé et qui avait tout à faire pour se mettre au niveau de cette haute fortune. Si elle a pu l’oublier un moment, et il semble que ce fut le cas jusqu’à un certain point, quelqu’un devait se charger de le lui rappeler, et même assez durement. Il semble qu’une fois parvenue au but, une fois mariée, voulons-nous dire, l’élève de mademoiselle Cardel se soit un peu relâchée de la tenue qui lui avait valu jusque-là d’unanimes approbations. Les « gracieuses instructions » de Christian-Auguste parurent elles-mêmes absentes de sa mémoire. Elle devait bientôt en recevoir d’autres, et de moins paternelles.

À la date des 10 et 11 mai 1746, moins de neuf mois par conséquent après la cérémonie du mariage, deux documents concernant le grand-duc et la grande-duchesse étaient présentés à la signature de l’impératrice. Leur objet apparent était de fixer le choix et de régler la conduite de deux « personnes de distinction » qu’on entendait placer auprès de Leurs Altesses Impériales en qualité de maître et de maîtresse de cour. Leur but véritable était tout autre. Sous prétexte de pourvoir à des charges faisant régulièrement partie du mandarinat officiel, c’était un couple de véritables précepteurs et surveillants qu’on imposait à Catherine et à son époux. On les remettait à l’école pour ainsi dire. Et, sous couleur d’indiquer le programme de cette éducation complémentaire, c’était un acte d’accusation en règle qu’on dressait contre le jeune ménage, dont la conduite avait rendu nécessaire l’application de cette mesure. L’auteur du réquisitoire, le rédacteur des deux documents, était Bestoujef en personne.

L’œuvre du chancelier nous a été conservée. Elle abonde en révélations véritablement extraordinaires ; si extraordinaires qu’elles seraient de nature à provoquer notre incrédulité, si nous n’étions à même d’y ajouter un précieux élément de contrôle. Cet élément de contrôle, ce sont les Mémoires de Catherine. Ce que Bestoujef dit des faits et gestes de Catherine et de son époux à cette époque de leur vie commune, l’auteur des Mémoires le répète en termes à peu près identiques. À certains égards, la plume de Catherine renchérit même sur celle du chancelier, et c’est par elle que, même au sujet de sa propre personne, nous apprenons les détails les plus scabreux. On va en juger. La « personne de distinction » appelée à tenir compagnie au grand-duc s’emploiera, lisons-nous dans la pièce émanant de la chancellerie, à corriger certaines habitudes malséantes de Son Altesse Impériale, comme, par exemple, étant à table, de répandre le contenu de son verre sur la tête des gens de service, d’interpeller ceux qui ont l’honneur de l’approcher, et jusqu’aux personnages étrangers admis à la cour, avec des propos grossiers et des plaisanteries indécentes, de se défigurer en public avec des grimaces et des contorsions continuelles imprimées à tous ses membres…

« Le grand-duc, lisons-nous dans les Mémoires, passait son temps en enfantillages inouïs pour son âge… Il fit dresser un théâtre de marionnettes dans sa chambre ; c’était la chose du monde la plus insipide… Le grand-duc passait son temps à la lettre dans la compagnie des valets… Le grand-duc enrégimenta toute sa suite : les domestiques de la cour, les chasseurs, les jardiniers, tous eurent le mousquet sur l’épaule… le corridor de la maison leur servait de corps de garde… Le grand-duc me gronda beaucoup de l’extrême dévotion, selon lui, dans laquelle je donnais ; mais, n’ayant pas durant la messe d’autre que moi à qui parler, il cessa de me bouder. Quand le grand-duc apprit que je continuais à faire maigre, il me gronda beaucoup… »

La même silhouette d’enfant mal élevé et malappris, aux instincts vicieux, ressort de part et d’autre, avec quelques traits saillants en plus dans le second exemplaire.

