‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 29 sur 98 · 2.3

2.3

L’histoire de la conspiration de 1762, qui coûta le trône et bientôt après la vie à Pierre III, est encore à faire, et des documents suffisamment authentiques et précis font défaut jusqu’à présent à l’historien. Rulhière paraît s’être trompé du tout au tout sur le rôle attribué à Panine et à la princesse Dachkof dans la préparation de cet événement. D’après lui, ils ont tout fait, ou peu s’en faut. Cependant, à l’entendre toujours, c’est la princesse Dachkof qui a commencé, en immolant sa vertu pour gagner le concours de Panine qui se montrait peu disposé à courir l’aventure. Il convient d’ajouter que les scrupules de la princesse venaient surtout de la croyance où elle était qu’une parenté très proche l’unissait à celui dont elle repoussa d’abord les hommages. Elle pensait être sa fille. Un intermédiaire obscur, le Piémontais Odard, devenu depuis peu secrétaire de Catherine, l’engagea à passer par-dessus cette considération, et dès lors les deux amants marchèrent de concert. Malheureusement, ils ne s’entendaient pas tout à fait avec Catherine sur le but auquel devaient tendre leurs efforts. Les lectures de la princesse, le séjour que Panine avait fait à Stockholm les avaient imbus l’un et l’autre d’idées républicaines. Ils ne voulaient donner le pouvoir à Catherine qu’à de certaines conditions. Catherine se refusait à tout compromis de ce genre, et, ayant les Orlof sous la main, se montrait disposée à se passer des services qu’on lui offrait à ce prix. On se décida de part et d’autre à travailler isolément au renversement de Pierre, sauf à voir plus tard comment on le remplacerait. Ce fut une mise en œuvre de « l’action parallèle », dont des événements récents ont renouvelé l’exemple. La princesse Dachkof et Panine recrutèrent des partisans parmi les hauts officiers de l’armée, en descendant parfois jusqu’aux soldats. Les Orlof travaillaient les soldats et faisaient quelques tentatives auprès des chefs. On se rencontrait dans les casernes, et, ne se connaissant pas, on se dévisageait mutuellement avec inquiétude. Enfin Catherine réussit à joindre les deux intrigues et s’empara de la direction du mouvement.

Tel est le récit de Rulhière. Bien qu’il paraisse probant aujourd’hui encore à de très bons esprits, il ne laisse pas de soulever de grosses objections. Le portrait que Diderot, qui connut plus tard la princesse Dachkof à Paris, nous a laissé de sa beauté, en est une :

« La princesse n’est aucunement belle ; elle est petite ; elle a le front grand et haut, de grosses joues soufflées, des yeux ni grands ni petits, un peu renfermés dans leurs orbites, les sourcils et les cheveux noirs, le nez épaté, la bouche grande, les lèvres grosses, les dents gâtées, le cou rond et droit d’une forme nationale, la poitrine convexe, point de taille, de la promptitude dans les mouvements, peu de grâces, nulle noblesse 4… »

Elle paraît, en effet, avoir exercé une certaine influence, due peut-être à la vivacité de son caractère, sur l’esprit indolent du futur Premier ministre de Catherine ; qu’elle ait eu le pouvoir de lui faire oublier non seulement sa paresse, mais sa prudence habituelle, jusqu’à le pousser dans une entreprise dont il était capable d’apprécier toute la témérité, cela nous paraît plus que douteux. Que de son côté Catherine se soit laissée aller à remettre ses intérêts, son sort et celui de son fils, son ambition et même sa vie, entre les mains de cette conspiratrice de dix-huit ans, c’est ce que nous éprouvons la plus grande difficulté à admettre comme possible. La princesse nous a raconté d’ailleurs dans ses Mémoires l’accueil fait par Catherine à ses premières avances. C’était peu de temps avant la mort d’Élisabeth. Un soir d’hiver, vers minuit, la grande-duchesse, déjà couchée, vit arriver son amie, effarée, tremblant d’émotion ou de froid et lui demandant de se confier à elle en présence des périls qu’elle allait courir. Elle voulait savoir quel était le plan de la future impératrice. Elle réclamait ses instructions pour agir en conséquence. Catherine s’occupa d’abord d’épargner un rhume à cette intrépide coureuse d’aventures. Elle la fit coucher à côté d’elle, l’enveloppa dans ses couvertures, puis l’engagea doucement à regagner son propre lit et à se tenir tranquille. Elle n’avait aucun plan et s’en reposait sur la Providence.

