1.4
Liée politiquement avec Williams et Bestoujef, amoureusement et politiquement avec Poniatowski, Catherine n’est plus cette recluse que nous avons connue, surveillée par des officiers de cour travestis en policiers, malmenée par son mari, terrorisée par Élisabeth. Les agents du chancelier ont été domptés un à un, et il a fini par avoir le même sort. Pierre demeure l’être grossier, extravagant et insupportable qu’il a toujours été, « une brute bizarre et bigarrée de folie », selon l’expression de Sainte-Beuve. Il lui arrive encore de se rendre odieux. Fréquemment, il se met au lit ivre mort, et entre deux hoquets il parle à sa femme de son sujet favori, c’est-à-dire de ses amours avec la duchesse de Courlande, qui est bossue, ou avec la freiline Vorontsof, qui est marquée de la petite vérole. Catherine faisant semblant de dormir, il la bourre de coups de poing et de coups de pied pour la tenir éveillée, jusqu’à ce que le sommeil finisse par s’emparer de lui. Il est presque toujours ivre et de plus en plus fou. En 1758, Catherine accouche d’une fille, la tsarevna Anna, dont la paternité est attribuée à Poniatowski. Au moment où elle se sent prise des douleurs de l’enfantement, à deux heures et demie du matin, Pierre, averti, arrive, « habillé de son uniforme de Holstein, en bottes et en éperons, son écharpe autour du corps et une énorme épée au côté ». Catherine lui demandant ce que veut dire cet accoutrement, il répond que « ce n’est que dans l’occasion qu’on reconnaît ses vrais amis, que dans cet habillement il est prêt à agir selon son devoir, que le devoir d’un officier holsteinois est de défendre selon son serment la maison ducale contre tous ses ennemis, et que, comme il croyait sa femme seule, il arrivait à son secours ». Il peut à peine se tenir sur ses jambes. Il a pourtant, nous l’avons vu, des retours plus agréables pour Catherine, des accès de bonne humeur et des complaisances accidentelles, qu’il exagère, comme le veut son naturel extravagant, mais dont sa femme tire profit. C’est, en partie, qu’il a subi peu à peu, comme les autres, sinon le charme de la grande-duchesse, du moins l’ascendant de son caractère et de son esprit. Il n’a eu que de trop fréquentes occasions de reconnaître la sagesse de ses conseils et la justesse de ses vues. Il a pris l’habitude de recourir à elle, dans toutes ses difficultés, et peu à peu dans ce cerveau obscurci l’idée s’est développée d’une supériorité qu’il devait un jour ressentir si terriblement. Au moment fatal, c’est cette idée qui, l’obsédant et le décourageant, paralysera sa défense.
« Le grand-duc, depuis longtemps, écrit Catherine dans ses Mémoires, m’appelait « Madame la Ressource », et, quelque fâché ou boudeur qu’il fût contre moi, s’il se trouvait en détresse sur quelque point que ce fût, il venait courir à toutes jambes… chez moi, pour avoir mon avis, et, dès qu’il l’avait saisi, il se sauvait derechef à toutes jambes. »
Quant à Élisabeth, épuisée par une vie déréglée, poursuivie par des terreurs qui font qu’elle ne couche jamais deux nuits dans la même chambre, et qu’on a cherché dans tout son empire un homme doué d’une résistance assez grande au sommeil pour veiller auprès de son lit sans jamais s’assoupir 9, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même.
