1.5
Le 26 février (14 du style russe) 1758, le chancelier Bestoujef était arrêté. En même temps, le feld-maréchal Apraksine, commandant de l’armée envoyée en Prusse contre Frédéric, était destitué et mis en jugement. Ces deux événements, sans avoir, au fond, la même cause, paraissaient solidaires l’un de l’autre aux yeux du gros public. On sait ce qui s’était passé au cours de la dernière campagne. La prise de Memel et la victoire de Gross-Jägersdorf, remportée par Apraksine en août 1757, avaient transporté de joie les alliés de la Russie et éveillé parmi eux les plus grandes espérances. On voyait déjà Frédéric perdu, réduit aux abois, demandant grâce. Soudain, au lieu de pousser en avant et de profiter de ses avantages, l’armée victorieuse avait abandonné ses positions et battu en retraite avec une telle précipitation qu’il sembla que les rôles fussent renversés et que les troupes de Sa Majesté Prussienne, au lieu d’avoir essuyé un échec sanglant, eussent triomphé une fois de plus. Un grand cri d’indignation s’éleva dans le camp des adversaires de Frédéric. Évidemment Apraksine avait trahi. Mais pourquoi ? On le savait ami intime de Bestoujef. On sut bientôt, de plus, que la grande-duchesse lui avait écrit à plusieurs reprises par l’entremise et sur les instances du chancelier. Il n’en fallait pas davantage. Évidemment le feld-maréchal avait obéi à un plan concerté entre les amis anciens ou nouveaux de la Prusse et de l’Angleterre. Bestoujef, acheté par Frédéric, avait entraîné la grande-duchesse que sa liaison avec Williams et Poniatowski ne rendait que trop portée à suivre cette voie, et à eux deux ils avaient amené le général victorieux à sacrifier sa gloire, les intérêts de la cause commune et l’honneur de son drapeau. En France surtout on n’en douta pas. Le comte de Stainville, ambassadeur du roi à Vienne, fut chargé de proposer une démarche commune auprès d’Élisabeth pour demander le renvoi de Bestoujef. Kaunitz pourtant voulut réfléchir et finalement déclina la proposition. Il avait dans l’intervalle reçu de Saint-Pétersbourg des avis qui innocentaient Bestoujef et Catherine. Le représentant de la cour de Vienne à Pétersbourg, Esterhazy, ne les croyait pas coupables. Le marquis de L’Hôpital était seul à soutenir l’accusation. Il la soutint jusqu’au bout. Au cours de l’enquête ouverte contre l’ex-chancelier, il écrivait encore :
« Ce Premier ministre avait trouvé les moyens de séduire le grand-duc et la grande-duchesse au point de gagner le général Apraksine, pour empêcher ce général d’agir aussi vivement et aussi promptement qu’il en recevait les ordres de l’impératrice. Ces menées se sont faites sous les yeux de Sa Majesté ; mais comme sa santé était alors très équivoque, elle en était uniquement occupée, tandis que toute la cour pliait sous les volontés du grand-duc et surtout de la grande-duchesse, qui était gagnée et séduite par l’esprit du chevalier Williams et par l’argent de l’Angleterre, que cet ambassadeur lui faisait passer par le canal de Bernardi, son joaillier… qui a tout avoué. La grande-duchesse a eu l’indiscrétion, pour ne pas dire la témérité, d’écrire une lettre au général Apraksine, par laquelle elle le dispensait du serment qu’il lui avait fait de ne point faire agir l’armée, et lui donnait la permission de la mettre en activité. M. de Bestoujef ayant un jour montré cette lettre en original à M. de Bucow, lieutenant général de l’impératrice-reine, qui est venu à Pétersbourg pour hâter les opérations de l’armée russe, cet officier général se fit un devoir de l’aller dire aussitôt à M. de Voronzof, au chambellan Schwalof et à M. le comte Esterhazy. Voilà le premier pas qui a entraîné la chute de M. de Bestoujef. »