Enfin, la princesse a varié considérablement dans les confidences qu’elle a transmises elle-même au sujet de son rôle dans les événements de 1762. À en croire ses Mémoires, ce rôle a été essentiel. Renchérissant encore sur Rulhière, elle s’y donne pour la principale inspiratrice et la directrice en chef du mouvement révolutionnaire. Les Orlof et Panine lui-même n’ont fait qu’obéir à ses ordres. C’est elle qui a tout conduit et tout préparé. Tout autre est le sens des déclarations recueillies par Diderot de sa bouche :

« Elle en réduisait pour sa part et celle des autres le mérite presque à rien ; elle disait que cela s’était engagé par des fils imperceptibles, qui les avaient tous conduits à leur insu. »

La vérité est probablement à chercher, ici comme ailleurs, dans un terme moyen entre ces assertions contradictoires ; et Frédéric, si bien informé qu’il pût être, nous semble s’en être éloigné de son côté en disant plus tard au comte de Ségur : « Les Orlof ont tout fait, la princesse Dachkof n’a été que la mouche vaniteuse du coche. » Les Orlof étaient des jeunes gens sans instruction, sans autorité, sans expérience, aussi peu propres à conduire une affaire sérieuse que pouvait l’être la princesse Dachkof elle-même, et le prince Michel Vorontsof, l’oncle de la princesse, qui ne pouvait la souffrir, a reconnu l’importance des services qu’elle avait, un peu contre son gré à lui, rendus à une cause qui ne lui fut pas très sympathique.

Quant à Panine, au témoignage même de Catherine, une révolution qui aurait pour effet de remplacer l’empereur régnant par une nouvelle impératrice ne séduisait que médiocrement cet homme d’État, dont une ambition froide et calculatrice dirigea toujours les mouvements. Il reconnaissait que le règne de Pierre III prenait une tournure fâcheuse, mais il lui voyait un remplaçant tout indiqué qui était son pupille. Il aimait mieux, à coup sûr, être gouverneur d’un empereur que celui d’un grand-duc. Avec ce qu’il savait d’ailleurs du caractère de Catherine, il devinait que, elle régnant, il ne serait jamais, fût-il appelé au premier rang, qu’un comparse et un sous-ordre. Il ne se trompait pas. Il paraît, pour toutes ces raisons, s’être tenu jusqu’à la fin dans la plus grande réserve.

Ainsi ramené aux seuls éléments dont l’action y soit historiquement établie, ou tout au moins vraisemblable, le complot qui prépara l’avènement de Catherine reste à l’état de problème non résolu. Ce que nous en savons toutefois, ou ce que nous en pouvons deviner, tend à justifier l’appréciation sévère de Frédéric disant : « Leur conjuration était folle et mal ourdie. »

Cette opinion fut partagée sur le moment par celui des diplomates étrangers présents à Pétersbourg qui se trouva initié jusqu’à un certain point au mystère des préparatifs que nous venons d’indiquer. Le baron de Breteuil eut ce privilège, et, à tout prendre, nous croyons que son jugement et sa conduite n’ont pas mérité la réprobation qui les atteignit après l’événement. On sait le rôle équivoque auquel la diplomatie de Louis XV avait destiné le jeune et brillant diplomate en l’envoyant sur les bords de la Neva. Il n’est que juste de dire qu’il ne s’y essaya même pas. Tout d’abord, il trouva occupée la place qu’on aurait voulu lui voir prendre dans la faveur de Catherine. De plus, le duc de Choiseul avait omis de lui défendre d’emmener sa femme. Elle était jeune, jolie, et sut défendre ses droits. Les relations du nouveau ministre avec l’impératrice se bornèrent ainsi à un échange de politesses. Après la scène du 25 février 1762 que nous avons rapportée plus haut, sa situation officielle devint elle-même difficile, sinon impossible, et il ne manqua pas de s’en prévaloir aussitôt pour demander son rappel. Il y ajouta des considérations qui ne tendaient pas à moins qu’à écarter toute pensée d’entente avec la Russie. « Je suis d’opinion qu’il ne faut songer qu’à la détruire », écrivait-il.

