‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 19 sur 98 · 3.6

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Si Catherine avait été une femme vulgaire, ou même simplement une femme ordinaire, l’existence qui lui était ainsi faite n’aurait eu sans doute pour effet que d’ajouter un ou plusieurs chapitres encore à la chronique galante du XVIIIe siècle. Serge Saltykof aurait eu un successeur, le grand-duc, de nouveaux motifs de douter de la sagesse de sa femme ; d’autres conséquences n’en eussent point résulté, Catherine n’était pas une femme ordinaire ; elle l’a surabondamment prouvé depuis. Elle n’était pas davantage de celles dont on fait des martyres et des épouses fidèles quand même au foyer conjugal. Elle remplaça le beau Serge ; elle se jeta même définitivement, éperdument, dans une voie qui devait aboutir au plus colossal et au plus cynique étalage de luxure impériale dont l’histoire moderne ait gardé le souvenir ; mais elle ne s’y engagea pas tout entière. En faisant abandon de son corps, comme de son honneur et de sa vertu, à des distractions constamment renouvelées, à des plaisirs recherchés avec une ardeur de plus en plus grande, elle ne s’abandonna pas elle-même dans un lâche oubli de son rang, de son ambition déjà éveillée et de sa supériorité qu’un avenir prochain devait mettre en lumière. Elle n’abdiqua pas. Elle se raidit, au contraire, se replia sur elle-même et en profita pour pousser plus avant cette culture du moi, cette appropriation de l’esprit et du caractère à une destinée vaguement entrevue, dont nous avons indiqué les commencements.

C’est à ce moment que nous la voyons se livrer plus activement qu’elle ne l’a fait encore à l’étude de la langue et de la littérature russes. Elle lit tous les livres russes qu’elle parvient à se procurer. Ils lui donnent sans doute l’idée d’un niveau intellectuel encore très bas. Elle n’est pas capable plus tard de se rappeler le titre d’aucun de ces ouvrages, si nous en exceptons une traduction en russe de deux volumes des Annales de Baronius. Mais elle retire de ces lectures une conviction qui ne la quittera jamais, qui imprimera à son règne futur un caractère nettement accentué et contribuera à en faire une continuation du règne de Pierre le Grand, celle de la nécessité absolue pour sa patrie d’adoption de se mettre à l’école de l’Occident, afin de rattraper la distance et se mettre à la hauteur du rang nouvellement acquis en Europe.

En même temps elle débute, sérieusement cette fois, et utilement, dans la pratique des lectures sérieuses. En dépit des recommandations du comte Gyllenborg et de l’attention qu’elle leur avait donnée, elle n’avait pas lu les Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains. Elle fait connaissance maintenant avec Montesquieu, en lisant L’Esprit des lois, qu’elle n’abandonne que pour les Annales de Tacite et l’Histoire universelle, dit-elle, ce qui veut dire, sans doute, l’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, de Voltaire.

Tacite la séduit par la réalité vivante des tableaux qu’il dévoile devant ses yeux et par l’analogie frappante qu’elle y découvre aisément avec les choses et les hommes qui l’entourent. À travers la distance énorme des temps et des circonstances, elle perçoit l’identité immuable de certains types dont se compose et de certaines lois auxquelles obéit la nature humaine. Elle voit la reproduction des mêmes traits de caractère, des mêmes instincts, des mêmes passions, des mêmes combinaisons d’intérêts et des mêmes formules de gouvernement reproduisant les mêmes conséquences. Elle apprend à démêler le jeu de ces éléments si diversement associés et pourtant invariables, à en pénétrer le mécanisme intime et à en apprécier la valeur. Son esprit froid et sec — taxé d’esprit philosophique par le diplomate suédois — se trouve à merveille de la manière abstraite, détachée, impersonnelle de juger les événements et les causes qui est propre à l’historien latin, de sa façon de planer, à vol d’aigle, au-dessus de l’humanité qu’il semble observer en spectateur désintéressé, ayant rang et raison d’être ailleurs.

