1.1
Il y a une cinquantaine d’années de cela, on se désolait dans un coin de vieille petite ville allemande : un chemin de fer devait passer par là, bouleversant à son ordinaire d’anciennes habitudes, éventrant de vieilles demeures, rasant d’antiques promenades, où plusieurs générations étaient venues prendre le frais. Parmi les objets ainsi menacés par l’impiété des ingénieurs, au grand désespoir des bourgeois de l’endroit, un arbre, un tilleul, d’apparence vénérable, semblait l’objet d’un culte spécial et d’un regret particulièrement aigu. Le chemin de fer passa tout de même. Le tilleul ne fut pas coupé, mais on l’arracha du coin de terre où il avait pris racine et on le transplanta ailleurs. Pour le mieux traiter, on le mit en face de la nouvelle gare. Il se montra insensible à cet honneur, et sécha sur pied. On en fit deux tables : l’une d’elles fut offerte à la reine de Prusse, Élisabeth, l’autre à l’impératrice de Russie, Alexandra Feodorovna. Les habitants de Stettin donnaient à cet arbre le nom de Kaiserlinde (tilleul impérial), et, à les en croire, il avait été planté par une princesse allemande, qui s’appelait alors Sophie d’Anhalt-Zerbst, que l’on appelait familièrement Figchen, qui jouait volontiers sur la grande place de la ville avec les enfants qu’elle y rencontrait, et qui était devenue, ils ne savaient trop comment, impératrice en Russie, sous le nom de Catherine la Grande.
Catherine a passé en effet une partie de son enfance dans la vieille cité poméranienne. Y a-t-elle aussi vu le jour ? Il est arrivé rarement que le lieu de naissance des grands personnages de l’histoire moderne ait fait se renouveler la querelle soulevée jadis autour du berceau d’Homère. Ce qui s’est produit à cet égard au sujet de Catherine est donc une des singularités de sa destinée. Nul registre d’aucune paroisse de Stettin n’a conservé trace de son nom. Le fait s’est reproduit pour la princesse de Wurtemberg, femme de Paul Ier, et peut s’expliquer : l’enfant aura été baptisée par un officier de l’Église protestante, recteur ou président, non attaché à une paroisse. Mais on a retrouvé une note, d’apparence authentique et sérieuse, indiquant Dornburg comme l’endroit où Catherine serait née et aurait été baptisée, et de très graves historiens ont rattaché à cette donnée les plus étranges suppositions. Dornburg était la résidence patrimoniale de la famille d’Anhalt-Zerbst zu Dornburg — la famille de Catherine précisément. Sa mère n’y fit-elle pas quelque séjour vers 1729 et n’eut-elle pas l’occasion d’y voir et d’y revoir un jeune prince qui, âgé de seize ans à peine, menait non loin de là une existence maussade aux côtés d’un père désagréable ? Ce jeune prince, qui s’appela plus tard Frédéric le Grand, un historien allemand, Sugenheim, n’a pas craint de le désigner comme le « père incognito de Catherine ».
Une lettre du prince Christian-Auguste d’Anhalt-Zerbst, le père officiel de la future impératrice, semble ôter à cette conjecture hasardeuse toute apparence de vérité. Elle est datée de Stettin, le 2 mai 1729, et porte que ce même jour, à deux heures et demie du matin, une fille lui est née dans cette ville. Cette fille ne peut être que celle dont nous nous occupons. Christian-Auguste devait bien savoir où naissaient ses enfants, à supposer même qu’il ne fût pas suffisamment édifié sur la manière dont ils venaient au monde. Il y a plus. Que Dornburg ait reçu dans ses murs la mère de Catherine à une époque précédant de près la naissance de celle-ci, la chose n’est prouvée en aucune façon, et le contraire semble même bien établi. C’est fort loin et de Dornburg et de Stettin, c’est à Paris que la princesse de Zerbst paraît avoir passé une partie au moins de l’année 1728. Frédéric n’y est jamais venu, on le sait. Il a même — M. Lavisse nous a récemment conté l’aventure avec son art si fin — failli perdre la tête pour avoir seulement conçu l’envie d’aller de ce côté. Mais l’imagination des historiens, fussent-ils allemands, est inépuisable. À défaut de Frédéric, il y avait à Paris, en 1728, à l’ambassade de Russie, un jeune cavalier, bâtard d’une illustre famille, qui certainement dut fréquenter la princesse de Zerbst. Et nous voilà sur la piste d’un second roman et d’une autre paternité anonyme. Ce jeune homme s’appelait Betzky et devint avec le temps un personnage. Il mourut à Pétersbourg dans un âge très avancé, et l’on raconta qu’en allant visiter ce vieillard qu’elle entourait de prévenances et de soins délicats, Catherine se penchait sur son fauteuil et lui baisait la main. Il n’en a pas fallu plus au traducteur allemand des Mémoires de Masson pour se faire une conviction que nous aurions de la peine à partager. À ce compte, croyons-nous, il n’y aurait pas dans toute l’histoire du XVIIIe siècle une seule naissance illustre qui ne prêtât matière à des suppositions analogues.
Nous ne nous arrêterons pas davantage à les discuter. Celle qui devait s’appeler plus tard la Grande Catherine est bien née à Stettin, selon toutes les apparences, et ses parents, selon la loi comme aussi selon la nature, pour autant que nous pouvons le savoir, s’appelaient : le prince Christian-Auguste de Zerbst-Dornburg et la princesse Jeanne-Élisabeth de Holstein, son épouse légitime. Un temps est venu, nous le verrons, où les moindres actions de cette enfant, si obscurément entrée dans la vie, ont acquis une date et une authenticité certaines jour par jour et pour ainsi dire heure par heure. Ça a été sa revanche. C’est aussi la mesure du chemin parcouru par cette éblouissante destinée.
Mais qu’était-ce, en 1729, que la naissance d’une petite princesse de Zerbst ? La maison princière ainsi nommée, une de celles dont fourmillait l’Allemagne d’alors, formait une des branches de celle d’Anhalt, qui en comptait huit. Jusqu’au moment où une fortune inattendue vint leur apporter une illustration sans exemple, aucun de ces rameaux d’une même tige n’avait fait parler les échos de la renommée. Et bientôt l’extinction définitive de toute la lignée devait couper court à ce commencement de notoriété. Sans histoire avant 1729, la maison d’Anhalt-Zerbst a cessé d’exister en 1793.