‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 21 sur 98 · 1.1

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Après avoir donné le jour à l’héritier du trône, Catherine n’eut pas seulement à subir les bizarres traitements que nous avons dits ; elle se trouva encore, par le fait même de cette naissance, reléguée au second plan, et pour ainsi dire amoindrie et déchue. Elle demeurait un personnage de haut rang, mais plutôt de grand apparat que de grande importance. Elle avait cessé d’être la condition sine qua non du programme dynastique, l’être nécessaire sur lequel tout le monde, depuis l’impératrice jusqu’au plus humble sujet de l’Empire, tenait les yeux fixés, dans l’attente du grand événement. Elle avait accompli sa tâche.

C’est pourtant peu après cet événement décisif qu’elle en arrivait peu à peu à assumer un rôle comme aucune grande-duchesse n’en avait jamais joué ni n’en devait jouer après elle en Russie. Ce que fut la « jeune cour », ainsi appelée, celle de Pierre et de Catherine, pendant une période de six ans, allant de 1755 jusqu’au 5 janvier 1762, jour de la mort d’Élisabeth, rien dans l’histoire d’aucun autre pays ni de la Russie elle-même à une autre époque n’en peut donner l’idée. À certains moments, les diplomates envoyés à Saint-Pétersbourg purent se trouver dans l’embarras pour savoir à quelle porte ils devaient s’adresser ; d’aucuns n’hésitèrent pas et allèrent bravement frapper à la petite porte : Sir Charles Hanbury Williams, l’envoyé anglais, fut de ce nombre.

Le récit détaillé des faits qui ont rempli cette époque déborderait le cadre de cette étude. Nous nous bornerons à en indiquer les traits les plus saillants, qui sont : l’entrée de Catherine dans la vie politique, sa liaison avec Poniatowski, et enfin la crise violente qui fut déterminée par la chute du tout-puissant Bestoujef, et au cours de laquelle la future impératrice joua sa première partie sur le terrain de ses triomphes à venir et gagna sa première victoire.

Catherine est entrée dans la politique par l’amour. Ce fut sa destinée de mêler perpétuellement ces deux éléments si divergents en apparence ; ce fut son art, ou son bonheur, de tirer presque toujours un bon parti d’un mélange qui fut néfaste à tant d’autres. Sa première échappée en dehors de la sphère étroite dans laquelle Élisabeth avait prétendu la confiner à tout jamais est une intervention dans les affaires de Pologne 1. Or elle ne s’est avisée assurément de s’intéresser à ces affaires qu’en se découvrant de l’intérêt pour celles d’un beau Polonais. Elle eut besoin d’ailleurs d’être aidée pour faire cette découverte. Les entremetteurs et les entremetteuses ont de bonne heure tenu une grande place dans sa vie.

En 1755, l’Angleterre, désireuse de renouveler le traité de subsides qui, depuis 1742, liait la Russie à son système d’alliances, soucieuse aussi de s’assurer le concours d’une armée russe pour le cas d’une rupture avec la France, devenue à peu près inévitable à brève échéance, envoyait à Saint-Pétersbourg un nouvel ambassadeur. Guy Dickens, qui s’y trouvait en fonction, avait lui-même reconnu son insuffisance. La cour d’Élisabeth était une cour trop remuante pour un homme de son âge. Les affaires s’y faisaient entre un bal, une comédie et une mascarade. On fit droit à ses observations et on chercha un diplomate en mesure de satisfaire à toutes les exigences du métier. Ce fut Sir Charles Hanbury Williams qui se trouva désigné. Le choix pouvait passer pour heureux. Ami et compagnon de plaisirs de Robert Walpole, le nouveau venu avait été à bonne école. Il ne manqua en effet ni un bal ni une mascarade, mais il ne tarda pas à s’apercevoir que cela ne menait pas loin. Ses assiduités auprès d’Élisabeth paraissaient fort agréables à la souveraine, mais restaient de nul effet, politiquement parlant. Voulait-il aborder le terrain positif d’une négociation quelconque, la tsarine s’esquivait. Il avait beau chercher l’impératrice, il ne rencontrait qu’une aimable danseuse de menuet, parfois une bacchante. Il en arriva, au bout de quelques mois, à conclure qu’Élisabeth n’était pas une femme avec laquelle on pût causer sérieusement, et il songea à se retourner. Rebuté par le présent, il pensa à l’avenir. L’avenir, c’était la jeune cour.

