‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 34 sur 98 · 3.4

3.4

Que s’était-il passé encore ? Mystère. Plus que dans tout autre pays d’Europe, l’histoire a fort à faire en Russie pour aller au-delà du sens officiel donné aux grands événements d’État. Les murs des palais bâtis en granit sont épais, les bouches sont closes. Pierre s’était résigné à son sort avec une facilité surprenante. Il avait borné ses plaintes et ses demandes à trois choses : qu’on lui rendît sa maîtresse, son singe et son violon. Il passait ses journées à boire et à fumer. Le 18 juillet, il fut trouvé mort. C’est à peu près tout ce que nous savons de certain.

Que sa mort ait été violente, il y a presque certitude à cet égard. Sur le moment, personne n’en douta. Écrivant au duc de Choiseul, le chargé d’affaires de France, Bérenger, disait qu’il tenait en main « tout ce qui peut justifier l’opinion généralement admise ». Il n’avait pas vu le corps du souverain, exposé en public avec le cérémonial habituel, car le corps diplomatique n’avait pas été convié à le visiter, et Bérenger sut qu’on prenait note des personnes qui s’y rendaient. Mais il y avait envoyé un homme sûr, dont le rapport fut pour confirmer ses soupçons. Le corps du malheureux souverain était tout noir, et « il suintait à travers l’épiderme un sang extravasé qui se manifestait même sur les gants qui couvraient ses mains ». Les personnes qui ont cru devoir baiser le cadavre sur la bouche, selon la coutume du pays, sont revenues les lèvres enflées.

On voit la part de l’imagination se faisant place jusque dans un document diplomatique. Mais le fait en lui-même ne s’en dégage pas moins avec de fortes présomptions. Quant au mode de l’assassinat, puisqu’il semble bien qu’il faille en admettre l’hypothèse, les suppositions ont varié également. Les uns ont parlé d’un empoisonnement par le bourgogne, qui était le vin préféré du malheureux Pierre ; d’autres, d’un étranglement. La plupart ont désigné Alexis Orlof comme l’auteur, l’inspirateur ou même l’exécuteur, propria manu, de l’attentat. Un récit pourtant, qui n’est pas dépourvu d’autorité 2, se présente avec des données différentes. Il met Orlof hors de cause. Ce n’est pas lui, c’est Tieplof qui a tout fait, ou du moins tout ordonné. Obéissant à ses injonctions, un officier suédois au service de la Russie, Svanovitz ( ?), a étranglé Pierre avec une courroie de fusil. Le crime a eu lieu non le 18, mais le 15 juillet. Ce n’est pas Orlof, c’est le prince Bariatinski qui a porté la nouvelle à Pétersbourg.

Orlof ou Tieplof, la question peut paraître secondaire et de mince importance. Elle ne l’est pas. Si Tieplof a été l’instigateur du crime, c’est que Catherine en a été la suprême inspiratrice. Car comment admettre qu’il ait agi sans son consentement ? Il en va autrement pour Orlof. Lui et son frère Grégoire étaient, devaient rester quelque temps encore maîtres jusqu’à un certain point d’une situation qu’ils avaient faite, maîtres aussi de conduire à leur guise une partie dans laquelle ils jouaient leur vie. Ils n’avaient pas pris l’avis de Catherine pour commencer le coup d’État ; ils peuvent bien ne l’avoir pas consulté cette fois encore.

« L’impératrice ignora ce forfait — affirmait Frédéric vingt ans plus tard en causant avec le comte de Ségur —, et l’apprit avec un désespoir qui n’était pas feint ; elle pressentait justement le jugement que tout le monde porte aujourd’hui contre elle. »

Tout le monde, c’était peut-être trop dire. Mais la grande majorité fut certainement pour adopter une opinion dont Castéra, Masson, Helbig et d’autres se sont fait l’écho. Dans un journal de l’époque, imprimé à Leipzig, la mort de Pierre était comparée à celle du roi Édouard d’Angleterre, tué en prison par l’ordre de sa femme, Isabelle (1327). Plus tard, il y eut un revirement d’opinion auquel la publication des Mémoires de la princesse Dachkof n’a pas peu contribué. À la mort de Catherine, Paul aurait découvert dans les papiers de l’impératrice une lettre d’Alexis Orlof, écrite aussitôt après l’événement et le désignant nettement lui-même comme l’auteur du crime. L’ivresse du sang, la terreur et le remords s’y traduisaient également. L’empereur leva les yeux au ciel et dit : « Merci soit à Dieu. » Mais la princesse Dachkof, qui raconte cette scène, n’y a pas assisté, et le comte Rostoptchine, qui a conservé une copie de cette lettre (publiée, depuis, dans l’Archive du prince Vorontsof, XXI, p. 430), raconte que l’original a été détruit.

Parmi les auteurs modernes, il y a encore conflit d’appréciations et de conjectures. Catherine a d’ailleurs travaillé elle-même, il faut le reconnaître, à perpétuer l’incertitude dans laquelle s’agite cette énigme redoutable, en jetant sur l’événement toute l’obscurité dont peut disposer un souverain autocrate. Si on lui a fait tort, il peut être dit qu’elle a en quelque sorte provoqué la calomnie en proscrivant la vérité. Son acharnement à poursuivre toute publicité concernant la tragique aventure est allé jusqu’à s’attaquer à l’œuvre de Rulhière, qui pourtant ne s’est pas prononcé sur la question de sa participation au meurtre. En dépit aussi de sa science des attitudes, celle qu’elle crut devoir observer au moment de la catastrophe ne fut peut-être pas des mieux choisies pour désarmer la malignité publique, bien qu’elle témoignât de la force de son caractère et de ses ressources de grande comédienne. Dans un conseil réuni à la hâte, il fut décidé que la nouvelle serait tenue secrète pendant vingt-quatre heures. Aussitôt l’impératrice parut devant la cour sans trahir la moindre émotion. Le lendemain seulement, un manifeste ayant porté à la connaissance du Sénat la nouvelle du lugubre dénouement, Catherine fit celle qui vient d’apprendre à l’instant ce qui est arrivé : elle pleura abondamment devant son entourage intime et ne parut point en public.

Une dernière remarque, pour clore ce débat sans issue : ni les Orlof, ceci est un fait, ni Tieplof, ni personne n’a été poursuivi à raison du drame de Ropcha. Et dès lors la responsabilité de la souveraine ne s’y trouve-t-elle pas engagée en toute hypothèse ? Il y a eu de toute manière consentement de sa part, consentement au fait accompli, sinon au dessein. Et il y a eu ainsi une tache de sang sur ses mains, qui venaient de saisir le sceptre impérial. Il devait y en avoir d’autres. Mais peut-être qu’à de certaines hauteurs la grandeur humaine ne va pas sans ces flétrissures, qui la ramènent au niveau commun. Et Catherine fut grande. Comment, par quels moyens et malgré quels défauts, nous essayerons de le montrer maintenant. N’ayant pas entrepris l’histoire de sa vie, nous quitterons ici le récit au cours duquel nous avons voulu indiquer les origines et les commencements de son étrange fortune. Cette recherche préalable nous a paru nécessaire pour mettre en lumière et en bonne place ce qui fait l’objet véritable de notre étude, c’est-à-dire le portrait d’une femme et d’une souveraine qui, l’une et l’autre, ont eu peu de rivales dans l’histoire du monde et la physionomie d’un règne qui a été jusqu’à présent sans égal dans l’histoire d’un grand peuple. Nous avons voulu faire voir comment Catherine est devenue ce qu’elle a été, nous entreprendrons maintenant de dire ce qu’elle a été.

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