1.2
Les parents de Catherine n’habitaient pas Dornburg. Ils avaient autre chose à faire. Son père avait d’abord à gagner sa vie, ni plus ni moins. Né en 1690, il avait dû prendre service dans l’armée prussienne. Il fit la guerre aux Pays-Bas, en Italie et en Poméranie. Il la fit contre les Français et contre les Suédois. À trente et un ans, il avait gagné les épaulettes de général-major. À trente-sept ans, il épousait la princesse Jeanne-Élisabeth de Holstein-Gottorp, sœur cadette de ce prince Charles-Auguste qui avait failli déjà s’asseoir sur le trône de Russie aux côtés d’Élisabeth et en qui celle-ci pleura toujours un fiancé adoré. Il y avait là une prédestination. Nommé commandant du régiment d’infanterie du nom d’Anhalt-Zerbst, Christian-Auguste dut aller le retrouver à Stettin. C’était la vie de garnison.
Comme époux et comme père, Christian-Auguste était un modèle. Il aima beaucoup ses enfants. Mais quand Catherine vint au monde, il attendait un fils et eut une grosse déception. Les premières années de l’enfance de Catherine en furent attristées. Quand on commença à s’occuper de cette époque de sa vie, et on s’en occupa un jour passionnément, les souvenirs de ceux qui en avaient été témoins étaient déjà bien effacés. Elle-même ne se prêtait pas volontiers à les rafraîchir, répondant aux questions qu’on s’avisait de lui faire avec une réserve qui lui était peu habituelle. « Je ne vois rien d’intéressant à cela », écrivait-elle à Grimm, le plus intrépide des questionneurs. Ses propres souvenirs n’étaient d’ailleurs pas très précis. « Je suis née, disait-elle, dans la maison Greifenheim, sur la Marien Kirchenhof. » Il n’y a pas et il n’y a jamais eu de maison de ce nom à Stettin. Le commandant du 8e régiment d’infanterie habitait dans la Domstrasse, no 791, la maison du président de la chambre de commerce de Stettin, von Ascherleben. Le quartier où se trouvait cette rue s’appelait Greifenhagen. La maison a changé de propriétaire et de numéro. Elle appartient aujourd’hui au conseiller d’État Dewitz et porte le no 1. On y voit sur un pan de mur blanchi à la chaux une tache noire : c’est la seule trace qu’y ait laissée le séjour d’une grande impératrice — un peu de fumée produite par un réchaud allumé le 2 mai 1729 devant le berceau de Catherine. Le berceau a disparu. Il est à Weimar.
Baptisée sous les noms de Sophie Auguste Frédérique, en l’honneur de trois de ses tantes, Catherine s’appela pour tout le monde Figchen ou Fichchen, selon l’orthographe de sa mère — un diminutif de Sophie (Sophiechen) apparemment. Peu après sa naissance, ses parents allèrent prendre possession du château de Stettin, dont ils occupèrent l’aile gauche, à côté de l’église. Figchen y eut pour sa part trois chambres, dont l’une, où elle dormait, à côté du clocher. Elle put ainsi préparer son oreille à entendre, un jour, sans en être trop incommodée, le carillon étourdissant des temples orthodoxes. Peut-être était-ce un arrangement providentiel. C’est là qu’elle grandit et fut élevée. Très simplement. Les rues de Stettin l’ont souvent vue, en effet, jouant avec les enfants de la bourgeoisie locale, dont aucun assurément ne songeait à lui donner de l’Altesse. Quand les mères de ces enfants venaient rendre visite au château, Figchen allait au-devant d’elles et baisait respectueusement le pan de leur robe. Ainsi le voulait sa mère à elle, à qui il arrivait d’avoir des idées sages. Cela ne lui arrivait pas souvent.
