‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 27 sur 98 · 2.1

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Après le départ de Williams et de Poniatowski, après la chute de Bestoujef, Catherine se trouva séparée de tous ceux avec lesquels les hasards de sa destinée l’avaient le plus rapprochée depuis son arrivée en Russie. Zahar Tchernichof ne quittait plus l’armée. Serge Saltykof résidait à Hambourg dans une sorte d’exil. En avril 1759, elle perdit sa fille. L’année suivante, sa mère mourut à Paris. On peut dire que cette dernière mort arriva à temps. La princesse de Zerbst menait depuis deux ans à Paris une vie qui ne faisait pas trop honneur à sa fille et qui lui causait de graves embarras. Sur les bords de la Seine, et même ailleurs, on commençait à parler de la comtesse d’Oldenbourg d’une façon peu édifiante. C’est sous ce nom d’emprunt que la princesse était venue en France en compagnie d’un gentilhomme français, M. de Pouilly, dont elle avait fait la connaissance à Hambourg chez son parent, M. de Champeaux, résident du roi dans cette ville, et avec lequel elle avait voyagé en Allemagne et en Hollande, sans négliger sans doute le pays du Tendre. À Paris on se sépara : M. de Pouilly alla retrouver des parents à la campagne. La comtesse d’Oldenbourg se consola en écrivant à peu près tous les jours à ce compagnon de quelques mois. Elle chercha aussi d’autres consolations. Ses lettres, dont une partie a été publiée récemment, sont vraiment charmantes. Leur éditeur, M. Bilbassov, croit que Catherine s’en est inspirée beaucoup plus que de madame de Sévigné. Il se peut qu’il ait raison.

« Souvenez-vous que je vous écrivis hier. Celle-ci, c’est par provision pour demain ou après-demain. Ainsi, insensiblement vous aurez vos volontés, et vous verrez qu’il se trouvera au bout du compte que je vous écrirai quelquefois tous les jours… Hier, représentation première du nouvel opéra : Les Fêtes d’Euterpe. Je fus en grande loge, celle du roi, avec madame de Lowendahl. Que de regards ! Quels regards ! Quelle curiosité ! On fut indulgent, je ne fus pas sifflée. Madame la duchesse d’Orléans apparut en grandissime panier-grande loge (sic). Son air n’est point d’esprit. Elle avait été malade la veille à mourir. L’opéra est horrible : il n’a pas le sens commun, il n’y en eut jamais de tel. Je n’en aime que la Arnaud, Gelin, la Vestin et la Lyonais. Voulez-vous les paroles ? Je vous les enverrai. »

Cela est du 9 août 1758, et c’est bien la manière de Catherine dans ses pancartes adressées plus tard à Grimm. Voici encore, dans le même style, une description de Choisy, qui est curieuse : « Quel charmant rien pour le roi de France ! Mais qu’il est joli ! Quel goût ! Enfin quelle belle âme annonce la douceur, la sérénité de ce lieu et de tout ce palais ! Le cœur du monarque m’y a paru peint. Louis XIV avait doré, surchargé, entassé. Ceci est élégant, bon, point d’ostentation. C’est un riche particulier. Tout y vit. Tout est modéré. C’est un séjour enchanté créé par les Grâces, la bonté y préside, la vanité y a plié sous l’humanité. Enfin c’est Louis XV. »

