3.5
Comment cet événement est-il arrivé ? La question peut paraître singulière ; il n’en est pas cependant, dans toute la biographie de Catherine, qui ait donné lieu à plus de controverses. Il faut se rappeler que dix ans s’étaient écoulés maintenant depuis le mariage de la grande-duchesse, dix ans pendant lesquels son union avec Pierre était restée stérile, en même temps que les rapports des deux époux devenaient de plus en plus froids. Une lettre du grand-duc à sa femme, publiée à la suite de la traduction russe des Mémoires de Catherine et se rapportant à l’année 1746, semble indiquer déjà, et assez brutalement, une rupture complète. La voici textuellement :
Madame,
Je vous prie de ne point vous incommodes cette nuis de dormir avec moi car il n’est plus le tems de me tromper, le let a été trop étroit, après deux semaines de séparation de vous aujourd’hui apres mide (sic).
Votre très infortuné mari qui vous ne daignez jamais de ce nom (sic).
PETER.
En même temps, et en dépit de sa vie retirée et de la surveillance qui l’y entourait, Catherine se trouvait exposée à des tentations nombreuses, à des poursuites où sa vertu courait un péril constant, et comme plongée, suivant l’expression d’un historien russe, dans une atmosphère d’amour. Ainsi qu’elle le dit elle-même dans ses Mémoires, sans être absolument jolie, elle plaisait ; c’était « son fort ». Elle appelait l’amour et le propageait autour d’elle. Nous avons vu comment le mari de sa gouvernante fut lui-même victime de cette contagion. Elle évita, il est vrai, les premiers dangers. Elle n’enleva pas à Marie Simonovna la tendresse de son mari, et n’y eut pas de mérite ; elle le trouvait laid et bête, aussi lourd d’esprit que de corps. Elle s’ennuya mortellement pendant l’été de 1749, dont elle dut passer une partie à Raïova, terre appartenant aux Tchoglokof. Elle y vit à peu près tous les jours le jeune comte Cyrille Razoumofski (voir plus haut, p. 84), qui, habitant une terre voisine, venait dîner ou souper et s’en retournait à son château de Pokrovskoïe, faisant ainsi chaque fois environ soixante kilomètres. Vingt ans plus tard, Catherine eut l’idée de lui demander ce qui avait pu l’engager à venir quotidiennement partager l’ennui de la cour grand-ducale, alors que dans sa propre maison il réunissait à son gré la meilleure compagnie de Moscou. « L’amour », répondit-il sans un moment d’hésitation. « L’amour ? Mais qui pouviez-vous trouver à Raïova dont vous fussiez amoureux ? » « Vous. » Elle partit d’un éclat de rire. Elle ne s’en était pas avisée.
Il n’en fut pas toujours ainsi. Tchoglokof était laid, Razoumofski trop discret. D’autres se présentèrent qui n’eurent ni le défaut de l’un ni le défaut ou la qualité de l’autre. En premier lieu, l’un des trois exilés de 1745, Zahar Tchernichof, qui réapparaît à la cour en 1751. Il trouve que Catherine a embelli et ne se prive pas de le lui dire. Elle l’écoute avec plaisir. Il profite d’un bal où, selon la mode du temps et celle d’hier, on échange des « devises », petites bandes de papier contenant des vers plus ou moins bien tournés par l’ingéniosité d’un confiseur, pour lui adresser un billet doux rempli de déclarations passionnées. Elle trouve le jeu charmant et se prête de la meilleure grâce à le continuer. Il veut forcer l’entrée de sa chambre, prétendant se déguiser en laquais pour y réussir ; elle se borne à lui montrer le danger de l’entreprise ; après quoi ils en reviennent à la correspondance par devises. Une partie de cette correspondance nous est connue. Elle a été publiée, sans nom d’auteur — comme échantillon du style employé par une dame de haut rang, au XVIIIe siècle, pour écrire à son amant. Le contenu semble ne permettre aucun doute que Zahar Tchernichof n’eût des droits à ce titre.
