‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 22 sur 98 · 1.2

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Bestoujef avait triomphé successivement de tous ses ennemis ; mais ces victoires, pour lesquelles il dut mettre en jeu toutes ses ressources, l’avaient épuisé. Il vieillissait et se sentait de moins en moins en mesure de repousser l’assaut constamment renouvelé des ambitions rivales, des rancunes non apaisées et des appétits de revanche toujours en éveil. Élisabeth elle-même ne lui pardonnait pas de s’être en quelque sorte imposé à elle. Elle commençait à le traiter froidement. Elle commençait aussi à avoir des attaques d’apoplexie, et cela donnait à penser au chancelier. Le grand-duc, l’empereur de demain, lui offrait le même aspect décourageant qui avait rebuté Williams. Non pas qu’il crût avoir fort à faire pour assurer sa faveur de ce côté. C’était besogne facile. Mais cela ne menait à rien, ou plutôt cela ne pouvait mener que là où Bestoujef ne voulait absolument pas aller. Si Pierre avait une idée politique dans son étroite cervelle, c’était son admiration pour Frédéric. Il était prussien de la tête aux pieds. Bestoujef était, avait toujours été et entendait mourir bon Autrichien. Restait la grande-duchesse. Dès l’année 1754, l’idée d’une entente directe avec celle-ci semble avoir germé dans l’esprit du chancelier.