Quant au fond de cette correspondance, il rappelle également celui du commerce épistolaire de Catherine avec son « souffre-douleur ». C’est le même mélange bizarre de sujets hétérogènes. La comtesse d’Oldenbourg y raconte à son ami l’histoire de Russie, pêle-mêle avec celle de ses propres déboires. Ceux-ci sont considérables. L’incognito, qu’elle a adopté, ne l’empêche pas de vouloir tenir un état de maison princier. Elle a un maréchal de cour qui s’appelle le marquis de Saint-Simon, un écuyer qui est le marquis de Folin, un chambellan, des demoiselles d’honneur, et le reste. Elle choisit pour y habiter un magnifique hôtel, celui de Chaulnes. Il lui faut une loge à l’Opéra. Tout cela coûte beaucoup d’argent. Or les revenus du duché de Zerbst ont été confisqués par Frédéric. Reste la Russie, sur laquelle, en effet, la princesse ne tarde pas à tirer des lettres de change, dont Catherine doit entreprendre d’encaisser le montant. Elles reviennent à Paris, protestées. Élisabeth ne veut pas en entendre parler. Elle ne daigne même pas répondre aux lettres éplorées de sa cousine. Catherine répond aux lettres, mais n’a guère le moyen de répondre aux demandes d’argent. La princesse a aussi à se plaindre de persécutions, sur lesquelles elle ne s’explique pas clairement dans ses lettres à M. de Pouilly, mais qui la tourmentent, dit-elle, jusqu’au point de déranger sa santé. Elle assure que « le diable n’y perd rien, et que les hommes y gagnent ». Il faut l’en croire sur parole. À la fin de 1759, elle est terriblement endettée. Catherine lui envoie, pour tout secours, quelques livres de thé et de rhubarbe. Elle ne reçoit plus ces présents. Elle meurt le 16 mai 1760. On met sous scellés sa correspondance. C’est encore un gros souci pour Catherine : elle a peur pour la réputation de sa mère ; elle a eu lieu de craindre aussi l’effet que certaines de ses lettres à elle pourraient produire, si, revenant en Russie, elles tombaient en d’autres mains que les siennes. Une intervention courtoise du duc de Choiseul arrange les choses au mieux. Les papiers de la princesse sont soumis à un examen discret, et les billets galants ou autres documents compromettants qu’on y trouve sont livrés aux flammes. Les dettes laissées par la défunte donnent plus d’embarras. Un instant Catherine court le risque de voir vendre aux enchères les meubles et les bijoux de la princesse que ses créanciers ont saisis. Pourtant, après s’être un peu fait tirer l’oreille, Élisabeth consent à payer les 4 ou 500 000 francs que le séjour à l’hôtel de Chaulnes, la loge à l’Opéra et les autres plaisirs parisiens de la comtesse d’Oldenbourg avaient engloutis.

Ainsi se brisaient les derniers liens qui rattachaient encore la fille de la princesse de Zerbst à son pays d’origine. Mais en Russie elle n’avait plus à craindre l’isolement. Williams était remplacé par Keith. Celui-ci s’appliqua, il est vrai, de préférence, à rechercher la faveur du grand-duc. Au contraire de son prédécesseur, il jugeait Pierre très suffisant pour le rôle qu’il entendait lui faire jouer : un simple rôle de rapporteur et d’espion. Pierre s’y montra parfait effectivement. Son esprit pervers lui faisait trouver un malin plaisir dans cette basse besogne. Bientôt les services qu’il rendait ainsi à l’Angleterre et à la Prusse, et auxquels Frédéric consacre un souvenir reconnaissant dans son Histoire de la guerre de Sept Ans, furent de notoriété publique à Pétersbourg. Cela n’empêcha pas d’ailleurs Keith de soigner aussi, accessoirement, la grande-duchesse et de lui prêter de l’argent, comme avait fait Williams.

