3.2
En même temps qu’on lui donnait une gouvernante, on chercha aussi à éloigner de Catherine toutes les personnes qui avaient fait partie jusqu’à présent de sa société habituelle ou de son entourage intime. Elle vit partir sans regret, il est vrai, l’Holsteinois Brümmer, d’autant qu’il fut remplacé, comme maréchal de la cour du grand-duc, par le prince Repnine, « un des plus aimables Russes que je connaisse et une des meilleures têtes de ce pays-ci », écrivait d’Allion. Catherine elle-même l’appréciait beaucoup. Il lui inspirait la plus grande confiance. Il ne fit que passer, malheureusement, dans ce poste, et fut remplacé par le propre mari de la gouvernante, le très inflammable, mais peu aimable Tchoglokof. Catherine le détesta aussi et ne se laissa pas désarmer par ses poursuites amoureuses. Bientôt tous les serviteurs de la grande-duchesse disparurent un à un. On lui enleva jusqu’à une femme de chambre finnoise qu’elle affectionnait. Puis ce fut le tour du fidèle Timofeï Ievreïnof lui-même, qui lui donnait pourtant de si sages conseils. Il est vrai qu’il lui rendait aussi des services qui pouvaient le paraître moins, comme de lui remettre une lettre d’André Tchernichof, passant par Moscou, en route pour la Sibérie. Timofeï fut lui-même exilé à Kazan. Il y devint préfet de police et colonel. C’est ainsi que les choses se passaient alors en Russie. Il resta honnête homme et ne s’enrichit pas dans son poste, car, seize ans plus tard, peu après son avènement au trône, Catherine écrivait à son maître des requêtes Alssoufiof : « Je vous confie le soin de trouver une place, ou pour tout dire en un mot, de donner du pain à André Tchernichof, général aide de camp de feu l’Empereur, et au colonel en retraite Timofeï Ievreïnof… Au nom de Dieu, défaites-moi de leur prière : ils ont souffert pour moi autrefois, et je leur laisse battre le pavé, faute de savoir quoi en faire. »
Mais c’est surtout aux étrangers attachés à la personne du grand-duc et de la grande-duchesse, ou jouissant de leur confiance, que s’attaqua Bestoujef. À la date du 29 avril 1747, d’Allion annonçait le départ pour l’Allemagne de M. de Bredal, « grand veneur de Son Altesse, en qualité de duc de Holstein », de M. Duleschinker, son chambellan, neveu de M. de Brümmer, du sieur Crames, son valet de chambre, « attaché à Son Altesse depuis sa plus tendre enfance », du sieur Stählin, « son maître pour l’histoire », du sieur Schariber, « son marchand », et du sieur Bastien, son chasseur. Il ne reste plus d’étranger à la cour, observait-il, que le feld-maréchal Münich, qui n’a aucun crédit, et Lestocq, « que sa lancette, certaines appréhensions faciles à deviner et la connaissance d’un nombre infini d’anecdotes soutiennent encore un peu ».
Le vide s’agrandissait autour de Catherine. En juin 1746, l’envoyé de Frédéric, l’ami et le confident de sa mère, Mardefeldt, était obligé de résigner définitivement son poste. Deux années après, à un bal de cour, comme elle abordait « l’homme à la lancette », dernier représentant de l’influence française, Lestocq fit mine d’esquiver l’entretien : « Ne m’approchez pas, murmura-t-il, je suis en suspicion ! » Il répéta encore : « Ne m’approchez pas ! » Son visage était rouge et ses yeux hagards. Catherine crut qu’il avait bu. Cela se passait le 11 novembre 1748, un vendredi. Le mercredi d’avant on avait arrêté un Français du nom de Chapuzeaux, parent de Lestocq et capitaine au régiment d’Ingermanland. Deux jours après, Lestocq avait le même sort. Il était accusé d’entretenir des relations secrètes et préjudiciables à la Russie avec les cours de France, de Prusse et de Suède. Il fut mis à la question et supporta courageusement d’effroyables tortures, sans rien avouer ni livrer personne. Il resta un an en prison et fut enfin relégué à Ouglitch, sur la Volga.