Montesquieu pourtant l’attire davantage et la satisfait mieux. Il ne se contente pas, en effet, de lui présenter des faits, il en dégage encore lui-même le sens théorique. Il lui fournit des formules toutes faites. Elle s’en empare avec ardeur. Elle en fait son « bréviaire », suivant une expression pittoresque dont elle se sert elle-même. Elle déclarera plus tard que ce livre — L’Esprit des lois — devrait être « le bréviaire de tout souverain doué de bon sens ». Cela ne veut pas dire d’ailleurs qu’elle le comprenne. Au demeurant, Montesquieu aura été probablement, pendant une bonne moitié du XVIIIe siècle, l’homme le plus lu de l’Europe et le moins compris. Sans doute on a fait provision chez lui d’idées et de théories, Catherine autant et plus que les autres. On est allé même jusqu’à les appliquer isolément. Quant à s’approprier l’ensemble de la doctrine, en en saisissant l’esprit, bien peu d’intelligences en ont été capables. Et, quant à en faire l’application « en bloc », suivant une formule récemment mise en honneur, personne n’y a songé. Par le fait, cela aurait conduit, et l’auteur de L’Esprit des lois n’y a peut-être pas pris garde lui-même, au bouleversement absolu du régime politique et social préexistant, et à une révolution beaucoup plus radicale que celle dont la fin du siècle a vu l’accomplissement. C’est au principe même des vices analysés par lui dans la constitution des sociétés humaines, des abus signalés, des catastrophes prévues, que s’attaquait cette doctrine. Or, supprimer le principe, ce n’était pas seulement renverser telle ou telle institution, ni tel ou tel procédé de gouvernement, ni même, ni surtout, tel gouvernant, c’était mettre de côté l’idée même, l’idée maîtresse gouvernant le monde et appelée peut-être à le gouverner éternellement ; c’était substituer un équilibre idéal et peut-être irréalisable des forces naturelles à l’âpre et continuel combat des intérêts et des passions qui a constitué de tout temps la vie humaine, qui est peut-être la vie !

De tout cela, Catherine ne s’est pas avisée. Mais elle s’est plu à s’attribuer une « âme républicaine », à la façon de Montesquieu, sans trop se soucier de savoir à quoi un tel état d’âme correspondait dans la pensée de l’illustre auteur, sans bien se rendre compte aussi de la signification qu’il pouvait avoir dans la sienne. L’idée lui plaisait comme elle plaisait alors à beaucoup de monde ; elle l’adoptait comme une plume ou une fleur mise à la mode. Une certaine prévention contre les abus du despotisme, la nécessité reconnue de substituer, dans la conduite des hommes et des choses, les conseils de la raison universelle aux inspirations du caprice individuel, un vague libéralisme s’y associait sans doute. Un jour Catherine devait étonner le monde par la hardiesse révolutionnaire des maximes énoncées à la face de son pays et de l’Europe, dans un document officiel. Elle les avait copiées dans Montesquieu et dans Beccaria, sans les comprendre toujours. Quand le sens lui en sera révélé par le passage de la théorie à la pratique, elle reculera, bien entendu. Mais elle continuera à gouverner dans un sens raisonnable et même libéral jusqu’à un certain point. Montesquieu aura quand même fait son œuvre.

Ce qu’elle comprend tout de suite avec son esprit réfléchi et ce bon sens infaillible dont la nature l’a douée, c’est qu’il y a contradiction flagrante, et en apparence irréductible, entre la haine du despotisme et l’état de despote. Cette constatation doit la gêner avec les instincts dominateurs qu’elle porte déjà en elle. Elle la brouillera un jour avec la philosophie, ou du moins avec certains philosophes. En attendant, quelqu’un se trouve pour lui montrer que l’apparence dont elle s’effraye est vaine, et ce quelqu’un, c’est encore un philosophe, c’est Voltaire. Sans doute l’introduction du caprice dans le règlement des destinées humaines est une faute et peut devenir un crime ; sans doute la raison doit gouverner le monde, mais encore faut-il que quelqu’un se charge de la représenter ici-bas. Cela posé, la formule est tout indiquée : le gouvernement despotique peut être le meilleur des gouvernements dont l’usage soit permis ici-bas, c’est même le meilleur gouvernement, à condition qu’il soit raisonnable. Que faut-il pour cela ? Qu’il soit éclairé. Toute la doctrine politique de l’auteur du Dictionnaire philosophique est là, et aussi toute l’explication de son admiration sincère, quoi qu’on en ait dit, pour la Sémiramis du Nord. Catherine a réalisé la formule : elle s’est éclairée aux lumières de la philosophie, à celles de Voltaire en particulier, elle gouverne raisonnablement, elle est la raison même préposée à la direction de quarante millions d’hommes : c’est une divinité — prototype de celles qu’une déviation bizarre d’intelligence et un écart grotesque d’imagination installeront plus tard sur les autels profanés par l’orgie révolutionnaire.