Poniatowski, à son tour, fut remplacé. Au printemps de 1759 arrivait à Saint-Pétersbourg le comte Schwerin, aide de camp du roi de Prusse, fait prisonnier à la bataille de Zorndorf (25 août 1758). On le traita comme un étranger de distinction qui serait venu visiter la capitale. Pour la forme seulement, on laissait auprès de lui deux officiers chargés de la garde de sa personne. L’un de ces officiers s’était distingué particulièrement à Zorndorf. Il avait reçu trois blessures sans quitter son poste. Il possédait le courage fataliste des hommes d’Orient. Il croyait à sa destinée. Il avait raison : c’était Grégoire Orlof. Ils étaient cinq frères dans les régiments de garde. Grand comme son frère Alexis, doué d’une force herculéenne comme lui, Grégoire Orlof l’emportait sur tous par la beauté de son visage au profil régulier et doux. Il était plus beau que Poniatowski, plus beau même que Serge Saltykof : un colosse avec une adorable tête d’ange sur les épaules. Il n’avait que cela d’angélique, d’ailleurs. Peu intelligent et d’instruction nulle, menant la vie commune de ses compagnons d’armes, mais la menant à outrance, passant son temps à jouer, à boire et à courtiser la brune et la blonde ; prompt à chercher une querelle et à assommer qui lui tenait tête ; toujours prêt à payer de sa personne à défaut d’autre monnaie ; toujours disposé à mettre sa fortune au jeu sur un coup de dé, d’autant qu’il n’avait rien à perdre ; ayant l’air d’être entre deux vins même quand il se trouvait par hasard à jeun ; insatiablement avide de tous les plaisirs, éperdument disposé à courir toutes les aventures, ayant fait de la folie son état habituel, tel était celui qui allait entrer dans la vie de la future impératrice, et, associant encore la politique et l’amour, tenir pendant longtemps la seconde, sinon la première place dans son esprit et dans son cœur. La première était pour l’ambition. Il n’y avait assurément pas, dans les traits que nous soulignons, de quoi faire un héros de roman ; mais il n’y avait pas de quoi effaroucher Catherine. Elle aussi aima toute sa vie les aventures et conséquemment ne détesta pas les aventuriers. La « témérité effrénée » qu’elle s’était découverte un jour en parlant au marquis de L’Hôpital s’alliait bien à celle de Grégoire Orlof. Plus que la beauté et mieux que l’esprit, il possédait un charme qui fut pendant longtemps aux yeux de Catherine le plus puissant peut-être de tous, qui exerçait sur elle une espèce de fascination, qui la séduisit un jour chez Patiomkine et l’attacha pendant des années à la personne disgracieuse de ce cyclope borgne et louche : il avait le diable au corps.

Königsberg, où il tint garnison, conserva longtemps le souvenir de son séjour et de ses prouesses, dans tous les genres, de viveur à grandes guides. Il recommença à Pétersbourg. En 1760 il reçut le poste envié d’aide de camp du général grand maître de l’artillerie. La place était occupée par le comte P.-I. Chouvalof, cousin germain du tout-puissant favori d’Élisabeth. Cela mit Orlof en évidence. Chouvalof avait une maîtresse, la princesse Hélène Kourakine, dont la beauté faisait l’admiration de Saint-Pétersbourg. Orlof devint le rival de son nouveau chef, et l’emporta. Cela attira sur lui tous les regards, y compris ceux de Catherine. Mais il faillit payer cher son triomphe. Chouvalof n’était pas d’humeur à pardonner une semblable injure. La confiance qu’Orlof avait dans sa bonne étoile ne le trahit pas cette fois encore : Chouvalof mourut avant d’avoir eu le temps de se venger, et Catherine continua à s’intéresser aux aventures de ce jeune homme qui risquait sa tête en faisant tourner pour lui celle d’une belle princesse. Le hasard fit qu’il habita une maison située en face du palais d’hiver. Cela aida aussi à un rapprochement qui ne devait pas tarder.