Si violent que fût ce langage, il ne faisait au fond qu’accentuer celui du duc de Choiseul lui-même, qui, de son côté, parlait de « sa colère » et de « son mépris » pour la nation dont Pierre III gouvernait les destinées. Une question d’étiquette aggrava encore la tension des rapports mutuels. Au mois de juin 1762, le baron de Breteuil en était encore à demander au nouvel empereur une première audience, qu’il s’était vu refuser, parce qu’il n’avait pas voulu rendre visite le premier au prince Georges de Holstein. Au même moment, Tchernichof menaçait à Paris de suspendre ses fonctions de ministre plénipotentiaire si on ne s’empressait de reconnaître à son maître le titre d’empereur, « qui était celui sous lequel Pierre III avait bien voulu consentir que toutes les puissances de l’univers le reconnussent, bien que celui de tsar fût certainement connu pour être en tous points le plus beau qu’aucun des monarques de l’univers ait jamais porté ». En fin de compte, Breteuil reçut ordre de promettre cette concession si on lui accordait celle de lui donner son audience sans autre exigence ; sinon de demander ses passeports. Le 18 juin 1762, ayant essuyé un nouveau refus, le baron fit ce qu’on lui avait prescrit de faire. Mais, tout en demandant ses passeports, il essaya encore de sonder le terrain auprès de Catherine. Il n’en tira que de vagues protestations, qui n’étaient évidemment pas d’un poids suffisant pour l’engager à contrevenir aux ordres de son chef. La veille seulement de son départ, le 24 juin, il reçut la visite d’un sieur Odard, qu’il tenait pour un obscur aventurier, qu’il voyait parfois et qu’il ménageait, connaissant ses liaisons avec quelques personnes appartenant à l’entourage de l’impératrice, mais en qui il pouvait difficilement voir un intermédiaire autorisé. Catherine parut avoir honte plus tard de ce complice et s’en débarrassa prestement. Odard se dit envoyé par l’impératrice, qui, « pressée par les plus fidèles sujets de l’Empire et poussée à bout par les procédés de son mari, était déterminée à tout hasarder pour y mettre fin ». Elle demandait, en vue de la tentative qu’elle allait faire, un prêt de 60 000 roubles. Breteuil se méfia. Jamais jusqu’à présent l’impératrice ne s’était servie du Piémontais pour lui communiquer quoi que ce soit. Il ne savait pas qu’il fût devenu son secrétaire. Il ne refusa pourtant pas l’argent, ainsi qu’on l’a prétendu. Il prit seulement ses précautions. Il demanda à Odard de lui rapporter un billet de la main de l’impératrice portant ces mots qu’il lui dicta : « J’ai chargé le porteur du présent billet de vous faire mes adieux et de vous prier de me faire quelques petites commissions. » C’était réclamer une lettre de créance, et la demande ne dut pas sembler excessive à Catherine. À remettre entre les mains d’Odard, sans plus ample information, une somme aussi considérable, le baron de Breteuil pouvait risquer sa fortune et sa carrière. Le Piémontais n’entendait pas d’ailleurs que la somme lui fût livrée aussitôt. D’après son dire, l’impératrice souhaitait seulement qu’elle fût disponible, de façon que, le moment venu, elle pût en toucher le montant sur son simple reçu. De Breteuil donna ses ordres à Bérenger, qu’il laissait à Pétersbourg comme chargé d’affaires : si on lui présentait le billet de l’impératrice rédigé selon la formule convenue, il enverrait un courrier à Varsovie pour l’en prévenir. De Breteuil aviserait alors. Il n’avait pas du tout d’instructions l’autorisant à faire des avances pécuniaires à l’impératrice, ni à recommencer, sur de nouveaux frais, le rôle joué en 1740 par La Chétardie. Le profit que la France avait tiré des prouesses de ce diplomate n’était pas pour encourager de nouveaux essais de ce genre. Et, de fait, les dépêches du duc de Choiseul n’y engageaient aucunement le baron de Breteuil. Elles lui recommandaient, au contraire, la prudence et l’abstention. Initié aux mystères de la politique personnelle de Louis XV, il savait de plus le monarque résolument hostile à une intervention de ce genre. N’aurait-il pas dû cependant passer par-dessus toutes ces considérations ? N’aurait-il pas dû au moins différer son départ ? Il n’en fit rien, pour tout dire, parce que, en admettant même que la démarche du sieur Odard fût autorisée et que les préparatifs du coup d’État qu’elle semblait indiquer fussent réels, il ne jugea pas ceux-ci suffisamment sérieux, et destinés à un succès au moins probable. Bérenger partagea cette impression. Dix jours après le départ du baron de Breteuil, Odard donna de ses nouvelles au chargé d’affaires, en lui indiquant un rendez-vous pour une heure avancée de la nuit, dans un lieu désert. Au lieu du billet réclamé par le baron, il lui en apportait un autre ainsi conçu : « L’emplette que nous devions faire se fera sûrement bientôt, mais à beaucoup meilleur marché ; ainsi on n’a pas besoin d’autres fonds. » L’impératrice ne demandait plus rien. Bérenger en fut enchanté, d’autant que cette nouvelle démarche lui parut encore plus suspecte que la première, ou plus extravagante. Pourquoi, n’ayant plus besoin de son concours pour la besogne qu’on avait en vue, venait-on l’avertir qu’elle serait bientôt faite ? À quoi cela pouvait-il servir, sinon à démontrer l’imprudence et la légèreté des prétendus conspirateurs ? Bérenger vit « tant de nuages dans la tête du sieur Odard, tant de personnes dans le secret, un tel fatras en fait de moyens et une si grande impuissance », qu’il ne douta pas d’un échec certain. Les « arcs-boutants » de la conjuration qui lui furent indiqués ne le firent pas changer d’avis. C’étaient, d’après Odard, la princesse Dachkof, « imprudente au possible, dit Bérenger, quoique courageuse » ; l’hetman Razoumofski, « indolent, borné et n’ayant plus rien à désirer » ; le comte Panine, « âme sourde et modeste, avec de la sagesse et de la subtilité dans l’esprit, mais occupant un poste subalterne ». Odard ne parla pas des Orlof. Ce nom n’aurait rien dit alors à l’envoyé français. De simples lieutenants ! Que pouvait signifier leur concours ?