Après les Tchernichof viennent les Saltykof. Ils étaient deux frères de ce nom parmi les chambellans de la cour grand-ducale. La famille comptait parmi les plus anciennes et les plus considérables de la Russie. Le père avait rang de général aide de camp ; la mère, née princesse Galitzine, avait rendu à Élisabeth, en 1740, des services sur lesquels la princesse de Zerbst possédait des renseignements particuliers : « Madame de Saltykof achevait de captiver des familles entières. Elle était Galitzine. Elle fit plus, elle était belle, elle manœuvra singulièrement et d’une façon qui ne doit pas passer à la postérité. Elle allait avec une de ses femmes dans les casernes des gardes, elle se livrait, elle s’enivrait, elle jouait, perdait, les laissait gagner… Elle avait pour amants les trois cents grenadiers qui accompagnèrent Sa Majesté. » L’aîné des frères, Pierre, était disgracié par la nature, pouvant, au dire de Catherine, rivaliser pour l’esprit et la beauté avec l’infortuné Tchoglokof. Le cadet, Serge, « était beau comme le jour ». En 1752, il avait vingt-six ans et se trouvait marié depuis deux ans à une freiline de l’impératrice, Matrena Pavlovna Balk. Un mariage d’amour. C’est à cette époque que Catherine crut s’apercevoir qu’il lui faisait la cour. Elle allait presque tous les jours chez la Tchoglokof, qui, étant dans un état intéressant et souffrante, gardait la chambre. Y rencontrant invariablement le beau Serge, elle se douta qu’il ne venait pas pour la maîtresse du logis. Elle avait, comme on le voit, acquis de l’expérience. Bientôt d’ailleurs le beau Serge se chargea de l’éclairer plus complètement. La surveillance de madame Tchoglokof s’exerçait à ce moment plus mollement qu’à l’ordinaire. Il s’arrangea pour écarter celle du mari, qui, amoureux lui-même de la grande-duchesse, pouvait être plus gênant. Il lui découvrit un talent extraordinaire pour la poésie. Le bon Tchoglokof, flatté, se mettait dans un coin pour remplir des bouts-rimés, ou pour mettre en vers des thèmes qu’on ne se laissait pas de lui fournir. Pendant ce temps, on causait librement. Le beau Serge n’était pas seulement le plus bel homme de la cour, c’était un homme de ressources : « un démon en fait d’intrigue », a dit Catherine. Elle écouta en silence ses premières déclarations. Elle ne comptait sans doute pas le décourager ainsi de continuer. Elle finit par lui demander ce qu’il attendait d’elle. Il ne fut pas en peine de peindre sous les plus belles couleurs le bonheur qu’il se promettait. « Et votre femme ? » dit-elle alors. C’était à peu près faire un aveu et réduire à un obstacle bien fragile la distance qui les séparait encore. Il ne s’embarrassa pas pour si peu, jetant résolument pardessus bord la pauvre Matrena Pavlovna, parlant d’un égarement de jeunesse, disant qu’il s’était trompé dans son choix et combien vite « en un vil plomb cet or s’était changé ». Catherine assure pourtant avoir tout fait pour le détourner de cette poursuite, jusqu’à lui insinuer qu’il arrivait trop tard. « Qu’en savez-vous ? Mon cœur est peut-être pris déjà ? » Le moyen n’était pas très heureusement choisi. La vérité est, et elle en convient, que la difficulté qu’elle avait à se débarrasser du beau séducteur venait surtout d’elle-même : il lui plaisait énormément. Il y eut une chasse organisée par le poète Tchoglokof, au cours de laquelle se présenta une occasion depuis longtemps épiée par Serge. Ils furent seuls. Le tête-à-tête se prolongea pendant une heure et demie, et pour y mettre un terme Catherine dut recourir à des moyens héroïques. La scène est charmante, telle qu’elle la décrit dans ses Mémoires. Avant de s’éloigner, Saltykof voulait la forcer à dire qu’il ne lui était pas indifférent. « Oui, oui, finit-elle par murmurer, mais partez. » « C’est bien, j’ai votre parole », s’écria le jeune homme en donnant de l’éperon à son cheval. Elle voulut reprendre le mot fatal. Elle cria derrière lui : « Non ! non ! » Il répondait : « Oui ! oui ! » en s’éloignant. Ils se séparèrent ainsi. Ils devaient, on le pense bien, se retrouver.