« Cette princesse, mande le marquis de L’Hôpital à la date du 6 janvier 1759, est tombée dans une superstition singulière. Elle reste des heures entières devant une image à laquelle elle a grande dévotion ; elle lui parle, elle la consulte ; elle vient à l’Opéra à onze heures, soupe à une heure et se couche à cinq heures. Le comte Chouvalof est l’homme à la mode. Sa famille obsède l’impératrice, et toutes les affaires vont comme il plaît à Dieu… »
Ce nouveau favori, Ivan Chouvalof, ne craint pas d’affronter la jalousie et la colère de l’impératrice en faisant sous ses yeux une cour assidue à la grande-duchesse, qui commence à attirer tous les regards. Il ambitionnerait « ce double emploi », assure le baron de Breteuil, « quelque dangereux qu’il fût ». Aussi, dès l’année 1757, le marquis de L’Hôpital s’effraye et se scandalise de voir la jeune cour (et la jeune cour, politiquement parlant, c’est Catherine) « rompre ouvertement en visière à l’impératrice, établir une cabale et un parti… ». « On prétend, dit-il, que l’impératrice a renoncé absolument à s’en offenser, et leur laisse la bride sur le cou. » À la même époque, dans une conversation à laquelle prennent part tous les ministres étrangers, la grande-duchesse, parlant à l’ambassadeur du roi de son goût pour l’équitation, s’écrie : « Il n’y a pas de femme plus hardie que moi ; je suis d’une témérité effrénée. » D’Éon, qui la voit à ce moment, la dépeint ainsi :
« La grande-duchesse est romanesque, ardente, passionnée ; elle a l’œil brillant, le regard fascinateur, vitreux, un regard de bête fauve. Son front est haut, et si je ne me trompe, il y a un long et effrayant avenir écrit sur ce front-là. Elle est prévenante, affable ; mais quand elle s’approche de moi, je recule par un mouvement dont je ne suis pas le maître. Elle me fait peur. »
Elle se fait craindre, en effet, et elle fascine un cercle de plus en plus étendu de personnes, qui deviennent les esclaves de sa volonté, de son ambition, de ses passions enfin, de jour en jour plus ardentes. Aussi n’est-ce pas seulement dans le domaine de la politique qu’elle prend, dès à présent, ses coudées franches, et si par un côté la jeune cour ressemble à une mer orageuse, ainsi que le veut le marquis de L’Hôpital, le baron de Breteuil lui découvre sans doute aussi une ressemblance avec les environs du Parc aux cerfs. La licence est d’ailleurs partout à l’ordre du jour pendant ces dernières années du règne d’Élisabeth. En mars 1755, le résident saxon, Funcke, rend compte de la représentation au théâtre impérial d’un opéra en russe : Céphale et Procris. Élisabeth assiste au spectacle, le grand-duc également et toute la cour — et c’est précisément la cour avec ses mœurs dépravées qui se trouve mise en scène, dans une suite de tableaux d’un réalisme si répugnant que l’honnête Funcke se dit obligé de tirer le rideau sur ces turpitudes. C’est à la même année que se rapporte dans les Mémoires de Catherine l’épisode suivant qui ouvre un chapitre nouveau dans l’histoire de sa vie intime : celui des sorties nocturnes, rendant désormais entièrement illusoire le semblant de surveillance encore exercé autour de sa personne. Au cours de l’hiver, Léon Narychkine, qui, fidèle à ses inspirations bouffonnes, a pris l’habitude de miauler comme un chat à la porte de la grande-duchesse pour annoncer sa présence et demander l’entrée, fait entendre un soir le signal familier, au moment où Catherine est sur le point de se mettre au lit. Introduit, il lui propose d’aller voir la femme de son frère aîné, Anna Nikitichna, qui est malade. « Quand ? » « Cette nuit. » « Vous êtes fou ! » « J’ai toute ma tête, et rien n’est plus facile. » Là-dessus il explique son projet et les précautions qu’il a imaginées : on passera par l’appartement du grand-duc, qui ne s’apercevra de rien, étant attablé avec quelques aimables soupeurs et soupeuses, à moins qu’il ne soit déjà sous la table. Aucun risque à courir. Il fait si bien que Catherine n’hésite plus. Elle se fait déshabiller et coucher par la Vladislavova, en même temps qu’elle ordonne à un Kalmouk qu’elle a auprès d’elle et qu’elle a dressé à une obéissance aveugle de lui préparer des vêtements masculins. La Vladislavova renvoyée, elle se lève, et la voilà partie au bras de Léon Narychkine. On arrive sans encombre chez Anna Nikitichna, que l’on trouve en bonne santé et en joyeuse compagnie. On s’amuse à merveille et on se promet de recommencer. On recommence en effet. Poniatowski, bien entendu, est de la fête. Parfois on revient à pied par les rues mal hantées de Pétersbourg. Puis, l’hiver devenant plus rigoureux, on avise au moyen de renouveler ces plaisirs sans exposer la grande-duchesse à l’épreuve des nuits inclémentes, et la joyeuse compagnie finit par se transporter chez elle, dans sa chambre à coucher, toujours à travers l’appartement du grand-duc qui ne devient pas plus clairvoyant.