Cet officier plein d’audace et de séduction était aussi, devait être un homme influent dans le milieu au sein duquel il vivait. Et ce milieu avait, devait avoir, une importance capitale pour une grande-duchesse de Russie, qui s’était déterminée à « suivre une voie indépendante ». Dans ses Mémoires, Catherine revient à plusieurs reprises sur la préoccupation qu’elle prétend avoir eue de bonne heure, et gardée constamment, de se concilier la faveur d’un élément qu’elle a reconnu devoir être le véritable et seul appui de sa fortune en Russie. Cet élément, elle l’appelle : le « public » russe. Elle s’inquiète à tout propos de ce que ce « public » dira ou pensera d’elle. Elle songe à le bien disposer pour ses intérêts. Elle voudrait faire en sorte qu’il s’habituât à compter sur elle en cas de besoin, pour qu’elle puisse de son côté compter sur lui. C’est une façon de parler qui pourrait inspirer des doutes sur l’authenticité du document où nous la trouvons consignée. À l’époque où Catherine est censée nous avoir transmis ces confidences, elle ne faisait pas seulement bon marché de cet élément qu’elle aurait prisé si haut trente ans auparavant ; elle avait eu encore le temps de s’apercevoir qu’il n’existait pas en Russie, du moins dans cette acception et avec un rôle ainsi défini. Un « public » de cette sorte, c’est-à-dire une collectivité sociale, douée d’intelligence et de volonté, susceptible de penser et d’agir en commun, où l’aurait-elle trouvée dans la Russie d’alors ? Rien de pareil ne s’offrait à sa vue. En haut, un groupe de fonctionnaires et de courtisans, hiérarchiquement asservis à tous les degrés du tchin et à tous les échelons de la bassesse humaine, qu’un regard faisait trembler, qu’un signe faisait rentrer dans le néant ; en bas : le peuple, c’est-à-dire une quantité de forces musculaires disponibles pour la corvée, les âmes ne comptant que pour le calcul des unités dans le dénombrement des inventaires ; au milieu : rien, sinon le clergé, force considérable, mais peu accessible, peu maniable, capable d’agir plutôt de haut en bas que de bas en haut, nullement utilisable pour un but politique à atteindre. Ce n’était pas tout cela qui avait soutenu Élisabeth et l’avait placée sur le trône. Quelque chose cependant l’y avait fait asseoir. Il y avait quelque chose, de fort et d’agissant à l’occasion, en dehors de toutes ces non-valeurs : il y avait l’armée.

Catherine aima Grégoire Orlof pour sa beauté, pour son courage, pour sa taille de géant, pour son audace et pour sa folie. Elle l’aima aussi pour les quatre régiments de la garde que lui et ses frères paraissaient tenir dans leurs mains aux muscles d’acier. Lui, de son côté, ne s’attarda pas longtemps aux pieds de la princesse Kourakine. Il n’était pas homme à ne pas lever les yeux plus haut, alors surtout qu’il rencontrait des sourires encourageants. Il n’était pas homme non plus à faire mystère de ses nouvelles amours. Il avait affiché la princesse, sans se soucier de ce qu’en dirait le grand maître d’artillerie ; il afficha la grande-duchesse avec la même désinvolture. Pierre ne dit rien : il était trop occupé ailleurs ; Élisabeth ne dit rien : elle se mourait. Catherine laissa faire : il ne lui déplaisait pas que dans telle ou telle caserne, à la veillée, on associât son nom à celui du bel Orlof, dont les officiers raffolaient et pour lequel les hommes se seraient jetés au feu. Plus tard, en août 1762, elle écrivit à Poniatowski :

« Osten se souvient d’avoir vu Orlof me suivre partout et faire mille folies ; sa passion pour moi était publique. »

Elle voulut bien être suivie. Après Poniatowski, ce soudard violent et tapageur dut sans doute lui paraître d’une saveur un peu grossière. Mais elle ne s’était pas russifiée pour rien. Le goût, le besoin même de tels contrastes était dans le tempérament de ce peuple né d’hier à une civilisation hâtive, qui devenait son peuple à elle, dont elle arrivait peu à peu à s’assimiler et à faire sien le naturel tout entier, jusqu’aux plus intimes replis. Après quelques mois passés dans les raffinements les plus savants du luxe le plus exquis, Patiomkine se jetait dans une kibitka et faisait trois mille kilomètres d’une traite, en mangeant des oignons crus. Catherine ne voyagea pas en kibitka, mais elle alla volontiers, en amour, d’un extrême à l’autre. Après Patiomkine, qui était un sauvage, elle trouva du charme à Mamonof, que le prince de Ligne lui-même estimait de bonne compagnie. La passion fruste et brutale du lieutenant russe la reposa en 1762 des hommages quintessenciés et mièvres du diplomate polonais.

