‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 28 sur 98 · 2.2

2.2

Élisabeth mourut le 5 janvier 1762, sans avoir rien changé aux dispositions qui appelaient Pierre à lui succéder. Avait-elle songé à les modifier dans un sens ou dans l’autre ? La chose est obscure.

« Le vœu et l’opinion générale, écrivait le baron de Breteuil en octobre 1760, est qu’elle établira sur le trône le petit grand-duc qu’elle paraît aimer passionnément. »

Un mois après, il racontait ce qui suit :

« Le grand-duc étant allé passer vingt-quatre heures à la campagne pour une partie de chasse, ce même jour l’impératrice a demandé tout d’un coup qu’on lui représentât sur son théâtre une pièce russe, et, contre l’usage, n’a pas voulu qu’on y invitât les ministres étrangers et autres personnes de sa cour, qui s’y trouvent ordinairement ; de sorte qu’elle s’est rendue à ce spectacle avec le petit nombre des gens de son service. Le jeune duc l’accompagnait, et la grande-duchesse, ayant été seule invitée, s’y est rendue de son côté. Le spectacle à peine commencé, l’impératrice se plaignit du petit nombre de spectateurs, et, afin de remplir la salle, elle ordonna qu’on ouvrît les portes à toute sa garde. La salle se remplit promptement de soldats. Alors, suivant tous les rapports, l’impératrice prit le jeune grand-duc sur ses genoux, le caressa extrêmement, et, adressant la parole à quelques-uns de ces vieux grenadiers, à qui elle doit toute sa grandeur, elle leur présenta pour ainsi dire l’enfant, leur parla des qualités naissantes de son cœur, de ses grâces, et se plut à recevoir leurs compliments militaires. Ces agaceries ont duré presque tout le spectacle, et la grande-duchesse en a eu toujours l’air très satisfait. »

S’il faut en croire le témoignage que nous avons invoqué plus haut, Panine, tout en faisant mine de s’entendre avec les Chouvalof, les aurait joués au dernier moment : un moine introduit par lui auprès de la tsarine aurait engagé celle-ci à refaire sa paix avec Pierre. Le plus probable est qu’Élisabeth ne put se décider ou ne sut pas le faire à temps. Elle avait fini par détester son neveu, mais elle aimait encore plus son repos. Sa mort, escomptée dans tous les calculs depuis plusieurs années déjà, faisait admettre aussi l’hypothèse d’une révolution qui suppléerait à sa volonté hésitante et amollie par la débauche. Le baron de Breteuil écrivait encore à ce propos :

« Quand j’examine la haine de la nation pour le grand-duc, les écarts de ce prince, je suis tenté de voir la révolution la plus entière (à la mort de l’impératrice) ; mais quand je fais attention à la tournure pusillanime et basse des gens à portée de lever le masque, je vois la crainte et l’obéissance servile prendre le dessus avec la même tranquillité qu’au moment de l’usurpation de l’impératrice. »

C’est ce qui arriva. S’il faut en croire Williams, Catherine aurait arrêté cinq années plus tôt le rôle qu’elle jouerait auprès du lit de mort d’Élisabeth :

« J’irai tout droit, aurait-elle dit, à la chambre de mon fils ; si j’y rencontre Alexis Razoumofski, je le laisserai auprès de mon petit Paul, sinon je prendrai celui-ci dans ma chambre. Au même instant j’enverrai un homme de confiance avertir cinq hommes de la garde, dont chacun m’amènera cinquante soldats, et je ferai appeler Bestoujef, Apraksine et Lieven. Moi-même j’entrerai dans la chambre de la mourante, où je recevrai le serment du capitaine de la garde, et je prendrai celui-ci avec moi. Si je remarque la moindre hésitation, je mettrai la main sur les Chouvalof. » Elle ajoutait qu’elle avait eu déjà une entrevue avec l’hetman Cyrille Razoumofski, que celui-ci répondait de son régiment, qu’il garantissait de lui amener le sénateur Boutourline, Troubetzkoï et même le vice-chancelier Vorontsof. Elle osait même écrire à Williams : « Le tsar Ivan le Terrible se proposait de fuir en Angleterre ; moi, je n’irai pas chercher un refuge auprès de votre roi, car je suis résolue à régner ou à périr. »