Il est à peu près certain aujourd’hui que si la conduite du chancelier, comme celle de Catherine, fut assez équivoque en cette circonstance, ils n’ont été pour rien ni l’un ni l’autre dans la retraite de l’armée commandée par le feld-maréchal Apraksine. Catherine a pris soin elle-même de se laver et de laver son prétendu complice de tout soupçon à cet égard, et elle l’a fait à une époque où un aveu ne lui aurait pas coûté beaucoup. Les mouvements prescrits à l’armée russe après la victoire de Gross-Jägersdorf l’ont été à la suite et sur l’avis de trois conseils de guerre, tenus le 27 août et les 13 et 28 septembre. Le général Fermor, qui succéda à Apraksine dans le commandement, avait pris part à ces conseils et avait opiné pour la retraite. L’armée mourait de faim, et Apraksine avait prévu qu’il en serait ainsi. Les partisans de l’alliance autrichienne avaient poussé à la marche en avant sans songer aux approvisionnements. Dans l’entourage d’Élisabeth on avait aussi crié étourdiment : « À Berlin ! À Berlin ! » Mais on jugea utile de donner satisfaction aux clameurs du parti austro-français, en sacrifiant le maréchal. Quant à Bestoujef, sa perte était résolue depuis longtemps, et la disgrâce d’Apraksine ne fit que servir de prétexte pour hâter la sienne. Les ennemis du chancelier avaient fini par avoir vent du projet rédigé par lui pour associer éventuellement Catherine au gouvernement de l’Empire. Ils insinuèrent à Élisabeth qu’on trouverait dans les papiers du ministre des pièces intéressant la sûreté de sa couronne. Cela la décida.
On juge de la terreur de Catherine à l’annonce du redoutable événement. N’allait-elle pas paraître complice du ministre déchu en face d’une accusation visant un crime d’État bien caractérisé ? Ses lettres à Apraksine n’étaient rien. Mais le fameux projet dont elle avait eu communication ! quelle menace suspendait-il sur sa tête ? La prison, la torture peut-être, et après, quelle disgrâce lamentable ? Le couvent ? Le renvoi en Allemagne ? Qui sait, peut-être la Sibérie ? Un frisson passait dans ses veines. Voilà donc à quoi allaient aboutir tous ses rêves !
Mais elle se reprenait vite. À ce moment tragique, nous l’apercevons déjà se dressant d’un bond superbe et farouche à la hauteur de sa future destinée, vaillante et résolue, calme et pleine de ressources, telle, en un mot, que la montrera un avenir prochain, quand, après avoir violé la fortune et conquis le pouvoir suprême, elle saura se tailler dans les vêtements sanglants de Pierre III le plus magnifique manteau impérial que femme ait jamais porté. Son éducation est finie ; elle est en pleine possession de ses dons naturels ou acquis, d’une des plus merveilleuses organisations intellectuelles et physiques qui aient jamais été préparées pour la lutte, la conduite des affaires et le gouvernement des hommes et des choses. Elle n’a pas une minute d’hésitation. Elle fait bravement face au danger. Le lendemain de l’arrestation du chancelier est jour de bal à la cour. On célèbre les fiançailles de Léon Narychkine. Catherine paraît au bal. Elle est souriante et gaie sans affectation. L’enquête du terrible procès qui se prépare a été confiée à trois hauts dignitaires de l’Empire : le comte Chouvalof, le comte Boutourline et le prince Troubetzkoï. Catherine aborde ce dernier :
« Qu’est-ce donc que ces belles choses dont j’entends parler ? lui demande-t-elle avec enjouement. Avez-vous trouvé plus de crimes que de criminels, ou plus de criminels que de crimes ? »
Surpris par tant d’aplomb, Troubetzkoï balbutie et se confond en excuses. Lui et ses collègues ont fait ce qu’on leur a ordonné de faire. Ils ont interrogé les prétendus criminels. Quant aux crimes, ils sont encore à trouver. Un peu rassurée, Catherine va chercher plus loin un supplément d’informations.