Figchen eut cependant pour son éducation des maîtres assez nombreux, à côté d’une gouvernante en titre. Celle-ci, comme de raison, était française. Précepteurs et gouvernantes français se retrouvaient alors dans toutes les maisons allemandes de quelque importance. C’était une des conséquences indirectes de la révocation de l’édit de Nantes. Ils apprenaient la langue française, les bonnes manières françaises et la galanterie française. Ils apprenaient ce qu’ils savaient, et la plupart ne savaient pas autre chose. C’est ainsi que Figchen eut mademoiselle Cardel. Elle eut aussi un chapelain français, Péraud, et un maître de calligraphie, également français, qui s’appelait Laurent. Quelques maîtres indigènes complétaient cet ensemble pédagogique suffisamment étoffé. Un certain Wagner enseignait à Figchen sa langue maternelle. Pour la musique elle avait encore un Allemand, nommé Roellig. Plus tard, Catherine s’est souvent plu à évoquer l’image de ces premiers éducateurs de sa jeunesse, mêlant comme une pointe de raillerie gamine à un sentiment de reconnaissance attendrie. Elle faisait une place à part à mademoiselle Cardel, « qui savait presque tout sans avoir rien appris, à peu près comme son élève », qui lui disait « qu’elle avait l’esprit gauche », et qui lui recommandait tous les jours de retirer son menton en arrière. « Elle trouvait que je l’avais excessivement pointu, raconte Catherine, et qu’en l’avançant je heurterais quiconque se rencontrerait. » La bonne mademoiselle Cardel ne se doutait probablement pas des rencontres auxquelles son élève était destinée. Mais elle faisait mieux que de redresser son esprit et de faire rentrer son menton dans l’alignement. Elle lui donnait à lire Racine, Corneille et Molière. Elle la disputait à l’Allemand Wagner, à sa pédanterie tudesque, à sa lourdeur poméranienne et à l’insipidité de ses Prüfungen, dont Catherine a gardé un souvenir épouvanté. Certainement elle lui a communiqué quelque chose de son propre esprit, un esprit de Parisienne dirions-nous aujourd’hui, vif, alerte, primesautier. Faut-il l’avouer ? Elle lui a, selon toutes les apparences, rendu un plus grand service encore en la sauvant de sa mère, et non pas seulement des soufflets que celle-ci distribuait pour un oui ou pour un non à la future impératrice, « par humeur, guère par raison », mais surtout de cet autre esprit que l’épouse de Christian-Auguste portait en elle et répandait autour d’elle, et que nous verrons plus tard à l’œuvre : esprit d’intrigue, de mensonge, d’instincts bas et d’ambitions mesquines, où se reflétait l’âme tout entière de plusieurs générations de principicules germaniques. Au demeurant, mademoiselle Cardel a bien gagné les fourrures que son élève s’empressa de lui envoyer en arrivant à Pétersbourg.
Un complément important de cette éducation ainsi organisée était fourni par les voyages fréquents que faisait Figchen en compagnie de ses parents. Le séjour de Stettin n’avait rien de particulièrement attrayant pour une jeune femme avide de plaisir et pour un jeune commandant de régiment qui avait parcouru une moitié de l’Europe. Les occasions de déplacement étaient donc les bienvenues, et avec une famille nombreuse ces occasions ne manquaient guère. On allait ainsi à Zerbst, à Hambourg, à Brunswick, à Eutin, trouvant partout des parents et une hospitalité peu luxueuse en général, mais cordiale. On poussait même jusqu’à Berlin. C’est à Eutin, en 1739, que la princesse Sophie vit pour la première fois celui à qui elle devait enlever un trône après l’avoir reçu de lui. Pierre-Ulric de Holstein, fils d’un cousin germain de sa mère, était alors âgé de onze ans. Elle en avait dix. Cette première rencontre, qui passa inaperçue sur le moment, ne donna pas à Figchen une impression favorable. Du moins l’a-t-elle affirmé plus tard en écrivant ses Mémoires. L’enfant lui avait paru malingre. On lui dit qu’il avait mauvais caractère, et, ce qui paraît à peine croyable, qu’il avait déjà le goût de la boisson. Une autre excursion aurait laissé dans sa jeune imagination une trace plus profonde. En 1742 ou 1743, à Brunswick, chez la duchesse douairière qui avait élevé sa mère, un chanoine catholique, pratiquant la chiromancie, s’avisa de voir dans sa main jusqu’à trois couronnes, alors qu’il n’en vit aucune dans la main de la jolie princesse de Bevern, qu’on cherchait précisément à marier avantageusement. Trouver une couronne en cherchant un époux, c’était le rêve commun de toutes ces princesses allemandes !
À Berlin, Figchen vit Frédéric, sans qu’il fît plus attention à elle que de raison, sans qu’elle se souciât davantage de la façon dont il la regardait. Il était un grand roi au seuil d’une carrière prestigieuse, elle n’était qu’une petite fille destinée, selon toutes les apparences, à faire l’ornement de quelque cour minuscule perdue dans un coin de l’Empire.
C’était, en somme, le début dans la vie et l’éducation de toutes les princesses allemandes du temps. Plus tard, Catherine mit une certaine coquetterie à relever les insuffisances et les lacunes de cette éducation. « Que voulez-vous, disait-elle, j’ai été élevée pour épouser quelque petit prince du voisinage, et l’on m’a appris ce qu’il fallait pour cela. Moi et mademoiselle Cardel, nous ne nous attendions pas à tout ceci ! » La baronne de Printzen, dame d’honneur de la princesse de Zerbst, n’hésitait pas de son côté à déclarer qu’en suivant de très près les études et les progrès de la future impératrice elle n’avait jamais découvert en elle des qualités ni des facultés exceptionnelles. Elle pensait qu’elle serait une « femme ordinaire ». Mademoiselle Cardel n’imaginait pas davantage, selon toutes les apparences, qu’en corrigeant les devoirs de son élève elle était, ainsi que s’avisa de le dire un jour l’enthousiaste Diderot, « le chandelier portant la lumière de son siècle ».