Mais faut-il en croire Williams ? Tout autre fut, selon l’abbé Chappe d’Auteroche, la scène dans laquelle la nouvelle impératrice parut en réalité au moment suprême. L’historien français nous l’a montrée se jetant aux pieds de son époux et lui exprimant le désir de le servir « comme la première esclave de son empire ». Plus tard, Catherine s’est montrée fort offensée de ce récit, s’inscrivant en faux contre son témoignage avec une véhémence toute particulière. On nous excusera de ne pas nous prononcer.

Quoi qu’il en ait été, Pierre prit tout à fait paisiblement possession de son empire. Son règne ne tarda d’ailleurs pas à tenir tout ce qu’il promettait au-dehors, Frédéric respira, et put à bon droit s’estimer sauvé par la mort d’Élisabeth. Dans la nuit même qui suivit son avènement, Pierre envoya des courriers aux différents corps de son armée avec ordre de suspendre les hostilités. Les troupes qui occupaient la Prusse-Orientale devaient arrêter leur marche. Celles qui opéraient de concert avec les Autrichiens devaient s’en séparer. Les unes et les autres s’empresseraient de conclure un armistice si la proposition leur en était faite par les généraux prussiens. En même temps l’empereur dépêchait à Frédéric lui-même le chambellan Goudovitch avec une lettre de sa main destinée à lui faire part de ses intentions amicales. Puis, résolutions et démonstrations publiques annonçant un changement radical de tendances et de sympathies se succédèrent rapidement. Jusqu’aux comédiens français de la cour qu’on renvoyait sans se soucier autrement de leur sort ! Enfin, une déclaration remise en février aux représentants de la France, de l’Espagne et de l’Autriche les édifia sur ce qu’ils avaient à attendre du nouveau régime : Pierre tournait sans façon le dos à ses alliés ; il se déclarait décidé à conclure la paix et leur conseillait d’en faire autant. Une scène, dont le baron de Breteuil nous a laissé le récit pittoresque, souligna, deux jours après, ce dernier avertissement. C’était le 25 février 1762, à un souper offert par le chancelier Vorontsof. On resta à table depuis dix heures du soir jusqu’à deux heures du matin. Le tsar, raconte de Breteuil, « n’a cessé de brailler tout le temps, boire et déraisonner ». Vers la fin, Pierre se leva, chancelant, et, se tournant vers le général Werner et vers le comte Hordt, porta un toast au roi de Prusse. « Les choses ne sont plus comme les dernières années, ajouta-t-il, et nous verrons bientôt ! » En même temps il jetait « des sourires et des mots d’intelligence » à Keith, l’envoyé anglais, qu’il appelait « son cher ami ». À deux heures du matin, on passa au salon. À la place de la table de pharaon ordinaire se trouvait une grande table chargée de pipes et de tabac. Pour faire sa cour à l’empereur, il fallait allumer une pipe et fumer des heures entières, tout en buvant de la bière anglaise et du punch. Cependant, après une conférence assez longue avec Keith, Sa Majesté proposa de jouer au campi. « C’est, explique de Breteuil, une espèce de chat qui dort ou as qui court. » Tout en jouant, l’empereur appelle auprès de lui le baron de Posse, ministre de Suède, et s’attache à le convaincre que la déclaration récemment publiée par la Suède est identique à la sienne. « Elle n’a eu pour objet, réplique Posse, que d’appeler l’attention des alliés sur les difficultés qui s’opposent à une prolongation de la guerre. » « Il faut faire la paix, affirme l’empereur. Pour moi, je la veux. » Le jeu continue. Le baron de Breteuil perd quelques ducats au prince Georges de Holstein, l’oncle du tsar, avec lequel, au cours de sa carrière militaire, il s’était rencontré sur un des champs de bataille de l’Allemagne. « Votre vieil antagoniste a raison de vous ! » s’écrie aussitôt Pierre en riant. Il continue de rire et de répéter le mot, comme font les gens ivres. Le baron de Breteuil, un peu interloqué, exprime l’assurance que ni lui ni la France n’auront plus jamais le prince pour adversaire. Le tsar ne répond pas, mais peu de temps après, voyant le comte Almodovar, le représentant de l’Espagne, perdre à son tour, il se penche à l’oreille de l’envoyé français, disant : « L’Espagne perdra. » Et il rit encore. Le baron de Breteuil suffoque. Il fait cependant appel à son sang-froid et prend son air le plus digne pour répondre : « Je ne crois pas, Sire. » Sur quoi il se lance dans des considérations destinées à démontrer ce qu’ont d’imposant les forces de l’Espagne réunies à celles de la France. L’empereur ne réplique que par des « Ah ! Ah ! » moqueurs. Enfin, le diplomate français arrive à sa conclusion :