Voilà comment aussi Voltaire devient l’auteur préféré de Catherine. Elle a trouvé cette fois son homme, le maître par excellence, le directeur suprême de sa conscience et de sa réflexion. Celui-ci l’instruit sans l’épouvanter, accommodant les idées qu’il lui donne avec les passions qu’elle a. Avec cela, il possède pour tous les maux de l’humanité qu’il signale après Montesquieu, qu’il déplore avec lui, autant de remèdes simples, à la portée de tout le monde, d’une application aisée, des remèdes de bonne femme. Montesquieu est un grand savant procédant par thèses générales. À l’entendre, il faudrait commencer par le commencement de tout et tout changer de place. Voltaire est un empirique de génie. Il prend une à une les plaies qu’il découvre sur le corps humain et se charge de les guérir. Un baume par-ci, un cautère par-là, et il n’y paraît plus. Le malade se porte à ravir. Et quelle clarté de langage, quelle limpidité de la pensée, avec combien d’esprit ! Catherine est charmée comme la plupart de ses contemporains, éblouie, fascinée par ce grand magicien de l’art d’écrire, et comme eux autant par ses qualités que par ses défauts, plus encore par ses défauts peut-être, nous voulons dire par ce qu’il y a de superficiel dans sa vision des choses, de puéril parfois dans ses conceptions, d’injuste souvent dans ses jugements, et encore par le côté licencieux, irréligieux et irrespectueux de ses attaques contre les préjugés établis, où les tendances philosophiques du temps et le besoin d’affranchissement secouant la pensée contemporaine n’étaient pas seuls à trouver leur compte. Si Voltaire n’a pas aidé Catherine à troquer la religion de Luther contre la foi orthodoxe, il a dû par la suite lui alléger le souvenir de ce pas scabreux et lui épargner sinon un remords, du moins quelque malaise de conscience, en même temps qu’il la rassurait sans doute aussi sur la portée de certaines autres transactions avec la morale rigide de tous les catéchismes, grecs ou luthériens. Pour essentiellement intellectuel en effet que fût le libertinage de l’auteur de La Pucelle, il ne laissait pas de se prêter à d’autres interprétations faites pour justifier toutes les libertés, y compris celle des mœurs contemporaines. Par cela encore Voltaire fut populaire, et par cela il a plu à Catherine.

Nul doute, d’ailleurs, qu’il ne se soit également emparé d’elle par certaines parties plus nobles de son incontestable génie, par les idées humanitaires qui ont fait de lui l’apôtre de la tolérance en matière de religion, par les éclats généreux qui ont forcé l’Europe tout entière à applaudir en lui le défenseur de Calas et de Sirven. Catherine lui a dû certainement quelques-unes de ses meilleures inspirations.

Mais à lui comme à Montesquieu, comme à Tacite, elle a dû surtout, à cette époque, une certaine gymnastique intellectuelle, un assouplissement au maniement des grands problèmes politiques et sociaux, une préparation générale, en un mot, à son futur métier.

Et à la même heure, son esprit mûrissant rapidement au contact de ces grandes intelligences et son sens pratique se développant en mesure, elle contracte des goûts, des habitudes nouvelles qui lui valent d’autres bienfaisantes acquisitions. Elle commence à se plaire dans la société de quelques graves personnages qui avaient autrefois effrayé sa jeunesse. Elle recherche surtout les vieilles femmes peu en faveur à une cour comme celle d’Élisabeth. Elle les invite à de longues causeries. Elle se rompt ainsi à l’usage de la langue russe ; elle complète les renseignements que la Vladislavova a pu lui fournir sur les coins et recoins intimes d’une société qu’elle apprend à connaître à fond. Elle se concilie enfin de précieux suffrages, d’utiles amitiés, dont elle saura un jour faire son profit.

Ainsi s’achève la seconde éducation de la Grande Catherine.

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