Quant aux autres membres du corps diplomatique en résidence dans la capitale du Nord, ils ne se doutèrent simplement de rien. La correspondance du comte de Mercy ne renferme pas jusqu’au 10 juillet, c’est-à-dire jusqu’au lendemain de la révolution, une seule phrase pouvant laisser supposer qu’il en prévoyait l’événement. Et ce n’est pas réserve diplomatique de sa part, car il parle fréquemment de Pierre en termes sévères. Il ne se prive pas non plus de dire, ou du moins de laisser entendre, qu’une révolution serait un bienfait pour la Russie, et surtout pour ses alliés. Mais il ne voit personne en mesure de l’accomplir. C’était aussi l’avis de Keith. Frédéric, plus clairvoyant ou mieux informé, s’inquiétait, envoyait des avertissements à son nouveau compagnon d’armes, mais ne songeait pas lui-même à Catherine. Il croyait plutôt à une tentative au profit du jeune Ivan.

Personne, en réalité, parmi ceux qui étaient le plus intéressés à prévoir le grand événement, ne soupçonna son approche, ne le vit venir. Et qui pouvait prendre garde au cheminement obscur et désordonné de quelques écervelés ? Selon une des versions que nous devons à la princesse Dachkof, les conjurés eux-mêmes n’eurent pas la vue plus longue : « L’affaire était fort avancée que ni elle, ni l’impératrice, ni personne ne s’en doutait. Trois heures avant la révolution, il n’y avait personne qui ne s’en crût encore à trois ans. »

Du moins jusqu’au dernier moment il ne paraît pas y avoir eu, d’aucune part, de plan arrêté, ni même d’idée précise sur la marche à suivre et les procédés à employer pour parvenir au but qu’on poursuivait. Comment s’y prendrait-on pour détrôner Pierre et mettre Catherine à la place ? On ne le savait guère. D’après les confidences dont Odard crut devoir gratifier Bérenger, on essaya à plusieurs reprises de s’emparer de la personne de l’empereur, mais sans succès. Autant qu’on peut en juger, on allait à l’aventure. La princesse Dachkof, cela est probable, parla à quelques officiers. Il y eut, cela est certain, une œuvre de propagande, de corruption et d’embauchage accomplie dans les casernes par les frères Orlof sur une échelle assez étendue. L’argent ne manqua pas, même avant la tentative faite en dernier lieu auprès du baron de Breteuil. Au commencement de mars, Grégoire Orlof occupa la place d’officier payeur du corps d’artillerie. Le grand maître de l’artillerie, l’amant malheureux de la princesse Kourakine, venait de mourir et avait eu pour successeur un ancien chambellan de la jeune cour, éloigné autrefois d’auprès de Catherine à raison du dévouement excessif, aux yeux d’Élisabeth, qu’il lui témoignait : le Français Villebois. Villebois était le fils d’un ancien page de Pierre Ier, dont celui-ci fit plus tard un vice-amiral. Il était écrit qu’un Français jouerait cette fois-ci encore un rôle important dans le coup d’État destiné à donner un nouveau souverain à la Russie, et que La Chétardie aurait quand même un remplaçant. Il est vraisemblable, en effet, que le choix de Grégoire Orlof fut dû à une intervention personnelle du nouveau grand maître, inspirée probablement par Catherine elle-même. Rien ne désignait le jeune officier pour ce poste de confiance. Autant valait mettre la caisse en dépôt dans la caverne d’Ali-Baba. Le second de Villebois, le lieutenant général Pournour, en fit l’observation. On lui dit qu’Orlof était protégé par l’impératrice, et il s’inclina. L’officier payeur puisa à pleines mains dans la caisse. On serait arrivé ainsi à gagner jusqu’à quatre-vingt-dix-neuf soldats dans chacun des quatre régiments de la garde : Ismaïlovski (le premier devant lequel se présenta Catherine le jour du coup d’État), Semionovski, Préobrajenski et le régiment des gardes à cheval, dans lequel servait le fameux Patiomkine.