« Bestoujef est arrêté, répond simplement Boutourline ; nous cherchons maintenant pourquoi. » Ainsi on n’a rien découvert encore, et c’est Catherine qui, en interrogeant les deux inquisiteurs choisis par Élisabeth, et en écoutant leurs réponses, a fait une découverte : elle a vu dans leur attitude embarrassée, elle a deviné dans leurs regards fuyant le sien… la peur ! Oui, la peur qu’elle inspire déjà, celle du lendemain qu’on devine sans doute dans son regard à elle. Quelques heures plus tard elle respire plus librement encore : le ministre holsteinois Stampke réussit à lui faire parvenir un billet de Bestoujef lui-même portant ces mots :
« Ne vous inquiétez pas à propos de ce que vous savez ; j’ai eu le temps de tout brûler. »
Le vieux renard ne s’était pas laissé prendre au piège. Catherine peut donc aller hardiment de l’avant. Le temps est passé où, sur le conseil de madame Kruse, une de ses dames d’honneur, elle avait pris le parti de répondre au moindre reproche qu’elle encourait de la part de l’impératrice par : Vinovata matouchka (« Je suis coupable, petite mère »), ce qui produisait, paraît-il, un merveilleux effet. Le marquis de L’Hôpital, dont elle prend l’avis, sans doute pour lui donner le change sur ses intentions, a beau l’engager à faire amende honorable auprès de la souveraine. Elle y pense bien, vraiment ! Pour commencer, se servant de Stampke, de Poniatowski, de son valet de chambre Chkourine, elle noue et entretient une correspondance active avec Bestoujef et les autres prisonniers englobés dans l’accusation dirigée contre lui : le joaillier Bernardi, le maître de langue russe Adadourof et Ielaguine, un ami de Poniatowski. Un petit domestique qu’on a laissé à l’ex-chancelier va déposer et prendre les billets dans un tas de briques converti en boîte aux lettres, et qui sert d’ailleurs à un double emploi, car la correspondance amoureuse avec Poniatowski passe aussi par cette voie. Le Polonais lui indique-t-il un rendez-vous pour le soir à l’Opéra, Catherine promet d’y aller coûte que coûte. Elle a fort à faire pour tenir parole, car au dernier moment le grand-duc, ayant arrangé sa soirée et ne voulant pas que sa femme la lui dérange en emmenant ses demoiselles d’honneur, et surtout l’une d’elles, la freiline Vorontsof, s’oppose à cette sortie. Il va jusqu’à contremander les ordres que la grande-duchesse a donnés et défendre qu’on attelle pour elle. Catherine saisit la balle au bond : elle ira au théâtre ; elle ira à pied, s’il le faut ; mais auparavant elle écrira à l’impératrice pour lui dénoncer les mauvais traitements dont elle est l’objet de la part du grand-duc, et pour lui demander la permission de revenir auprès de ses parents en Allemagne. Cela, le retour forcé et honteux au pays natal, à l’horizon borné, à la médiocrité, pour ne pas dire à la misère du foyer familial, c’est, on le pense bien, ce qu’elle craint le plus au monde. Où reviendrait-elle d’ailleurs ? Son père n’est plus. Elle a pleuré sa mort en 1747. On l’avait même empêchée de la pleurer trop longtemps. On était venu lui dire au bout de huit jours que c’était assez, et que, le défunt n’ayant pas porté couronne, l’étiquette ne permettait pas un deuil d’une plus grande durée. Quant à sa mère, elle a dû elle-même quitter l’Allemagne à la suite d’un incident connu, qui a amené l’occupation du duché de Zerbst par Frédéric. En août 1757, l’abbé de Bernis avait eu l’idée d’envoyer à Zerbst un émissaire spécial, le marquis de Fraignes, « dans la vue d’inspirer à madame la grande-duchesse de Russie, par madame la princesse de Zerbst, sa mère, les sentiments convenables ». Frédéric, averti de la présence, dans son voisinage, d’un officier français, donna ordre à un détachement de ses hussards de s’en emparer. Surpris pendant son sommeil, de Fraignes fit une belle défense. Il se barricada dans sa chambre, cassa la tête, d’un coup de pistolet, au premier Prussien qui en franchit le seuil, mit la ville entière sur pied, fut délivré et conduit au château. Frédéric, qui ne voulut pas en avoir le démenti, envoya tout un corps de troupes avec du canon pour assiéger ce Français récalcitrant. De Fraignes finit par capituler. Le duché et la ville de Zerbst payèrent les frais de la guerre. Le duc régnant, qui était maintenant le frère de Catherine, se réfugia