Voyons maintenant le propre compte de Catherine. Trois griefs principaux sont articulés contre elle par le chancelier : négligence dans la pratique de la religion orthodoxe ; ingérence prohibée dans les affaires d’État, celles de l’Empire ou celles du duché de Holstein ; familiarité excessive avec les jeunes seigneurs fréquentant la cour, les gentilshommes de chambre, voire les pages et les valets. Ce dernier point offre évidemment le plus de gravité ; or c’est celui sur lequel Catherine s’est expliquée elle-même dans ses Mémoires de la façon la plus claire, et ces explications ne laissent aucun doute sur la familiarité, pour ne pas dire plus, des relations qui, dès cette époque, s’étaient établies entre elle et trois au moins des jeunes gens fréquentant la cour : les trois frères Tchernichof, tous grands, bien faits et jouissant de la faveur particulière du grand-duc. L’aîné, André, le plus brillant cavalier des trois, était le préféré de Pierre et le devint bientôt de Catherine. Elle l’appelait affectueusement son « petit fils » ; il lui donnait le nom de « petite mère » — très en usage en Russie et n’impliquant par lui-même aucun rapport équivoque. Il en résultait pourtant une intimité qui pouvait le paraître davantage. Pierre ne tolérait pas seulement celle-ci ; il l’encourageait et la poussait à l’excès, jusqu’à l’oubli des convenances les plus élémentaires. Il aimait l’excès en toute chose, et se souciait peu d’être inconvenant, ou qu’on le fût autour de lui. Catherine n’étant encore que sa fiancée, André avait dû déjà lui faire souvenir que la fille de la princesse de Zerbst était destinée à s’appeler grande-duchesse de Russie et non madame Tchernichof. Pierre s’esclaffa en entendant cette observation, qui lui parut extrêmement plaisante, et elle n’eut pour effet que de lui faire donner désormais à son ami le nom de « fiancé de Catherine ». « Votre fiancé », disait-il à celle-ci en lui parlant du jeune homme. Catherine, de son côté, avoue s’être mise dans le cas de se faire présenter des remontrances à ce sujet par un simple domestique, son valet de chambre, Timofeï Ievreïnof, qui crut devoir l’avertir des périls auxquels elle s’exposait. Elle prétend, il est vrai, avoir agi en toute innocence et ignorance soit du mal, soit du danger. Timofeï prévint également Tchernichof, qui, sur son avis, se fit malade pendant quelque temps. Cela se passait pendant le carnaval de 1746. En avril, lors du déménagement habituel de la cour, quittant le palais d’hiver pour le palais d’été, Tchernichof reparaît, et bientôt il cherche à pénétrer jusque dans la chambre de Catherine. Elle lui barre le passage, sans songer toutefois à fermer sa porte, ce qui assurément aurait été plus prudent. Elle tient la porte entrouverte et continue une conversation qu’elle trouve sans doute intéressante. Soudain paraît le comte Devierre, un des héros de la guerre de Sept Ans, faisant maintenant à la cour office de chambellan et, à ce qu’il semble, aussi celui d’espion. Il annonce à la grande-duchesse que le grand-duc la demande. Le lendemain, les Tchernichof sont renvoyés de la cour, et ce même jour « la dame distinguée » chargée de surveiller la conduite de Catherine fait son apparition. La coïncidence est significative. Élisabeth ne s’en tient pas là, d’ailleurs. Elle impose et à Catherine et à Pierre lui-même une espèce de retraite, au cours de laquelle Simon Todorski, le zélé archimandrite, devenu évêque de Pskof, est chargé de les interroger sur leurs relations avec les Tchernichof. Ceux-ci, mis aux arrêts, subissent sans doute également un interrogatoire, plus pressant encore et probablement moins doux. De part et d’autre on n’avoue rien. Pourtant, Catherine parle d’une correspondance qu’elle a trouvé moyen d’entretenir avec André Tchernichof, même pendant le temps qu’il passa en prison. Elle lui écrivait, il répondait ; elle lui donnait des commissions qu’il exécutait. Mettons qu’elle ait encore agi innocemment. Nous retrouverons l’occasion d’être moins indulgent.