Catherine fut amenée parfois à donner aux embaucheurs un concours direct et personnel. Il semble cependant qu’elle ait montré à cet égard beaucoup de retenue et de discrétion. Un des soldats gagnés par Alexis Orlof, le grenadier Stvolof, réclama un signe de l’impératrice. On lui promit qu’en se mettant sur le passage de la tsarine, lors de sa promenade dans le parc du palais impérial, il recevrait ce signe : Sa Majesté lui donnerait sa main à baiser. Catherine se prêta volontiers à ce manège, qui ne lui faisait pas courir grand risque. « Tout le monde me baisait la main », disait-elle plus tard à Chrapowiçki. Mais le brave soldat fut ému jusqu’au fond de l’âme. Il pleura en s’inclinant sur la main impériale et n’en demanda pas davantage pour être convaincu.

La dernière convaincue, dans cette conjuration, fut, à ce qu’on peut croire, Catherine elle-même. Dans le récit qu’elle est censée avoir fait de cette époque de sa vie 5, elle dit n’avoir prêté l’oreille aux propositions qu’on lui faisait depuis la mort d’Élisabeth qu’à partir du jour où, après l’avoir insultée publiquement, Pierre poussa l’extravagance et la méchanceté jusqu’à vouloir la faire arrêter. L’incident, nous le savons déjà, s’est produit le 21 juin, c’est-à-dire quelques semaines avant le coup d’État. Mais alors encore et jusqu’au coup d’État lui-même, aucune part active prise par la future autocratrice aux agissements de ses amis n’est nettement indiquée. Son rôle, avant le moment suprême, paraît avoir été surtout un rôle d’attitude et de maintien. À cet égard elle fut admirable. L’art avec lequel elle sut prendre le contre-pied de la conduite de son mari et relever ce que ses allures pouvaient avoir de déplaisant, par l’exagération de procédés et de démonstrations opposés, la classe parmi les premières comédiennes politiques de tous les temps. La mort d’Élisabeth et la complication des cérémonies dont le rite grec fit assaut avec l’étiquette impériale auprès de la dépouille de l’impératrice fournirent une première occasion au nouvel empereur de déployer la bizarrerie et la grossièreté de son caractère. Il ne la manqua pas. Il se montra inconvenant à l’excès. Catherine protesta et s’attira l’admiration et la sympathie de tout le monde par les témoignages de respect et de piété filiale qu’elle prodigua.

« Personne, écrivait le baron de Breteuil, n’est plus assidu à rendre à la feue impératrice les derniers devoirs, qui, suivant la religion grecque, sont multipliés et pleins de superstition, dont elle rit assurément, mais le clergé et le peuple l’en croient très touchée et lui en savent gré. »

Un portrait d’elle nous a été conservé dans les vêtements de deuil qu’elle ne quittait pas à cette époque. Elle se montrait aussi stricte observatrice des pratiques religieuses, jeûnes, jours maigres, jours fériés, toutes choses dont Pierre affectait le mépris le plus absolu. À une messe solennelle, chantée dans la chapelle du palais, à l’occasion de la fête de la Trinité, l’ambassadeur autrichien vit avec étonnement l’empereur se promener sans façon dans le saint édifice et causer à haute voix pendant l’office avec les messieurs et les dames de la cour, alors que l’impératrice, immobile à sa place, paraissait plongée dans ses prières.