à Hambourg. Sa mère chercha un asile à Paris, où, bien qu’elle parût avoir souffert pour et un peu par la France, elle fut assez mal reçue. On craignait son goût pour l’intrigue et son esprit inquiet. On fut néanmoins assez content d’avoir en main une espèce de « gage » et un moyen d’action puissant sur l’esprit de la grande-duchesse. Mais c’est ce qui fit précisément qu’on s’effaroucha à Pétersbourg de cet événement inattendu. Sur la demande du vice-chancelier Vorontsof, L’Hôpital dut insister pour qu’on renvoyât la princesse. On lui répondit, comme il convenait, qu’on ne l’avait point fait venir, qu’on aurait même songé, si on avait été averti assez tôt, à la retenir à Bruxelles, mais qu’on ne pouvait la mettre dehors, maintenant qu’elle était là, sans offenser gravement la grande-duchesse, et même sans se faire injure à soi-même : « La France, écrivait noblement de Bernis, a toujours été l’asile des princes malheureux. La princesse de Zerbst, qui a souffert en partie à cause de son attachement pour le roi, y a plus de droit que d’autres. »
Où irait donc Catherine, si elle quittait la Russie ? À Paris ? Assurément Élisabeth ne consentirait jamais à grossir la liste des princes malheureux hospitalisés en France, en y joignant une grande-duchesse de Russie ! C’était bien assez que la mère de la grande-duchesse en fût ! Mais plus la chose paraît impossible à Catherine, plus elle s’enhardit précisément à la demander. Élisabeth, de son côté, ne se presse pas de répondre à cette mise en demeure embarrassante. Elle fait dire à la grande-duchesse qu’elle s’en expliquera de vive voix avec elle. Des jours et des semaines se passent. On poursuit l’enquête contre Bestoujef et ses prétendus complices, et, à en croire le marquis de L’Hôpital, qui suit fiévreusement la marche de l’affaire, on découvre tous les jours de nouvelles preuves de sa culpabilité, sans qu’on arrive pourtant à pouvoir dresser un acte d’accusation qui se tienne debout et permette une mise en jugement.
Enfin, Catherine l’emporte de haute lutte. Une nuit, on vient éveiller l’aumônier de l’impératrice avec la nouvelle que la grande-duchesse est au plus mal et demande à se confesser. Il y va, et se laisse convaincre de la nécessité de donner l’alarme à la tsarine. Élisabeth prend peur et consent à ce qu’on lui demande : pour rendre la santé à Catherine, il faut lui accorder une entrevue ; elle l’accorde.
Nous ne savons de cette rencontre que ce que Catherine nous en a raconté elle-même. À quarante années de distance son récit peut bien n’avoir pas été d’une fidélité absolue, et c’est une observation qui s’applique à l’ensemble de l’œuvre autobiographique à laquelle nous avons fait jusqu’à présent de nombreux emprunts et à laquelle nous ne pourrons malheureusement plus avoir recours, les Mémoires s’arrêtant à ce moment précis 10. Nulle trace cependant d’arrangement et de souci de l’effet dans cette page ; la narration s’élève sans apprêt et sans effort apparent à l’expression dramatique la plus intense. On voit le lieu de l’entretien : la chambre de toilette de l’impératrice, vaste pièce noyée dans une demi-obscurité, car l’entrevue a lieu le soir. Au fond, ainsi qu’un autel, la table de marbre blanc, devant laquelle Élisabeth passe de longues heures, cherchant le rêve fugitif de sa beauté disparue, brille dans l’ombre avec ses lourdes aiguières et ses bassins d’or fin jetant des lueurs fauves. Dans un de ces bassins, les yeux de Catherine attirés par la tache de lumière aperçoivent un rouleau de papier, que la main de la tsarine vient sans doute de jeter là. Ce sont, elle le devine, les pièces de conviction : sa correspondance avec Apraksine et avec Bestoujef. Derrière un écran, un murmure de voix étouffées : elle les reconnaît ! Son mari est là, et aussi Alexandre Chouvalof : des témoins à charge. Enfin Élisabeth paraît, hautaine, la parole brève, le regard dur. Catherine se jette à ses pieds. Sans donner à la souveraine le temps de commencer un interrogatoire, prenant les devants, elle renouvelle la prière qu’elle lui a adressée déjà par écrit : elle veut être renvoyée chez sa mère. Sa voix a des larmes : c’est la plainte douloureuse de l’enfant que les étrangers ont maltraité et qui demande à revenir auprès des siens. Élisabeth est surprise et légèrement embarrassée.