Les reproches formulés contre Catherine sur ce point délicat se rattachaient d’ailleurs encore, dans la pensée du terrible chancelier,  à  un  autre  ordre  d’idées,  où  il  entendait  principalement dénoncer sa responsabilité. Neuf mois s’étaient écoulés, on s’en souvient, depuis que la grande-duchesse était entrée dans le somptueux lit nuptial si complaisamment décrit par sa mère — et l’hérédité du trône n’était pas encore assurée. Aucune espérance même n’était donnée à cet égard aux esprits soucieux de l’avenir de l’Empire. À qui fallait-il en attribuer la faute ? Les instructions dressées par Bestoujef pour la future gouvernante de Catherine laissent clairement sous-entendre la réponse à laquelle il inclinait personnellement. En vue d’assurer l’hérédité du trône, la grande-duchesse devra, disent-elles, être engagée « à se prêter plus docilement que par le passé aux goûts de son mari, à se montrer complaisante, agréable, amoureuse, ardente même au besoin, à employer enfin tous les moyens en son pouvoir pour obtenir la tendresse de son mari et accomplir sa tâche… ».

Catherine a eu soin, en écrivant ses Mémoires, de relever avec vigueur ce chef d’accusation :

« Si le grand-duc avait voulu être aimé, la chose n’aurait pas été difficile pour moi. J’étais naturellement encline et accoutumée à remplir mes devoirs… »

Ses dispositions naturelles semblent, en effet, sur ce point défier toute contestation. Mais Pierre, de son côté, en dépit des bizarreries de son caractère et de son tempérament, ne paraît nullement avoir manifesté à cet égard des répugnances contraires à l’ordre régulier des choses. À peine arrivé en Russie, à l’âge de quatorze ans, nous l’avons vu épris de la freiline Lapoukhine. Plus tard, une autre freiline, mademoiselle Carr, l’attache à ses pas et vaut à Catherine de nouvelles confidences traduisant un amour également plein d’ardeur. En 1756, il est brouillé avec mademoiselle Chafirof, brouillé avec la très célèbre Vorontsof, avec laquelle il doit d’ailleurs se réconcilier, et amoureux de madame Tieplof. Outre cela, on lui amène à souper une petite chanteuse allemande. Entre-temps, il a courtisé une dame Cédraparre, une princesse de Courlande et diverses autres beautés. Le problème reste ainsi entier. Faut-il en chercher la solution dans ce passage d’un document fort intéressant qui n’a été publié que tout récemment 1, et qui se trouve d’ailleurs confirmer des témoignages antérieurs, mais révoqués en doute ?

« Le grand-duc, sans s’en douter, écrit de Champeaux dans un mémoire rédigé pour le cabinet de Versailles en 1758, se trouvait incapable d’avoir des enfants par un obstacle auquel la circoncision  remédie chez les peuples orientaux,  mais qu’il crut  sans remède. La grande-duchesse, qui n’avait plus de goût pour lui et qui n’était pas encore frappée de la nécessité d’avoir des héritiers, vit sans peine cet accident. »

Castéra a écrit de son côté :

« Telle était la honte dont l’accablait son malheur qu’il (le grand-duc) n’eut pas même le courage de le révéler, et la princesse, qui ne recevait plus ses caresses qu’avec répugnance, et qui n’était pas alors plus expérimentée que lui, ne songea ni à le consoler ni à lui faire chercher des moyens qui le ramenassent dans ses bras. »