— Si Votre Majesté reste ferme dans les principes de son alliance, comme elle l’a promis et le doit à ses engagements, nous sommes, l’Espagne et nous, fort tranquilles.

Cette fois, Pierre ne se possède plus. Il est en colère et prend sa plus grosse voix pour crier :

— Je vous l’ai fait déclarer il y a deux jours : je veux la paix.

— Et nous aussi, Sire ; mais nous la voulons faire comme Votre Majesté, honorable et d’accord avec nos alliés.

— Tout comme il vous plaira. Quant à moi, je veux la paix. Faites après comme vous l’entendrez. Finis coronat opus. Je suis soldat et point badin.

Là-dessus il tourne les talons.

— Sire, dit encore gravement le baron de Breteuil, je rendrai compte au roi de la déclaration qu’il plaît à Votre Majesté de me faire.

C’est la rupture. Le chancelier Vorontsof, qui est aussitôt averti de l’incident, en attribue la faute à l’état d’ivresse dans lequel se trouvait son maître, à son humeur bizarre. Il offre ses excuses 2. Mais ni à Pétersbourg ni à Versailles on ne se fait illusion sur la portée des paroles de l’empereur. « Vous aurez prévu sans doute toute mon indignation, écrit le duc de Choiseul, à la nouvelle de ce qui s’est passé le 25 février. Je vous avoue que je ne m’attendais pas à un style de cette espèce, et que la France n’est pas encore accoutumée à recevoir des lois de la Russie. Je ne crois pas que M. Vorontsof vous donne d’autres éclaircissements. Ils sont même inutiles à demander. Nous savons tout ce que nous pouvons savoir, et l’explication ultérieure que nous recevrons sera la connaissance d’un traité conclu entre la Russie et nos ennemis. »

En effet, deux mois après, c’est chose faite. Le 24 avril, Pierre signe son traité de paix avec la Prusse, en y faisant insérer un paragraphe qui annonce la conclusion prochaine d’une alliance défensive et offensive entre les deux puissances. Il publie hautement son intention de se mettre avec un corps de troupes à la disposition et sous les ordres de Frédéric. C’était un rêve caressé par lui depuis longtemps. En mai 1759, le marquis de L’Hôpital mandait à son cabinet :

« M. le grand-duc, se trouvant seul avec le comte Schwerin et le prince Czartoryski, commença l’éloge du roi de Prusse et dit en propres termes au comte de Schwerin qu’il se ferait gloire et honneur de faire une campagne sous les ordres du roi de Prusse. »