Voltaire, Montesquieu et la société parisienne n’y perdirent d’ailleurs rien. C’est à la même époque qu’elle se lia avec la si célèbre plus tard et si encombrante princesse Dachkof. Des trois filles du comte Roman Vorontsof, frère du vice-chancelier, celle-ci était la cadette. L’aînée, Marie, avait épousé le comte Boutourline. La seconde, Élisabeth, songeait parfois à épouser le grand-duc. C’était la favorite. L’impératrice lui avait donné par ironie le nom de madame de Pompadour, et tout le monde l’appelait ainsi à la cour. La troisième, Catherine, avait quinze ans quand, en 1758, la grande-duchesse la rencontra dans la maison du comte Michel Vorontsof, son oncle. Elle ne savait pas un mot de russe, ne parlait que le français et avait lu tous les livres écrits dans cette langue qu’elle avait pu se procurer à Pétersbourg. Elle plut énormément à Catherine. Étant devenue, bientôt après, la femme du prince Dachkof, elle le suivit à Moscou, et Catherine la perdit de vue pendant deux ans. En 1761, elle revint à Pétersbourg et passa l’été de cette année dans une datcha appartenant à son oncle Vorontsof et située à mi-chemin entre Peterhof, où séjournait l’impératrice, et Oranienbaum, la résidence habituelle du grand-duc et de la grande-duchesse pendant la chaude saison. Tous les dimanches, Catherine se rendait à Peterhof, pour y voir son fils, dont Élisabeth ne se dessaisissait point. En revenant, elle s’arrêtait à la datcha Vorontsof, emmenait sa jeune amie et la gardait auprès d’elle le reste de la journée. On parlait philosophie, histoire et littérature. On agitait les problèmes scientifiques et sociaux les plus graves. Peut-être abordait-on parfois des sujets plus gais ; mais entre ces deux jeunes femmes, dont l’une avait à peine trente ans et l’autre pas encore vingt, la gaieté fut un rare compagnon. La grande-duchesse avait à ce moment de trop graves préoccupations, et la princesse Dachkof fut toute sa vie un esprit morose. Plus tard, sa société parut moins plaisante à Catherine et finit même par lui devenir tout à fait odieuse. Mais à présent la future Sémiramis était bien aise de trouver à qui parler de toutes les choses auxquelles le bel Orlof n’entendait rien. Il lui agréait encore de rencontrer dans un cerveau indigène, dans une intelligence russe, le reflet, si pâle qu’il fût, de cette culture occidentale, dont elle songeait vaguement à devenir le foyer au sein de l’immense et barbare empire. Cette petite personne de dix-sept ans, qui, elle aussi, avait lu Voltaire, était un sujet précieux, une première conquête dans l’œuvre de propagande à accomplir. Et puis, c’était une grande dame russe, tenant par sa naissance et par son mariage à deux familles influentes. Cela encore avait son prix. Enfin, sous le vernis d’une instruction pareille à la sienne, semblablement hétérogène et incomplète, sous le bric-à-brac d’idées et de connaissances ramassées çà et là au hasard des lectures rapides, Catherine découvrait chez son amie une âme ardente, fougueuse, prête à se livrer au hasard. Le démon de la folie, qui secouait le grand corps athlétique du nouvel amant de son choix, habitait aussi ce frêle corps d’enfant. Elles marchèrent la main dans la main jusqu’au jour qui décida du sort de l’une d’elles.