Peu après, il est vrai, Serge Saltykof dut quitter la cour. Mais ce fut précisément à raison du bruit qui s’était répandu de ses relations avec la grande-duchesse, jusqu’à provoquer une intervention de l’impératrice. Élisabeth gronda fort les Tchoglokof, et le beau Serge reçut un congé d’un mois, avec ordre d’aller voir sa famille à la campagne. Étant tombé malade, il ne fut de retour à la cour qu’en février 1753 et fit aussitôt partie à nouveau du petit cercle intime qui s’était peu à peu formé autour de Catherine, où les jeunes gens tenaient la première place, et où depuis quelque temps se montrait assidu un autre cavalier de grand nom et de belle prestance : Léon Narychkine, jouant déjà ce rôle de bouffon de cour qu’il devait continuer pendant les beaux jours du futur règne, mais n’y bornant sans doute pas pour le moment son ambition. Catherine était maintenant au mieux avec les deux Tchoglokof. Elle avait trouvé moyen de se faire une amie de la femme, en lui prouvant qu’elle repoussait les hommages de son mari, et de faire de celui-ci son esclave, en entretenant savamment ses espérances. Elle disposait de leur confiance à tous deux et de leur discrétion. Soit prudence, il est vrai encore, soit inconstance naturelle, le beau Serge parut maintenant plus réservé, en sorte qu’un renversement de rôles amena Catherine à se plaindre de l’insuffisance de ses assiduités. Mais bientôt une intervention réitérée et tout à fait inattendue cette fois du pouvoir suprême donna à ce second chapitre d’un roman déjà ancien une tournure nouvelle. La chose est malaisée à raconter ; elle serait plus difficile encore à faire passer pour réelle, n’était le témoignage de Catherine elle-même. Voici ce qu’elle raconte dans ses Mémoires. À quelques jours de distance, Serge et elle-même, l’un appelé chez le chancelier Bestoujef, l’autre conviée à un entretien confidentiel par madame Tchoglokof, reçurent sur le sujet qui les préoccupait si particulièrement des ouvertures faites pour les surprendre. Parlant, à ce qu’on pouvait croire, au nom de l’impératrice, la gouvernante, gardienne en titre de la vertu de la grande-duchesse et de l’honneur de son époux, expliqua à la jeune femme qu’il était des cas où la raison d’État devait l’emporter sur d’autres considérations, voire sur le désir légitime d’une épouse de rester fidèle à son mari, si celui-ci se montrait incapable d’assurer le repos d’un empire en garantissant l’hérédité du trône. Comme conclusion, Catherine fut mise péremptoirement en demeure de choisir entre Serge Saltykof et Léon Narychkine, la Tchoglokof se disant persuadée qu’elle préférerait ce dernier. Catherine protesta. « Alors, ce sera l’autre », déclara la gouvernante. Catherine garda le silence. Avec plus de réserve, Bestoujef parla de son côté au beau Serge dans le même sens.