En même temps, Pierre paraissait vouloir chercher querelle au Danemark, à raison de ses possessions allemandes. L’empereur de Russie ne dédaignait pas de venger les injures, réelles ou imaginaires, du duc de Holstein. Un historien russe a fait tout un livre pour expliquer en quoi consistait ce qu’il a appelé le « système politique » du successeur d’Élisabeth. Selon lui, l’avenir tout entier de la Russie était mis en jeu si ce « système » avait pu se maintenir 3. C’est, pensons-nous, faire trop d’honneur à Pierre III et à sa politique. Songeait-il, en effet, « à sacrifier l’embouchure de la Dvina et à se séparer de quelques millions de compatriotes pour, avec l’aide de la Prusse, conquérir un autre rivage éloigné de quelques centaines de verstes, s’emparer de l’embouchure de l’Elbe et étendre sa domination sur quelques milliers de Dano-Allemands » ? Nous inclinons à croire qu’il voulait simplement témoigner de son admiration pour Frédéric II et étonner l’Allemagne avec son uniforme de général holsteinois. Il continuait à jouer au soldat : seulement, ayant le choix, il ne se contentait plus de fantassins en amidon.

À l’intérieur, il s’affirmait comme un réformateur résolu. Ukases sur ukases se succédèrent, décrétant, celui-ci la sécularisation des biens du clergé, celui-là l’émancipation de la noblesse, cet autre la suppression de la « chancellerie secrète », ou bureau de police politique. Que voulait dire encore cette législation précipitée ? Pierre était-il vraiment un libéral ? Un contemporain, le prince Michel Chtcherbatof, expliquait à sa façon l’apparition de l’ukase sur la noblesse. Un soir qu’il avait envie de faire une infidélité à sa maîtresse, Pierre appela son secrétaire d’État, Dimitri Volkof, et lui tint ce discours : « J’ai dit à mademoiselle Vorontsof que je passerais une partie de la nuit à travailler avec toi sur un projet de la plus haute importance. Ainsi il me faut pour demain un ukase dont on parle à la cour et à la ville. » Volkof s’inclina ; le lendemain, Pierre était satisfait, et la noblesse aussi. Il est probable que, tout en subissant l’influence de son entourage et en appliquant sans réflexion les idées qu’il en recevait, le nouvel empereur obéissait surtout à cet instinct de touche-à-tout que l’on rencontre chez la plupart des enfants, et dont son esprit, naturellement inquiet, augmentait la portée. Il se plaisait à bouleverser ainsi avec une signature la constitution de son empire et à voir autour de lui les airs effarés de ceux qu’effrayaient ces rapides changements. C’étaient là maintenant ses espiègleries. Peut-être encore pensait-il imiter Frédéric. Il s’amusait beaucoup et se croyait en passe de devenir, lui aussi, un grand souverain.

Risquait-il vraiment de s’aliéner, par ces entreprises extérieures et intérieures, l’amour de ses sujets ou d’ébranler son trône ? Nous n’en croyons rien. Ses sujets en avaient vu bien d’autres ! Le clergé fut à coup sûr blessé au vif, mais il ne dit rien. La noblesse eut lieu d’être satisfaite, mais ne dit pas davantage. Le Sénat offrit à l’empereur une statue en or qu’il refusa. Plus tard, on insista beaucoup sur les symptômes de désorganisation qui se seraient manifestés dans toute la machine gouvernementale avant l’événement qui mit fin au nouveau règne. Ce sont là des observations que l’on ne manque jamais de faire après coup. Au demeurant, Pierre régna tranquillement, en dépit de ses fantaisies. Avant lui, Biron s’en était permis de plus excessives. La machine gouvernementale en Russie ressemblait à ce traîneau massif qui avait porté jusqu’à Moscou la fortune de Catherine : elle était à l’épreuve des secousses.