Mais là encore il se buta contre l’aspect du futur empereur. Il jugea à première vue qu’il perdrait également son temps de ce côté. Il avait le regard clair des hommes de sa race. C’est alors que ses yeux s’arrêtèrent enfin sur Catherine. Peut-être subit-il encore le contact et l’entraînement d’autres déceptions et d’autres espérances, prenant simultanément ce même chemin, s’orientant vers ce même point d’appui. Le grand Bestoujef ne commençait-il pas, lui  aussi,  à  renier  ses  anciennes  préventions ?  Williams  put surprendre des avances significatives dont la grande-duchesse devenait l’objet ; des menées souterraines aboutissant à elle. Il fut prompt à se décider. Instruit par des bruits de cour des aventures galantes dans lesquelles le beau Saltykof avait figuré après le beau Tchernichof, volontiers entreprenant à ses heures, n’essaya-t-il pas un moment de suivre cette piste romanesque ? Il ne s’y attarda pas, dans tous les cas. Catherine lui fit très bon accueil, causa avec lui de toutes choses, même des choses sérieuses, auxquelles Élisabeth ne voulait pas entendre, mais elle regardait ailleurs. Un de ces regards, saisi au passage, dicta à Williams sa conduite. C’était un esprit pratique : il passa la main à un jeune homme de sa suite. C’était Poniatowski.

On connaît les origines obscures de ce héros de roman qu’un hasard funeste — un de ceux qui allaient consommer la destinée de la Pologne — introduisit à ce moment dans l’histoire de son pays. Williams, qui, avant de venir en Russie, avait rempli pendant quelques années les fonctions de résident à la cour de Saxe, y avait rencontré ce fils de parvenu et ce neveu de deux des plus puissants seigneurs qu’il y eût alors en Pologne, les Czartoryski. Il l’avait pris en amitié et s’était offert à commencer son éducation politique en l’emmenant à Saint-Pétersbourg. Les Czartoryski, de leur côté, s’étaient empressés de profiter de l’occasion pour confier à l’apprenti diplomate une mission particulière, celle de défendre à la cour du Nord leurs intérêts avec les intérêts de leur patrie qu’ils entendaient à leur façon. Ils inauguraient précisément en Pologne une politique nouvelle : de compromis et d’entente cordiale avec l’ennemi héréditaire, c’est-à-dire avec la Russie, de renoncement à l’égard des alliés traditionnels de la République, à l’égard de la France en particulier. Ils tournaient le dos à l’Occident et mettaient le cap sur le Nord dans l’espoir d’y trouver un port de refuge pour le malheureux navire secoué par la tempête et faisant déjà eau de toutes parts, dont ils prétendaient devenir les pilotes. Cette politique s’accordait parfaitement avec le programme que Williams lui-même était chargé de faire prévaloir.

Le futur roi de Pologne avait alors vingt-deux ans. Avec une figure agréable, il ne pouvait pour la beauté rivaliser avec Serge Saltykof ; mais c’était un gentilhomme accompli à la mode européenne du temps : instruction variée, habitudes raffinées, éducation cosmopolite, teinture superficielle de philosophie, il était un spécimen accompli de l’espèce, et c’était le premier qui s’offrît à la curiosité de Catherine. Il personnifia à ses yeux cette culture d’esprit et ce vernis mondain dont la lecture de Voltaire et celle de madame de Sévigné lui avaient donné l’idée et le goût passager. Il avait voyagé, il avait appartenu, à Paris, à cette société brillante dont l’éclat et le charme s’imposaient à l’Europe tout entière, ainsi qu’une royauté, la moins contestée déjà de toutes. Il en apportait comme une émanation directe. Il en avait les mérites et les travers. Il savait causer avec enjouement sur les matières les plus abstraites et aborder avec grâce les sujets les plus scabreux. Il s’entendait à tourner galamment un billet et à glisser un madrigal dans un propos banal. Il possédait l’art de s’attendrir à propos. Il était sensible. Il découvrait un tour d’idées romanesque, lui donnant à l’occasion une apparence aventureuse et héroïque et dissimulant sous les fleurs un naturel sec et froid un égoïsme imperturbable, voire un fond de cynisme à toute épreuve. Tout, jusqu’à une certaine légèreté de caractère, dont elle se montra toujours singulièrement éprise, par une affinité mystérieuse peut-être avec son propre naturel ferme et rassis, se réunissait en lui pour séduire Catherine.

À en croire des confidences personnelles, Poniatowski aurait eu encore à faire valoir auprès de la jeune femme un mérite d’un autre genre, assez inattendu et presque incroyable chez un jeune homme revenant de Paris.