Pierre, toujours et de plus en plus violent, s’emportait à tout propos, jusqu’à infliger des corrections manuelles aux personnes de son entourage, à de hauts dignitaires, à ses meilleurs serviteurs, en public, devant la cour assemblée. Narychkine, Mielgounof, Volkof eurent tour à tour à souffrir de semblables traitements. Catherine fut la douceur même. Tous ceux qui l’approchaient avaient à se louer de son affabilité, de l’égalité de son humeur, de sa bonne grâce. Aux brutalités de l’empereur, dont elle était elle-même victime, elle répondait par la contenance la plus digne et la mieux faite pour inspirer la sympathie, sans permettre que celle-ci dégénérât en pitié et en constatation de sa déchéance. Au fameux banquet où elle s’entendit traiter de sotte, elle laissa voir quelques larmes, tout juste assez pour attendrir les témoins de cette scène pénible ; puis aussitôt, se tournant vers le comte Strogonof qui se tenait derrière son fauteuil, elle le pria de lui raconter quelque chose de gai, qui la fît rire et détournât l’attention des assistants.

À un moment, elle poussa la science de la dissimulation jusqu’à se montrer aimable et complaisante pour Pierre lui-même. Les correspondants diplomatiques enregistrèrent un rapprochement inattendu entre les augustes époux. L’impératrice parut, souriante et gracieuse, aux soupers de l’empereur, au milieu des orgies de bière et de tabac. Elle supporta stoïquement l’odeur des pipes, le relent des lourdes ivresses germaniques et les propos grossiers des buveurs. C’était le moment critique. Catherine, nous l’avons dit déjà, était enceinte. Il fallait cacher cette grossesse à tous les yeux, et surtout aux yeux de l’empereur. On raconta que le jour où elle fut prise des douleurs de l’enfantement, son fidèle valet de chambre Chkourine mit le feu à une maison qu’il possédait dans un des faubourgs de la ville, pour attirer les gens curieux de ce côté. Pierre y courut, comme de raison, pour jouir du spectacle et distribuer des injures et des coups de canne. Ses favoris le suivirent. Catherine accoucha, le 23 avril, d’un fils, qui porta le nom de Bobrinski et fit souche d’une des familles les plus considérables aujourd’hui en Russie. Nous le retrouverons plus tard. C’est à cette époque qu’un courtisan faisant compliment à l’impératrice sur la bonne mine et la beauté qu’elle portait dans les réunions où sa présence jetait comme un éclat de lumière, il lui échappa de dire :

« Vous ne pouvez pas vous imaginer ce qu’il en coûte quelquefois pour être belle. »

Mais où tout cela pouvait-il la mener ? Elle n’en savait probablement rien. Un jour viendrait sans doute où le travail souterrain de ses amis aboutirait au grand jour, amènerait une explosion ; où les extravagances de son mari provoqueraient une crise : il serait temps d’agir alors. Elle agirait. En attendant, ainsi qu’elle l’avait dit à la princesse Dachkof, elle s’en rapportait à la Providence. Selon l’avis de Frédéric, c’était ce qu’elle eût de mieux à faire. « Elle ne pouvait encore rien conduire », disait-il plus tard, en rappelant ces souvenirs ; « elle s’est jetée dans les bras de ceux qui voulaient la sauver ». L’habileté dans la conduite des affaires, l’art des combinaisons, la prudence et la dextérité nécessaires pour mener à bien une entreprise difficile, ne furent d’ailleurs jamais son fort. Elle brilla surtout par le caractère. Là était sa véritable supériorité. C’est ce qui fait qu’elle dut toujours compter principalement, et qu’elle compta en effet ainsi toute sa vie, sur cette force supérieure et mystérieuse, qu’elle invoquait en parlant à la princesse Dachkof et dont Frédéric lui-même ne méconnaissait pas la puissance, mais qu’il appelait irrévérencieusement : « Sa Sacrée Majesté le Hasard. » Car se livrer aux Orlof, comme elle le faisait maintenant, ou à Patiomkine, comme elle le fit plus tard, ce n’était pas, à proprement parler, faire autre chose. Le hasard eut du bonheur avec les Orlof ; il eut du bonheur et peut-être même du génie avec Patiomkine ; quand il n’eut plus ni bonheur ni génie avec Zoubof, ce fut un désastre. Mais Catherine demeura grande. Pour le moment, le hasard devait lui donner la victoire. Il n’y travailla pas seul pourtant : il lui fallut encore la complicité de l’homme le plus intéressé à faire avorter la téméraire entreprise. « Il s’est laissé détrôner comme un enfant que l’on envoie se coucher », disait encore Frédéric, en parlant de Pierre III.

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