Pierre commit deux fautes capitales — en faisant un mécontent et en en exaspérant un autre. Le mécontent fut l’armée. Non pas qu’il lui ait répugné, ainsi qu’on l’a prétendu, de changer de camp et de combattre avec les Prussiens contre l’Autriche, après avoir combattu avec les Autrichiens contre la Prusse. La haine du casque à pointe, attribuée aux soldats commandés en 1762 par un Tchernichof ou un Roumiantsof, nous semble d’une imagination bien moderne. Le casque à pointe n’existait d’abord pas, et, Allemands pour Allemands, les guerriers de Marie-Thérèse ne l’étaient pas moins que ceux de Frédéric. Pierre voulut introduire dans son armée la discipline prussienne ; c’est cela que son armée ne lui pardonna pas. Elle avait sa discipline à elle. Pour une légère infraction, un des grenadiers dont Élisabeth faisait si grand cas, et pour cause, s’entendait condamner à trois mille, quatre mille ou cinq mille coups de bâton, sans trouver à y redire. Il résistait parfois à cet effroyable supplice et rentrait dans le rang sans murmurer. Il trouva insupportable qu’on lui fit recommencer un exercice pour un défaut d’ensemble dans la manœuvre. Pierre s’avisa aussi de toucher aux uniformes. Ce fut une seconde offense. Enfin il parla de supprimer la garde, comme son aïeul avait supprimé les strélitz. C’était toucher au tabernacle. Depuis près d’un demi-siècle la garde était, au fond, ce qu’il y avait de plus stable dans l’Empire. Le nouveau tsar commença par congédier le régiment des gardes du corps, celui-là même dont la défunte impératrice invitait les sous-officiers à sa table. Il le remplaça par un régiment holsteinois. Le prince Georges de Holstein fut nommé commandant en chef des armées russes et placé à la tête de la garde à cheval, qui jusqu’à présent n’avait eu d’autre colonel que le souverain lui-même. C’en était trop. Il nous paraît que les témoignages à peu près unanimes des contemporains sur les mouvements hostiles de l’opinion publique provoqués par les agissements du nouvel empereur se rapportent précisément à ces réformes militaires et à l’effet qu’elles produisaient dans les rangs de l’armée. Nous savons déjà ce que ce mot, « le public », voulait dire en Russie.

Le mécontent exaspéré fut Catherine. À cet égard, un véritable esprit de vertige semble s’être emparé de Pierre. Dès le 15 janvier 1762, le baron de Breteuil écrivait au duc de Choiseul :

« L’impératrice est dans l’état le plus cruel et traitée avec le mépris le plus marqué. Je vous ai marqué, Monseigneur, qu’elle cherchait à s’armer de la philosophie, et je vous ai dit combien cette pâture était peu faite pour son caractère. Je sais depuis, à n’en pouvoir douter, qu’elle supporte déjà très impatiemment la conduite de l’empereur avec elle et les hauteurs de mademoiselle de Vorontsof. Je ne saurais me figurer que la tête de cette princesse, dont je connais le courage et la violence, ne se porte tôt ou tard à quelque extrémité. Je lui connais des amis qui tâchent de l’apaiser, mais qui risqueraient tout pour elle, si elle l’exigeait. »