Les progrès de cette évolution furent rapides. Bientôt Catherine put apercevoir un changement considérable et tout entier à son avantage dans l’organisation du personnel préposé au service et à la surveillance de sa personne. Sa première femme de chambre, la Vladislavova, une sorte de cerbère féminin qu’on lui avait donné, devenait tout à coup « douce comme un agneau », après un entretien confidentiel avec le chancelier. Peu après, Bestoujef fit sa paix avec la princesse de Zerbst et s’offrit inopinément comme intermédiaire dans la correspondance qu’elle continuait à entretenir avec sa fille, mais qu’il avait lui-même contribué à faire interdire sévèrement. Enfin, il risqua un effort héroïque : par l’entremise de Poniatowski, un document d’une importance capitale fut remis à Catherine de la part du chancelier. Cette fois, Bestoujef brûlait ses vaisseaux et mettait sa tête en jeu ; mais il découvrait devant la triste compagne de Pierre un horizon nouveau, fait pour l’éblouir et tenter son ambition naissante ; il lui ouvrait en quelque sorte la voie par laquelle elle devait un jour s’acheminer à la conquête de l’Empire : c’était un projet destiné à régler la succession au trône. Il disposait qu’aussitôt après la mort d’Élisabeth, Pierre serait proclamé empereur, mais conjointement avec Catherine, qui deviendrait copartageante de tous ses droits et de toute son autorité. Bien entendu, Bestoujef ne s’oubliait pas lui-même. Il se réservait à peu près tout le pouvoir, n’en laissant à Catherine et à son époux que ce que sa qualité de sujet lui interdisait de prendre. Catherine fit preuve en cette occasion d’un tact déjà très exercé. Elle n’eut garde de décourager le rédacteur du projet, mais elle fit ses réserves. Elle ne croyait pas, lui fit-elle dire, à la possibilité de l’exécution. Peut-être le vieux renard n’y croyait pas davantage 2. Il reprit son œuvre, la remania, y fit force additions et force retouches, la soumit à un nouvel examen de la principale intéressée, puis à de nouvelles corrections, parut absorbé par cette occupation. Des deux côtés on joua au plus fin ; mais la glace était rompue, et on ne tarda pas à s’entendre sur d’autres points. Ainsi, Catherine était sollicitée de deux côtés à la fois à sortir de la réserve, d’ailleurs forcée, dans laquelle elle avait vécu jusqu’à présent. Elle ne répugnait aucunement à s’y laisser engager. Tous ses goûts et tous ses instincts naturels la poussaient dans ce sens. Retenue quelque temps par un sentiment de prudence qui n’était que trop justifié, on le vit bientôt, elle se hasarda timidement d’abord, puis de plus en plus audacieusement, jusqu’à se risquer dans des aventures qui l’amenèrent à deux doigts de sa perte. Il est juste de dire qu’en s’entendant d’abord pour exploiter le crédit naissant de la grande-duchesse — leur œuvre commune —, en se le disputant ensuite, quand les événements les eurent brouillés, les deux compères de la veille, les deux adversaires du lendemain, Bestoujef et Williams, n’y mirent, ni l’un ni l’autre, aucune discrétion. Bestoujef jouait sa dernière partie et s’appliquait à grossir son enjeu avec ce qu’il trouvait sous la main. Quant à Williams, il se révéla inopinément comme un véritable casse-cou. À un sens très positif des choses et à une certaine habileté, cet Anglais joignait un fonds d’imagination extraordinaire et une forte dose d’étourderie. Il y avait de la chimère dans son esprit. Il arrangeait les événements à sa façon, qui n’était pas toujours celle que le hasard ou la Providence avaient choisie. Quand les événements lui donnaient tort, il se refusait à en convenir. C’était un Gascon d’Angleterre. Quand il eut obtenu, en août 1755, le renouvellement du traité de subsides qui liait la Russie à l’Angleterre, il chanta victoire. Il avait gagné Bestoujef, conquis Élisabeth et séduit Catherine par l’entremise de Poniatowski. Il voyait déjà cent mille Russes se mettant en campagne pour tailler des croupières aux ennemis de Sa Majesté Britannique. Ces ennemis, c’était naturellement la Prusse et la France. Soudain il apprenait la conclusion du traité de Westminster (5 janvier 1756), qui rangeait la Prusse parmi les alliés de l’Angleterre. Frédéric avait brusquement changé de front. Williams ne s’en émut pas. Les cent mille Russes n’auraient ainsi qu’un ennemi à combattre au lieu de deux. Ils triompheraient sur les bords du Rhin, au lieu de vaincre sur les bords de la Sprée. On en serait quitte pour les faire aller un peu plus loin. En attendant, l’aventureux diplomate se mettait personnellement à la disposition de Frédéric. Celui-ci n’avait plus d’envoyé à Pétersbourg depuis 1750 ; Williams prit sur lui d’en remplir l’office. Par l’entremise de son collègue de Berlin, il inaugura un échange de correspondance très actif, destiné à tenir Sa Majesté Prussienne au courant de ce qui se passait en Russie. Voici cependant qu’à la nouvelle du traité anglo-prussien, Élisabeth répondait d’abord, en refusant de ratifier son propre traité de subsides avec l’Angleterre, puis en ajoutant à la ratification, qu’elle signait enfin le 26 février 1756, une clause destinée à en limiter l’effet au seul cas où l’Angleterre serait attaquée par la Prusse ! C’était, à proprement parler, anéantir le traité et en même temps se moquer et de la Prusse et de l’Angleterre. Williams ne perdit pas pied encore. Au milieu de ce chassé-croisé d’alliances, au milieu du bouleversement général de la politique européenne qui devait en résulter, il demeurait fidèle à son programme, qui était d’amener la coopération des armées russes contre les ennemis de l’Angleterre. Sa haine pour la France le guidait en l’aveuglant. Le traité de Versailles lui-même (1er mai 1756) ne lui ouvrit pas les yeux. Il ne vit pas ou ne voulut pas voir que, liée désormais à l’Autriche, la France devenait pour la Russie non plus une ennemie à combattre, mais une associée naturelle dans le nouveau groupement de puissances et d’intérêts rivaux et une compagne d’armes dans les luttes prochaines. C’est à ce moment surtout qu’il songea à mettre en avant les liaisons qu’il avait contractées avec la jeune cour et l’empire qu’il prétendait exercer sur les dispositions et les démarches de la grande-duchesse. Allant de l’avant dans cette voie et se piquant au jeu, il en arriva jusqu’à faire croire à Frédéric que Catherine était en mesure et en volonté d’arrêter l’armée russe, alors même que les ordres d’Élisabeth l’auraient mise en campagne, et de lui imposer au moins l’inaction. Quand Frédéric fut détrompé, il n’était plus temps : Apraksine avait pris Memel et infligé à l’armée prussienne une sanglante défaite (à Gross-Jägersdorf, août 1757). Mais l’illusion dura deux ans, pendant lesquels Williams, appelant toujours Catherine « sa chère amie », la faisait à son gré changer de sentiments pour ou contre le roi de Prusse, se vantait de recevoir d’elle des avis, équivalant à une trahison de secrets d’État, finissait par infliger à cette princesse russe le masque d’un espionnage vulgaire au profit d’une puissance avec laquelle la Russie était en guerre !