— Comment expliquerai-je votre renvoi ? dit-elle.
— En disant que j’ai eu le malheur de déplaire à Votre Majesté.
— Mais comment ferez-vous pour vivre ?
— Comme j’ai fait avant que Votre Majesté ait daigné m’appeler auprès d’elle.
— Mais votre mère a dû fuir son foyer. Elle est à Paris, vous le savez.
— Elle s’est attiré, en effet, la haine du roi de Prusse par amour pour la Russie.
La réplique est triomphante. Chaque mot porte. L’embarras de la tsarine augmente visiblement. Elle cherche cependant à reprendre l’offensive ; elle reproche à la jeune femme son excessive fierté. Une fois, au palais d’été, elle s’est trouvée dans le cas de lui demander si elle avait mal au cou, tellement elle paraissait éprouver de difficulté à incliner la tête devant l’impératrice. L’entretien tourne ainsi à une vulgaire querelle d’amour-propre blessé. Catherine se fait plus petite et plus humble qu’un brin d’herbe. Elle n’a aucun souvenir de l’incident que Sa Majesté veut bien lui rappeler. Sans doute elle est trop sotte pour avoir compris les paroles que l’impératrice a daigné lui adresser alors. Mais ses yeux — les yeux de bête fauve dont parle d’Éon — luisent en fixant la tsarine. Pour éviter ce regard, devant lequel Troubetzkoï et Boutourline ont tremblé, Élisabeth va à l’autre bout de la salle et adresse la parole au grand-duc. Catherine prête l’oreille. Pierre profite de l’occasion pour faire le procès de sa femme, qu’il juge condamnée d’avance. En termes violents, il dénonce sa méchanceté et son entêtement. Catherine bondit :
— Oui, je suis méchante, s’écrie-t-elle d’une voix vibrante, je le suis et le serai toujours contre ceux qui se conduisent injustement avec moi. Oui, je suis entêtée avec vous, depuis que je me suis convaincue qu’on ne gagnait rien en cédant à vos caprices !…
— Vous le voyez ! dit, en s’adressant à l’impératrice, le grand-duc qui croit triompher.
Mais l’impératrice se tait. Elle a rencontré une fois de plus le regard de Catherine, elle a entendu l’éclat de sa voix, et, elle aussi, elle a eu peur. Elle essaye encore d’intimider la jeune femme. Elle lui demande d’avouer les relations coupables qu’elle a eues avec Bestoujef et avec Apraksine, de reconnaître qu’elle a écrit à ce dernier d’autres lettres que celles qui sont au dossier. Sur son refus, elle menace de faire mettre l’ex-chancelier à la question.
— Comme il plaira à Votre Majesté, répond froidement Catherine.
Élisabeth est vaincue. Elle change aussitôt de ton ; prend un air de confidence ; fait comprendre d’un geste à Catherine qu’elle ne peut lui parler à cœur ouvert en présence du grand-duc et de Chouvalof. Catherine est prompte à saisir cette indication. Baissant la voix, elle dit, dans un murmure confus, qu’elle aussi voudrait ouvrir à l’impératrice sa pensée et son cœur. Élisabeth s’attendrit et répand quelques larmes. Catherine l’imite. Pierre et Chouvalof sont atterrés. Pour mettre fin à la scène, l’impératrice s’avise de s’apercevoir qu’il est tard. Effectivement, il est trois heures du matin. Catherine se retire ; mais avant qu’elle ait pu se mettre au lit, Alexandre Chouvalof vient, de la part de l’impératrice, la prier de se rassurer et lui annoncer une nouvelle et prochaine entrevue avec Sa Majesté. Quelques jours après, c’est le vice-chancelier en personne qui lui est dépêché par Élisabeth pour lui demander de ne plus songer à retourner en Allemagne. Enfin, le 23 mai 1758 11, les deux femmes se rencontrent de nouveau et se séparent enchantées en apparence l’une de l’autre. Catherine pleure encore, mais ce sont des larmes de joie qui coulent de ses yeux « au souvenir de toutes les bontés que l’impératrice lui a témoignées ». Sa victoire est complète, décisive.