« D’abord une éducation sévère — explique-t-il dans un fragment de Mémoires qui nous est parvenu — m’avait éloigné de tout commerce crapuleux ; ensuite l’ambition de percer et de me soutenir dans tout ce qu’on a appelé (surtout à Paris) la haute compagnie m’avait préservé dans mes voyages, et un concours de singulières petites circonstances dans les liaisons que j’avais ébauchées dans les pays étrangers et dans le mien, et en Russie même, avait semblé me réserver exprès tout entier à celle qui depuis a disposé de mon sort. »

Ce fut encore Bestoujef qui se chargea d’encourager le jeune Polonais. Poniatowski se méfiait. Il avait entendu raconter des choses lugubres sur ce qu’il advenait des jeunes hommes distingués par les impératrices et les grandes-duchesses de Russie après qu’ils avaient cessé de plaire. Bestoujef eut recours à Léon Narychkine, qui généreusement consentit à montrer au nouveau favori un chemin qu’il connaissait sans doute bien. Narychkine fut toujours l’homme de toutes les complaisances. Mais ce fut probablement Catherine elle-même qui emporta les dernières résistances. Sa beauté seule, à défaut d’autres moyens de séduction, y aurait suffi. Voici comment en parla plus tard l’heureux amant :

« Elle avait vingt-cinq ans ; elle ne faisait presque que relever de ses premières couches ; elle était à ce moment de beauté, qui est ordinairement le comble pour toute femme, à qui il est accordé d’en  avoir.  Avec  des  cheveux  noirs  elle  avait  une  blancheur éblouissante, les couleurs (sic) des sourcils noirs et très longs, le nez grec, une bouche qui semblait appeler le baiser, les mains et les bras parfaits, une taille svelte, plutôt grande que petite, la démarche extrêmement leste, et cependant de la plus grande noblesse, le son de sa voix agréable et le rire aussi gai que l’humeur, qui la faisait passer avec une facilité égale des jeux les plus folâtres, les plus enfantins, à une table de chiffres, dont le travail physique ne l’épouvantait pas plus que le texte. »

En la regardant, « il oublia, dit-il, qu’il y avait une Sibérie ». Et bientôt l’entourage intime de la grande-duchesse fut témoin d’une scène qui dut fixer des conjectures déjà mises en circulation. Le comte Horn, un Suédois en séjour depuis quelque temps à Pétersbourg, et lié avec Poniatowski, faisait partie du cercle familier de la grande-duchesse. Un jour qu’il entrait dans la chambre de celle-ci, un petit chien bolonais, qu’elle possédait, se mit à aboyer furieusement. Il en faisait autant pour tous les visiteurs. Soudain parut Poniatowski, et le petit traître de se précipiter au-devant du jeune homme avec un air de fête et toutes les démonstrations de tendresse en usage chez les siens.

« Mon ami — dit alors le Suédois, en prenant à part le nouveau venu —, il n’y a rien d’aussi terrible qu’un petit chien de Bologne ; la première chose que j’ai toujours faite avec les femmes que j’ai aimées, c’est de leur en donner un, et c’est toujours par eux que j’ai connu s’il y avait quelqu’un de plus favorisé que moi. »

Serge Saltykof, de retour de Suède, ne tarda pas non plus à apprendre qu’il avait un successeur. Mais il ne se souciait plus d’être jaloux. Si plus tard Catherine ne se piqua pas de constance, on peut dire que ses premiers amants lui en ont donné l’exemple. Avant même que Poniatowski fût en faveur, Saltykof poussait déjà l’insolence jusqu’à assigner à sa maîtresse des rendez-vous auxquels il faisait défaut. Une nuit, Catherine l’attendit en vain jusqu’à trois heures du matin.

Williams eut ainsi à sa disposition, auprès de la grande-duchesse, une influence puissante. Il ne négligea pas pour cela d’autres moyens d’action. Il n’avait pas tardé à être au fait des embarras pécuniaires dans lesquels Catherine se débattait d’une façon de plus en plus désespérée. À cet égard les remontrances d’Élisabeth avaient été de nul effet. Malgré son amour pour l’ordre et même quelques habitudes bourgeoises d’économie, Catherine fut toute sa vie un bourreau d’argent. Son goût pour l’ostentation l’emportait, et aussi une façon d’envisager l’utilité de certaines dépenses que les habitudes mercenaires de son pays natal avaient implantée dans son esprit et que l’expérience acquise dans le nouveau milieu où elle était appelée à vivre ne fit que développer. La foi en la toute-puissance du pourboire fut une des croyances auxquelles elle demeura le plus constamment fidèle. Williams offrit ses services, qui furent agréés. Le total des emprunts pour lesquels Catherine eut recours à cette source nous reste inconnu. Il a dû être considérable : Williams avait carte blanche de son gouvernement. Deux reçus, signés par la grande-duchesse pour une somme totale d’environ 50 000 roubles, portent la date du 21 juillet et du 11 novembre 1756, et l’emprunt du 21 juillet n’était pas le premier, car, en le sollicitant, Catherine écrivait au banquier de Williams : « C’est avec peine que je m’adresse de nouveau à vous. »

Restait pour l’envoyé anglais à bien mettre à profit l’influence ainsi acquise ; pour cela le rapprochement qui se produisait simultanément entre la grande-duchesse et Bestoujef paraissait d’un bon augure.

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