Ni l’acquisition d’Orlof ni celle de cette nouvelle amie ne compensaient pourtant la perte de Bestoujef. L’homme d’État rompu aux affaires, l’homme d’expérience et de sage conseil réclamait également un remplaçant. Il en eut un : ce fut Panine. Panine était un élève politique de l’ex-chancelier. Dix ans auparavant, Bestoujef avait pensé à lui pour occuper auprès d’Élisabeth la place de favori. Panine était alors un beau jeune homme de vingt-neuf ans, et la tsarine le regarda pendant quelque temps d’un œil point indifférent. Les Chouvalof, qui considéraient la place dont il s’agit comme une sorte de patrimoine, et qui s’alliaient aux Vorontsof contre la suprématie de Bestoujef, l’emportèrent alors. Au dire d’un témoin, qui fut à même d’être bien renseigné (Poniatowski, dans ses Mémoires), Panine aurait fait preuve d’une insigne maladresse : il se serait endormi à la porte de la salle de bains de l’impératrice, au lieu d’y faire son entrée à un moment propice. Il fut envoyé à Copenhague, puis à Stockholm, où il joua un rôle assez important, travaillant à combattre l’influence française. Le changement de système, qui rangea la Russie et la France côte à côte dans le même camp, nécessita en 1760 son rappel. Élisabeth songea à lui pour le poste de gouverneur du grand-duc Paul, devenu vacant par la retraite de Behtieïef. Les Chouvalof ne s’opposèrent plus à ce choix. Après Alexandre Chouvalof, après Pierre Chouvalof, son frère, c’était maintenant Ivan Chouvalof, un cousin, qui tenait l’autre poste, le seul qui importât. Âgé de trente ans, il ne craignait pas la concurrence de Panine, qui avait vieilli.

Doué d’un esprit froid, méthodique, avec une nonchalance de caractère qui s’aggrava plus tard, Panine était fait pour servir de contrepoids dans cette réunion de tempéraments fougueux, dont Catherine formait le centre. Ses idées politiques le rapprochaient naturellement de la grande-duchesse, par cela même qu’elles l’éloignaient des tendances prussiennes du grand-duc. Il demeurait autrichien comme Bestoujef. L’humeur bizarre de Pierre l’effrayait aussi, d’autant qu’il eut bientôt à en souffrir personnellement. On causa. Or, de quoi pouvait-on causer, sinon, avant toutes choses, de l’événement qui semblait de plus en plus prochain et qui, jusqu’à l’autre extrémité de l’Europe, commençait à préoccuper tous les esprits ? Élisabeth se mourait, et sa mort ne serait pas à Pétersbourg seulement le signal d’un bouleversement politique d’une importance incalculable. Tous les intérêts actuellement en jeu dans la lutte engagée entre les grandes puissances du continent dépendaient de cette éventualité prochaine. Après la prise de Colberg (décembre 1761), quelques mois de plus accordés à l’action combinée des troupes russes et autrichiennes, c’était la perte de Frédéric, certaine, inévitable. Le vaincu de Gross-Jägersdorf et de Künersdorf ne se faisait pas illusion à cet égard. Mais on pouvait prévoir également que l’avènement de Pierre III serait la fin de cette campagne commune contre le roi de Prusse.

Panine envisagea le problème, et se montra disposé à le résoudre sinon tout à fait dans le sens des ambitions secrètes de Catherine, du moins de façon à ménager ses intérêts contre des combinaisons hostiles sourdement agitées autour du lit de la tsarine moribonde. D’après un témoignage d’apparence sérieuse, les Vorontsof n’auraient pas songé à moins qu’à réclamer le divorce de Catherine avec Pierre et la proclamation de la naissance illégitime du petit Paul. Après quoi l’héritier d’Élisabeth aurait épousé la freiline Vorontsof. Heureusement pour Catherine, cette façon trop ambitieuse d’arranger les choses éveilla les susceptibilités rivales des Chouvalof, qui, prenant le contre-pied du projet, allèrent aussitôt jusqu’à méditer le renvoi de Pierre en Allemagne et l’exaltation immédiate à l’Empire du petit Paul avec Catherine comme régente. Entre ces deux camps opposés, Panine adoptait un moyen terme, se prononçant pour l’ordre régulier des choses, sauf à assurer à Catherine et à lui-même, par son canal, une influence salutaire sur le gouvernement futur du neveu d’Élisabeth 1. Catherine écoutait et ne disait rien. Elle avait ses idées à elle. Elle causait aussi avec les Orlof.

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