Au mois d’avril, en s’installant dans le nouveau palais, dont la construction devait être achevée, Pierre occupa une des ailes et assigna à sa femme des appartements situés à l’extrémité de l’autre. Il logea auprès de lui Élisabeth Vorontsof. À un certain point de vue, cet arrangement n’était pas pour déplaire à Catherine ; il lui donnait plus de liberté, et elle en avait besoin de toute façon : elle était grosse une fois de plus, et, cette fois, sans possibilité aucune d’en appeler à la paternité, même accidentelle, de l’empereur. Il n’y en avait pas moins là un signe visible de ce mépris dont parle le baron de Breteuil, et la consécration pour ainsi dire officielle d’un état de choses difficile à supporter. Pierre y ajoutait à tout instant des traitements odieux, des grossièretés, des tracasseries mesquines et cruelles. Un jour, soupant avec sa maîtresse, il envoyait chercher le comte Hordt, qui tenait compagnie à l’impératrice. Le Suédois, n’osant dire à Catherine où on lui demandait d’aller, se décidait à décliner l’invitation. Alors Pierre arrivait lui-même, annonçant brutalement au comte qu’on l’attendait chez la Vorontsof et qu’il devait se résoudre à l’y suivre. Un autre jour, ayant découvert que l’impératrice aimait beaucoup les fruits, il défendait qu’on en mît sur sa table. Par moments, il se piquait aussi de jalousie. Catherine prisait, selon la coutume générale du temps, même parmi les femmes jeunes et jolies. Elle en contracta de bonne heure l’habitude et la conserva toute sa vie. Serge Galitzine raconte qu’elle dut, sur un ordre de l’empereur, se séparer de sa tabatière, parce qu’elle avait eu le malheur de demander une prise au père de Serge. On connaît la scène, devenue célèbre, où l’empereur apostropha publiquement l’impératrice en lui jetant à la figure une grossière injure. C’était le 21/9 juin 1762, à un dîner de quatre cents couverts offert aux dignitaires des trois premières classes et aux ministres étrangers à l’occasion de la ratification du traité de paix signé avec la Prusse. L’impératrice se tenait à sa place habituelle au milieu de la table. L’empereur, ayant à sa droite le baron de Goltz, occupait un des bouts. Avant de boire à la santé de Frédéric, Pierre porta celle de la famille impériale. À peine l’impératrice avait-elle reposé son verre qu’il envoyait son aide de camp, Goudovitch, lui demander pourquoi elle ne s’était pas levée pour faire honneur à ce toast. Elle répondit que la famille impériale ne se composant que de l’empereur, d’elle-même et de son fils, elle n’avait pas cru cet hommage nécessaire. Aussitôt Pierre redépêcha Goudovitch en lui ordonnant de dire à l’impératrice qu’elle était une sotte (doura), et qu’elle devait savoir que les deux princes de Holstein, oncles de l’empereur, faisaient partie de la famille impériale. Et, comme il craignit sans doute que Goudovitch n’exécutât pas fidèlement sa commission, il cria lui-même : « Doura ! » au travers de la table, adressant le compliment à celle à qui il était destiné. Tout le monde entendit le mot. Des larmes mouillèrent les joues de Catherine.

Ce n’étaient que des affronts. Pierre eut la folie d’y ajouter des menaces. Ce même jour, la freiline Vorontsof recevait l’ordre de Sainte-Catherine, qui était réservé habituellement aux princesses du sang. Catherine elle-même ne l’avait eu qu’après avoir été désignée officiellement comme fiancée du futur empereur. Il paraît même qu’en sortant de table, ivre comme à son ordinaire, Pierre donna au prince Bariatinski l’ordre d’arrêter l’impératrice. Les instances seules du prince Georges de Holstein l’engagèrent à revenir sur sa décision. Mais la croyance fut bientôt générale qu’il arriverait à cette extrémité. Les Vorontsof, pensait-on, l’y poussaient. Il enfermerait Catherine dans un cloître, jetterait le petit Paul dans une prison, et épouserait la favorite. De fait, celle-ci avait gagné sur son esprit un pouvoir absolu. C’était bien la maîtresse qu’il fallait à ce fantoche impérial doublé d’un caporal allemand. Elle n’était pas jolie. « Laide, grossière et bête », dit Masson. L’Allemand Scherer, qui n’a que des éloges pour Pierre, convient qu’il a fait preuve, en se donnant cette compagne, d’un goût déplorable. C’était, croit-il, la seule chose qu’on pût lui reprocher. Elle était méchante et manquait d’éducation. « Elle jurait comme un soldat, louchait, puait et crachait en parlant. » Il paraît même qu’elle battait parfois l’empereur ; mais elle s’enivrait aussi avec lui, ce qui était une compensation. On raconta qu’au moment de la révolution, qui jeta à l’abîme Pierre, sa maîtresse et sa folie, le manifeste destiné à faire descendre Catherine du trône et à y faire monter la Vorontsof était prêt et devait être publié incontinent.

Ainsi Catherine se trouva placée en face d’un dilemme dont les deux termes impliquaient un risque terrible à courir pour elle, avec cette différence qu’il n’y avait rien à gagner d’un côté et pas grand-chose à perdre de l’autre. Elle fit son choix en conséquence.

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