Or, c’est sur ces entrefaites que Catherine devenait enceinte jusqu’à trois fois coup sur coup, et, après deux fausses couches, finissait, le 20 septembre 1754, par mettre au monde un fils. Quel a été le père de cet enfant ? On conçoit maintenant que la question puisse être posée. Voici comment elle est résolue dans un document dont les passages essentiels ayant trait à ce point d’histoire sont restés inédits jusqu’à présent 3. C’est le mémoire de Champeaux, déjà cité par nous : « La princesse, entraînée par un goût secret, l’écoutait (Saltykof) et l’exhortait à surmonter sa passion ; elle l’encourageait à faire plus d’effort sur lui-même. La conversation fut un jour très vive. M. de Soltikow (Saltykof) lui parla avec toute la passion dont il était animé ; elle lui répondit avec feu, s’échauffa, s’attendrit, et le quitta par le vers de Maxime à Xipharès : “Et méritez les pleurs que vous m’allez coûter.”
« … La cour alla à Peterhof ; le grand-duc et la grande-duchesse suivirent l’impératrice. On y fit plusieurs parties de chasse. La grande-duchesse, sous prétexte d’indisposition, ne se trouva point à la plupart. M. de Soltikow, sous des raisons spécieuses, obtint la permission du grand-duc de ne point le suivre. Il passa tous ses instants avec la princesse, et il eut l’art de réaliser les heureuses dispositions qu’on lui avait laissé apercevoir. M. de Soltikow, qui, dans les premiers moments, s’était trouvé plus heureux en possédant l’objet dont il était occupé, sentit qu’il était plus sûr de le partager avec le grand-duc, dont il savait que le mal n’était pas sans remède. Mais il était dangereux d’agir dans des choses d’une telle conséquence sans des ordres particuliers de l’impératrice. Le hasard tourna les choses de la façon dont on pouvait le désirer. Toute la cour était à un grand bal ; l’impératrice passant près de madame Narychkine, belle-sœur de M. de Soltikow, qui alors était grosse et qui causait avec M. de Soltikow, dit à cette dame qu’elle devrait communiquer un peu de sa vertu à la grande-duchesse. Elle lui répondit que la chose ne serait peut-être pas si difficile, et que si elle voulait lui donner aussi bien qu’à M. de Soltikow la permission d’y travailler, elle osait l’assurer qu’on pourrait réussir. L’impératrice demanda des éclaircissements ; madame de Narychkine l’instruisit de l’état du grand-duc et des moyens dont on pourrait y remédier. Elle ajouta que M. de Soltikow avait toute sa confiance et qu’il pouvait l’y déterminer. Non seulement l’impératrice y consentit, mais elle fit connaître que ce serait lui rendre grand service. M. de Soltikow aussitôt chercha les moyens de déterminer le grand-duc à faire tout ce qui était nécessaire pour se donner des héritiers. Il lui fit sentir toutes les raisons politiques qui devaient l’y engager. Il lui donna aussi une idée de plaisir tout nouveau et parvint à le rendre incertain sur ce qu’il avait à faire. Le jour même, il arrangea un souper des personnes que le grand-duc voyait avec le plus de plaisir, et, dans un moment de gaieté, tous se réunirent pour obtenir de ce prince qu’il consentit à ce qu’on lui demandait. En même temps entra M. Boerhave, avec un chirurgien, et dans la minute l’opération fut faite et réussit très bien. M. de Soltikow reçut de l’impératrice, à cette occasion, un très beau diamant. Cet événement, que M. de Soltikow croyait devoir assurer ses plaisirs et sa faveur, attira sur lui un orage qui le mit en danger d’être perdu... On parla beaucoup de la liaison qui paraissait être entre lui et la grande-duchesse. On saisit cette occasion pour tâcher de le perdre près de l’impératrice... On lui insinua que cette opération n’était qu’une ruse employée pour colorer un accident dont on voulait faire croire le grand-duc l’auteur. Ces méchancetés firent une grande impression sur l’impératrice. On crut qu’alors elle se souvint de ce que M. de Soltikow n’avait pas remarqué l’intérêt qu’elle avait bien voulu prendre à lui. Ses ennemis firent plus alors : ils s’adressèrent au grand-duc et lui firent concevoir les mêmes soupçons. »