Le procès de Bestoujef traîne encore pendant près d’une année ; mais il est évident que le ressort principal de l’intrigue dirigée contre l’ex-chancelier est désormais hors d’usage. En octobre 1758, le marquis de L’Hôpital en arrive à craindre un retour en grâce du redoutable adversaire. Le mois d’avril suivant, Élisabeth se décide à terminer l’affaire par une cote mal taillée. Un manifeste dénonce au public l’iniquité du ministre perfide « qui par l’aveugle ambition de se rendre important a cherché à inspirer à l’impératrice de la méfiance sur le compte de son bien-aimé neveu et héritier le grand-duc et sa chère nièce la grande-duchesse… ». Pourtant ce grand et seul coupable, « dont les intrigues n’ont pas réussi », échappe à la peine capitale « que ses crimes portent et prononcent d’eux-mêmes ». Ses biens ne sont même pas confisqués. Il est simplement exilé dans sa terre de Goretovo. Les autres coaccusés (le feld-maréchal Apraksine étant mort au cours du procès d’une attaque d’apoplexie) bénéficient d’une indulgence égale.
« La crainte qui domine dans tous les esprits de cette nation sujette au despotisme, écrit à cette époque le marquis de L’Hôpital, donna à la grande-duchesse pour appui tous les grands seigneurs et les dames les plus intimes de l’impératrice qui cabalaient en sa faveur. Le favori, chambellan Schwalof, se mit à la tête de ce parti avec son cousin, Pierre Schwalof. Il n’y eut que le comte Woronzof et M. Alsoufiof qui restèrent fidèles à leur souveraine. Tout le reste, intimidé, lâche et perfide, en couvrant leur conduite du respect qu’ils doivent à madame la grande-duchesse, se prêtèrent à ses désirs et l’informèrent de tout ce qu’ils découvrirent des sentiments et des dispositions de Sa Majesté Impériale. »
Quant à Pierre, après s’être aventuré comme nous savons, il fut prompt à baisser pavillon. Au mois de juin 1758, Catherine en venait à exiger impérieusement de lui le renvoi de son favori Brockdorf, qui, quelques mois auparavant, allait à droite et à gauche, répétant qu’il fallait « écraser la vipère ». La « vipère », c’était Catherine. À la fin de l’année suivante, ce n’était plus la grande-duchesse, c’était son mari qui demandait à revenir en Allemagne :
« M. le grand-duc, mandait le marquis de L’Hôpital, a été indisposé depuis quelques jours. J’ai appris qu’il avait même fait demander à l’impératrice, par M. le grand chambellan, qu’il a fait venir chez lui exprès, pour le prier d’engager Sa Majesté Impériale à lui donner la permission de se retirer dans le Holstein. Cette démarche indiscrète n’est regardée de Sa Majesté Impériale que comme partant d’un cerveau malade, et ce mouvement d’humeur vient de ce que l’impératrice a pris des musiciens et des chanteurs que ce prince a à ses gages. Madame la grande-duchesse parut mardi dernier à la cour ; l’impératrice la reçut très bien, et lui fit plus d’accueil qu’à l’ordinaire. »
Quelle que fût la légèreté de Pierre, il est probable que sa mauvaise humeur avait une cause plus sérieuse. Il resta néanmoins en Russie pour y remplir sa lugubre destinée, et en ce moment cette destinée était écrite déjà. Pierre, s’il avait été plus clairvoyant, aurait pu la lire aussi dans les yeux de Catherine.
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