L’avenir, il faut le dire, s’est chargé de donner raison à Catherine et à ses défenseurs. Elle eut des enfants, elle en eut même ou parut en avoir de son mari. Et, il faut le dire encore, les moyens imaginés par le chancelier pour amener ce résultat n’y ont été pour rien. Quoi qu’il faille penser, à d’autres égards, des mérites et des aptitudes de cet homme d’État, il est certain que cette fois il ne fut pas trop bien inspiré. Peut-être s’entendait-il mieux à administrer un grand empire qu’à gouverner un jeune ménage. Le choix lui-même de la gouvernante appelée à remplacer auprès de Catherine l’indulgente mademoiselle Cardel ne fut pas heureux. Marie Simonovna Tchoglokof, née Hendrikof, qui eut cet honneur, n’avait guère que vingt-quatre ans. Étant jolie, elle restait sage ; elle aimait son mari et avait des enfants : c’est ce qui la désigna sans doute à la confiance de l’impératrice et de son chancelier. Il s’agissait de mettre sous les yeux du couple grand-ducal le spectacle quotidien et l’exemple édifiant d’un ménage vertueusement uni. L’exemple, hélas ! tourna mal. Madame Tchoglokof avait de la vertu, mais manquait d’expérience. Elle réussit très vite à se faire prendre en grippe ; elle ne sut ni faire respecter son autorité, ni exercer une surveillance efficace. Ce fut bientôt un jeu de la mettre en défaut et une excitation à la recherche de plaisirs interdits. Ce ne fut pas tout. L’époux de Marie Simonovna était à Vienne, en mission, quand sa femme fut appelée à occuper son nouveau poste. Il ne revint que pour s’éprendre éperdument d’une des freilines de la grande-duchesse, mademoiselle Kochelef. Étant amoureux, il fut doublement aveugle, s’appliquant à ce que sa femme le fût également. C’est ainsi que sous les yeux de celle-ci le comte Cyrille Razoumofski, frère du favori de l’impératrice, put à son aise faire à la grande-duchesse une cour sinon très entreprenante, du moins des plus assidues. Quelques mois après, ce fut pis. Le mari de la gouvernante, abandonnant la jolie freiline, brûla lui-même pour celle que sa femme était chargée de surveiller. Et le grand-duc courant de son côté après toutes les compagnes de mademoiselle Kochelef, il fut question moins que jamais du rapprochement auquel madame Tchoglokof était appelée à travailler. L’idée d’ailleurs était singulière et malheureuse en elle-même, comme l’événement l’a prouvé, de vouloir traiter en petite fille une personne mariée et une grande-duchesse de Russie. Il fut expressément défendu à Catherine d’écrire directement et personnellement à qui que ce soit, même à ses père et mère. Elle devait se borner à signer les lettres qui seraient rédigées pour elle au collège des Affaires étrangères, c’est-à-dire dans le secrétariat de Bestoujef. C’était pour ainsi dire inviter Catherine à la pratique de la correspondance secrète, si en honneur à cette époque. Elle n’eut garde de s’y refuser. À ce moment même arrivait à la cour de Pétersbourg un seigneur italien du nom de Sacromoso, chevalier de Malte. On n’avait pas vu en Russie de chevalier de Malte depuis assez longtemps. On fit grand honneur à celui-ci. Il fut de toutes les fêtes et de toutes les réceptions officielles ou intimes. Un jour, en baisant la main de la grande-duchesse, il lui glissa un billet : « C’est de votre mère », murmura-t-il, de façon à n’être entendu de personne. En même temps, il lui indiquait un musicien de l’orchestre du grand-duc, un compatriote du nom d’Ololio, comme l’homme qui se chargerait de lui transmettre la réponse. Catherine cacha prestement le billet dans son gant. Elle n’en était sans doute pas à son premier essai. Sacromoso ne l’avait d’ailleurs pas trompée : c’était bien sa mère qui lui écrivait. Ayant fait sa réponse, elle suivit pour la première fois avec attention les concerts du grand-duc. Elle n’avait pas de goût pour la musique. L’homme qui lui avait été désigné l’ayant vue s’approcher, tira sans affectation son mouchoir, de façon à laisser largement entrouverte la poche de sa veste. Catherine jeta son billet dans cette boîte à lettres improvisée, et la correspondance se trouva établie. Elle dura pendant tout le séjour de Sacromoso à Saint-Pétersbourg. Ainsi il advient que soit déjouée la sagesse des hommes d’État et la puissance des impératrices, quand il leur arrive de ne pas compter avec cette autre puissance, qui est la jeunesse, et cette autre sagesse, qui conseille de ne pas faire abus de son pouvoir.

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