Suit dans la relation de Champeaux le récit de diverses intrigues très compliquées, au cours desquelles l’impératrice et le grand-duc, changeant d’impression et d’avis plusieurs fois, finissent par donner gain de cause à l’heureux amant. Un moment, Catherine elle-même est directement mise en cause :
« Dans les premiers moments de son mécontentement contre Soltikow (Saltykof), au lieu de marquer des ménagements pour la grande-duchesse, l’impératrice avait laissé échapper devant plusieurs personnes qu’elle prétendait connaître ce qui s’était passé jusqu’à ce moment, et que, lorsque le grand-duc serait assez bien guéri pour habiter avec sa femme, elle voulait voir des preuves de l’état dans lequel elle devait être restée jusqu’à ce jour. »
Avertie par des amis vigilants, Catherine fait entendre des protestations indignées qui ont le don de persuader Élisabeth, et plus tard le grand-duc prend sur lui d’achever la justification de son épouse par des arguments positifs :
« Cependant, on se trouva au temps où le grand-duc put habiter avec la grande-duchesse. Comme il avait été piqué des discours tenus par l’impératrice, il voulait la satisfaire sur les particularités qu’elle avait désiré savoir, et le matin de la nuit où le mariage fut consommé, il envoya dans une cassette scellée de sa propre main, à cette princesse, les preuves de la sagesse de la grande-duchesse, qu’elle avait témoigné vouloir avoir… La liaison entre la grande-duchesse et Soltikof ne fut pas dérangée par cet événement, et elle dura huit ans encore dans toute sa vivacité. »
Le mémoire de Champeaux fut envoyé en novembre 1758 de Versailles à Saint-Pétersbourg, pour y servir de supplément d’instruction au marquis de L’Hôpital, et voici comment l’ambassadeur appréciait ce document :
« J’ai lu avec attention et avec plaisir le premier tome de l’histoire ou roman tragi-comique du mariage et des aventures de madame la grande-duchesse. Il y a un fond de vérité à ce qu’il contient ; le style l’embellit ; mais de près, le héros et l’héroïne feraient perdre du prix que leur nom donne à ces aventures. M. de Saltykof est un homme vain et un petit-maître russe, c’est-à-dire un homme ignorant, sans goût et sans mérite. Madame la grande-duchesse ne le peut souffrir, et tout ce qu’on dit du commerce de lettres avec M. de Saltykof est jactance et fausseté. »
Il est vrai qu’à cette époque, Catherine avait fait déjà la connaissance de Poniatowski ; et, comme le dit encore de L’Hôpital, « elle avait connu la différence de l’un à l’autre ».
Le récit de l’agent français ne laisse d’ailleurs pas de contredire sur plus d’un détail celui de Catherine elle-même dans ses Mémoires, et tout ce que nous savons par ailleurs sur ce sujet délicat concourt à en rendre l’éclaircissement incertain et aventureux. Physiquement et moralement, moralement surtout, Paul a ressemblé à son père légitime. À peu près personne parmi les contemporains n’a cependant admis l’hypothèse de cette paternité. D’autres suppositions ont été mises en avant à cette époque. « Cet enfant, écrivait un jour le marquis de L’Hôpital, est, dit-on, de l’impératrice même (d’Élisabeth), ayant fait changer le fils de la grande-duchesse contre le sien. » Dans une dépêche ultérieure, il est vrai, le marquis, se disant mieux renseigné, révoquait en doute cette dernière version ; mais Élisabeth fit beaucoup elle-même pour l’accréditer, et sa conduite au moment de l’accouchement de la grande-duchesse fut pour autoriser les rumeurs qui circulèrent. À peine l’enfant avait-il vu le jour, qu’après l’avoir fait baigner et baptiser sommairement, la tsarine ordonnait qu’on l’emportât