Cette catastrophe acheva probablement d’édifier Catherine sur la valeur des conceptions politiques dont sa mère avait voulu lui laisser l’héritage, et sur la fragilité de leur point d’appui. Elle hâta ainsi l’œuvre de transformation et d’assimilation à laquelle la fiancée de Pierre s’était prêtée instinctivement en apprenant la langue de sa nouvelle patrie et en faisant appel au ministère spirituel de l’archimandrite Todorski. Un écrivain russe a découvert un symptôme caractéristique des rapides progrès accomplis par la grande-duchesse dans cette voie, en commentant à sa façon un passage des Mémoires se rapportant à cette époque. Le remplaçant de Timofeï Ievreïnof, un nommé Chkourine, s’étant avisé de faire le métier de rapporteur au détriment de Catherine, celle-ci alla le trouver dans une antichambre où il se tenait habituellement et lui appliqua un grand soufflet, ajoutant qu’elle le ferait étriller pardessus le marché. C’était déjà, paraît-il, agir en vraie Russe de bon aloi, et une princesse allemande ne se serait pas avisée d’un semblable procédé. Nous laissons, bien entendu, à son auteur (M. Bilbassov) la responsabilité de cette interprétation.
Il est certain, d’autre part, que ce remue-ménage de personnes se poursuivant autour d’elle a eu pour effet de faire connaître à Catherine beaucoup de gens, de lui permettre l’étude d’un grand nombre d’échantillons humains et de la contraindre à varier vis-à-vis de natures, de situations et de combinaisons aussi diverses, ses propres moyens d’action. Si cet apprentissage ne lui donna pas une connaissance des hommes qu’elle n’eut jamais, elle lui dut au moins, en partie, la prodigieuse souplesse et la résistance égale de caractère dont elle fit preuve plus tard, avec l’art non moins prodigieux de tirer parti des hommes bons ou mauvais qui lui tombaient sous la main (car elle ne sut jamais les choisir) et de leur faire rendre tout ce dont ils étaient capables.
D’ailleurs, les changements qu’on lui imposait n’étaient pas tous pour lui déplaire, ou du moins pour l’incommoder longtemps. Chkourine se montra par la suite un serviteur fidèle et discret, et, en troquant l’Allemande Kruse, sa première femme de chambre, contre la Russe Prascovia Nikitichna Vladislavova, Catherine fit un excellent marché et une acquisition du plus grand prix. Prascovia ne fut pas seulement une servante dévouée ; elle fit plus que personne pour l’initiation de la future tsarine à la vie qui devait être désormais la sienne, à l’intimité même du grand peuple qu’elle était appelée à gouverner. Elle connaissait tout de cette vie, obscure à beaucoup d’égards et inaccessible comme un livre fermé : le passé, y compris le menu détail des anecdotes ; le présent, y compris les moindres potins de la ville et de la cour. Dans chaque famille, elle se rappelait quatre ou cinq générations, et défilait sans broncher le chapelet des parentés, père, mère, aïeux et cousins, lignes paternelle et maternelle, ascendants et descendants. Fine comme l’ambre avec cela et pleine de ressources. Nous la verrons à l’œuvre. Après mademoiselle Cardel, c’est elle qui a le plus fait pour l’éducation de Catherine, l’une ayant préparé la future amie des philosophes, et l’autre la matouchka gassoudarinia, la petite mère chère aux âmes russes. Mais, répétons-le, la véritable éducatrice de la grande souveraine, ce fut, à ce moment, la solitude, où l’abandon de son mari et l’éloignement successif de ses autres soutiens naturels l’isolaient malgré tout au sein de cette cour, qui ne lui fit pas tout d’abord une existence bien agréable et qui, sous des dehors brillants, ne tarda pas à lui faire connaître des misères de toute sorte. C’est le moment pour nous de jeter un rapide coup d’œil sur ce milieu où devaient s’écouler pour elle de longues années d’épreuve, d’attente et de lutte vaillamment soutenue jusqu’au bout.