Quel fut, en réalité, le rôle de Catherine pendant cette époque, une des plus tourmentées de son existence, il est malaisé de l’établir avec une entière certitude. Williams, ceci est certain, trompait Frédéric et se faisait illusion à lui-même. Les historiens allemands sont d’accord pour accuser le cabinet anglais d’y avoir ajouté du sien, en retouchant les dépêches du présomptueux ambassadeur, dont le cabinet de Berlin recevait communication. Dans une circonstance particulière, Williams paraît avoir poussé ses préoccupations d’illusionniste diplomatique jusqu’à inventer de toutes pièces une démarche et une lettre de Catherine, qui ne furent jamais faite ni écrite par elle 3. Il n’en est pas moins certain que les prévenances de Williams et les hommages de Poniatowski ne permettaient guère à la grande-duchesse de rester entièrement désintéressée dans cette crise redoutable, ou même indifférente pour les intérêts anglais. Les reçus que le banquier Wolff continuait à accepter sur les ordres de l’envoyé britannique avaient bien leur éloquence. Mais, d’autre part, les avances de Bestoujef n’étaient pas non plus pour être méprisées par Catherine ; or le chancelier, que Frédéric n’avait pas réussi à corrompre, entendait qu’on exécutât loyalement le pacte d’alliance conclu avec l’Autriche. Tout cela dut entraîner l’élève politique de Montesquieu et de Brantôme à bien des démarches hasardeuses et peut-être contradictoires.

D’ailleurs, ce qu’elle ne faisait pas, Poniatowski le faisait ou avait l’air de le faire pour elle, et ce Polonais commençait à être terriblement remuant. Il le fut bientôt tellement qu’il passa, aux yeux des cours alliées de Vienne et de Versailles, pour le pire ennemi qu’elles eussent à Pétersbourg et pour un homme dont il fallait se débarrasser à tout prix. Le caractère point officiel du personnage paraissait rendre la besogne facile. On s’y employa avec ardeur. Mais on se heurta à une résistance inattendue : on avait compté sans l’amour. Williams lui-même fut plus aisément délogé d’un poste où il paraissait servir autant et plus la Prusse que l’Angleterre elle-même. Il dut partir en octobre 1757. Poniatowski resta. Mais Catherine fut ainsi amenée à se découvrir entièrement et à se livrer toute à ce champ clos de la politique, qui lui avait été si expressément interdit.

Ajoutons que le début qu’elle y faisait ne promettait rien de très bon. Pour son coup d’essai, elle mésusait notoirement d’une influence nouvellement acquise, s’en servant dans un intérêt personnel, inavouable, et directement opposé, à certains égards, aux intérêts de sa patrie d’adoption comme les comprenaient ceux qui en avaient la garde. Elle était entrée dans la politique par l’amour ; l’amour l’y suivait et la tenait. Cet épisode de sa vie est trop décisif pour que nous n’y insistions pas.

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