Après ses secondes couches, les nuits ne suffisant plus à Catherine, elle s’arrange pour recevoir dans la journée quand, qui et comme il lui plaît. Elle a eu, on s’en souvient, à souffrir du froid lors de sa première grossesse ; elle en prend prétexte pour se bâtir à côté de son lit, au moyen d’un assemblage d’écrans, une sorte de réduit intime, où elle prétend être à l’abri des vents coulis. Quand ceux qui entrent dans sa chambre sans être initiés au mystère de cette retraite demandent ce qu’elle peut bien cacher, on leur répond : « C’est la chaise percée. » En attendant, Catherine y donne fréquemment l’hospitalité à des visiteurs de choix comme Léon Narychkine ou le comte Poniatowski. Celui-ci arrive et s’en va affublé d’une perruque blonde qui le rend méconnaissable, et si on l’arrête au passage en demandant : « Qui va là ? », il répond : « Le musicien du grand-duc. » Le « cabinet », fruit de l’esprit inventif de Catherine, est si ingénieusement aménagé que Catherine peut, sans quitter son lit, se mettre en communication avec ceux qui s’y trouvent, ou, en tirant un des rideaux du lit, les dérober à tous les regards. C’est ainsi qu’ayant auprès d’elle, derrière ce rideau protecteur, les deux Narychkine, Poniatowski et quelques autres compagnons, Sieniavine, Ismaïlof, elle reçoit le comte Pierre Chouvalof, qui vient chez elle de la part de l’impératrice et qui s’en va convaincu qu’il a trouvé la grande-duchesse seule. Chouvalof parti, Catherine se déclare en proie à une faim terrible, se fait apporter six plats, et, les domestiques renvoyés, elle donne à souper à ses amis. Puis elle joue de nouveau du rideau, et, rappelant les domestiques pour leur faire emporter les plats vides, elle jouit de leur ébahissement devant cette voracité extraordinaire.
Nul doute que ses demoiselles d’honneur ne soient au fait de ces prouesses. Mais elles ont mieux à faire que de s’en émouvoir. Elles ne manquent pas non plus de visiteurs diurnes et nocturnes. Pour arriver à leurs appartements, il faut, il est vrai, passer par celui de leur gouvernante, madame Schmidt, ou celui de la princesse de Courlande, directrice honoraire de l’établissement. Mais madame Schmidt, malade presque toujours la nuit des indigestions qu’elle se donne dans la journée, laisse généralement le passage libre. Et quant à la princesse de Courlande, il suffit d’être bel homme et de payer péage en passant. Nous avons vu ce qui en est du grand-duc. Pourtant, à la nouvelle de la seconde grossesse de sa femme, Pierre a un mouvement d’humeur. Il ne se souvient pas d’y avoir été pour quelque chose. « Dieu sait où elle les prend ! grommelle-t-il en pleine table. Je ne sais pas trop si cet enfant est à moi et s’il faut que je le prenne à mon compte. » Léon Narychkine, qui est présent, se hâte de rapporter le propos à Catherine. Elle ne se montre nullement effrayée : « Vous êtes des enfants, dit-elle en haussant les épaules. Allez le trouver, parlez haut et exigez de lui sur l’heure un serment comme quoi il n’a pas couché depuis quatre mois avec sa femme. Après quoi vous vous déclarerez prêts à porter le fait à la connaissance du comte Alexandre Chouvalof, le grand inquisiteur de l’Empire. » Elle appelait ainsi le chef de la terrible « chancellerie secrète », qui, de nos jours, a été remplacée par la fameuse 3e section. Léon Narychkine exécute fidèlement la commission. « Allez au diable ! » lui répond le grand-duc, dont la conscience n’est pas tranquille.
Malgré la belle assurance dont elle fait preuve en cette occasion, l’incident ne laisse cependant pas d’inquiéter Catherine. Elle y voit un avertissement et comme un commencement d’hostilités dans la lutte décisive à laquelle elle se prépare depuis quelque temps déjà, poussée par le flot montant des appétits de jouissance et de domination qu’elle sent sourdre en elle. Mais elle accepte le défi. C’est à ce moment, s’il faut l’en croire, qu’elle prend la résolution de « suivre une voie indépendante », et l’on devine où vont dans sa pensée ces paroles si simples. La déchéance et l’agonie de Pierre III dans la sinistre maison de Ropcha sont au bout du chemin qu’elle a choisi. Mais c’est à ce moment aussi que se déchaîne la crise qui la met en quelques heures et pour quelques mois en face du néant, de la ruine possible de toutes ses espérances et de toutes ses ambitions.