et disparaissait derrière lui. Catherine ne revit son fils qu’au bout de six semaines. On la laissa en tête à tête avec sa femme de chambre, sans s’occuper même de lui donner les soins les plus indispensables. Il sembla qu’elle fût devenue soudain pour tout le monde un être indifférent, qu’elle ne comptât plus pour rien. Le lit sur lequel on l’avait délivrée se trouvait entre une porte et deux énormes fenêtres, par lesquelles il venait un courant d’air glacial. Comme elle transpirait beaucoup, elle voulut regagner sa couche ordinaire. La Vladislavova n’osa prendre sur elle d’obéir à ce désir. Catherine demanda à boire. Même réponse. Enfin, au bout de trois heures, la comtesse Chouvalof reparut et lui donna quelque secours. Ce fut tout. Elle ne vit personne d’autre ni ce jour ni le jour suivant. Le grand-duc festoyait avec ses amis dans une pièce voisine. Après le baptême solennel de l’enfant, on apporta à la mère, sur un plateau d’or, un ukase de l’impératrice lui faisant don de 100 000 roubles et quelques bijoux. On la payait pour sa peine. Les bijoux étaient d’un prix médiocre. Catherine assure qu’elle aurait eu honte d’en faire présent à une de ses femmes. L’argent lui fit plaisir : elle avait maintenant beaucoup de dettes. Mais sa joie fut courte. Quelques jours après, le trésorier de l’impératrice, « le secrétaire de son cabinet », suivant la désignation officielle, baron Tcherkassof, venait la supplier de faire abandon de cette somme. L’impératrice avait donné un second ordre de paiement pour une somme égale, et il n’y avait pas un « kopeck » en caisse. Elle sut que c’était un tour de son mari. En apprenant qu’elle avait reçu 100 000 roubles, Pierre avait été pris de fureur. On ne lui avait rien donné, à lui, et il prétendait avoir des droits au moins égaux à la munificence impériale. Pour le calmer, Élisabeth, à qui les signatures ne coûtaient rien, s’était laissée aller à tirer à nouveau sur sa caisse, sans se soucier de l’embarras du caissier. Au bout de six semaines, on célébra en grande pompe la « purification » de la grande-duchesse, et on lui fit la grâce, à cette occasion, de lui montrer son enfant. Elle le trouva beau. On le lui laissa pendant la durée de la cérémonie, puis on l’emporta encore. En même temps, elle apprenait que Serge Saltykof était envoyé en Suède, avec la nouvelle de la naissance du petit grand-duc. À cette époque, pour un seigneur occupant à la cour de Russie la situation privilégiée qui demeurait celle du beau Serge, un déplacement de ce genre était rarement une faveur. C’était la plupart du temps l’application d’une mesure de haute police, quand ce n’était pas une disgrâce et une punition. À ce point de vue, le départ du jeune chambellan avait aussi son éloquence.
Nous n’insisterons pas davantage. Ce procès historique, roulant sur une question de paternité contestée, n’a, nous l’avouerons volontiers, à nos yeux, qu’une importance très secondaire. En ce qui concerne Catherine, le seul point réellement important pour l’histoire du développement intellectuel et moral de sa personnalité, c’est-à-dire pour l’étude que nous poursuivons en ce moment, c’est la présence incontestée et incontestable du beau Serge auprès du berceau de son premier enfant, avec Léon Narychkine, Zahar Tchernichof et peut-être d’autres, faisant ombre dans le fond. Et c’est encore cette espèce de maternité incomplète qui fut la sienne, outrageusement suspectée par la clameur publique, cruellement tronquée par un abus de pouvoir qui ressemble à un rapt et où quelque chose de louche semble se cacher sous le manteau d’une étiquette violatrice des droits et des fonctions les plus naturelles. C’est enfin l’abandon et l’isolement plus profond maintenant que jamais et plus douloureux où tombe la jeune mère et la jeune épouse entre un berceau vide et un lit nuptial depuis longtemps désert.