3.3
Quelques épreuves attendaient encore Catherine à Pétersbourg. La nuit même qui suivit son retour, il y eut grand bruit autour du palais. Les soldats du régiment Ismaïlovski avaient abandonné leur quartier et demandaient à voir la tsarine pour s’assurer qu’on ne l’avait point enlevée. Elle dut quitter le lit et revêtir encore une fois son uniforme pour les rassurer.
« Je ne puis ni ne veux, écrivait-elle quelques mois plus tard à Poniatowski, vous dire tous les empêchements qu’il y a pour vous à venir ici… Ma situation est telle que j’ai bien des ménagements à garder, et le moindre soldat aux gardes en me voyant se dit : “Voilà l’ouvrage de mes mains.” Je meurs de peur pour les lettres que vous m’écrivez. »
Elle tenait d’ailleurs tête, admirablement, aux difficultés et aux périls. Elle n’avait pas montré soit dans la préparation, soit dans l’exécution du coup d’État, certaines des qualités désirables chez un chef : ni grande prévoyance ni grande habileté ; mais du courage, du sang-froid, de l’esprit de résolution et surtout un art supérieur de mise en scène. Tels étaient les moyens d’action qu’elle faisait valoir maintenant encore. Tous les témoins des événements dont Pétersbourg fut le théâtre à ce moment sont unanimes à vanter son calme, son air affable et imposant à la fois, la majesté souriante de son accueil et de son maintien. Elle se montrait déjà imperturbable.
Elle ne négligeait pas aussi la ressource choisie depuis longtemps et préférée par elle pour l’assujettissement des volontés et la conquête des dévouements : elle s’affirmait dès la première heure comme une impératrice magnifique, sachant récompenser qui la sert, généreuse avec profusion. Pendant les premiers mois de son règne, c’est un véritable pactole qui se déverse sur les artisans de sa fortune. À la date du 16 novembre 1762, le chiffre des récompenses payées, à part les dons en nature, les concessions de terres et de paysans, s’élève à 795 622 roubles, soit près de quatre millions de francs au cours du change d’alors. Et les sommes versées aux mains des intéressés n’ont été, pour la plupart, que des acomptes. Ainsi, Grégoire Orlof n’a reçu que 3 000 roubles sur les 50 000 qui lui ont été destinés. Les disponibilités du Trésor n’ont pas permis de faire plus pour le moment. La princesse Dachkof figure sur la liste des paiements pour une somme de 25 000 roubles. Une somme de 225 890 roubles a été affectée à la remise d’une demi-année de solde, dont ont bénéficié les états-majors des régiments ayant pris part au coup d’État. Les soldats sont moins bien partagés. On leur a versé libéralement à boire pendant la journée du 12 juillet. De ce chef la dépense s’est élevée à plus de 41 000 roubles, soit plus de 200 000 francs. Mais, peu de temps après le grand événement, un nombre assez considérable de ces prétoriens se trouvent dans le dénuement, et Catherine ne fait rien pour les en tirer. Il est vrai qu’elle n’a plus besoin d’eux.
Elle n’oublie pas aussi les absents. Un de ses premiers soins a été d’envoyer un exprès à l’ex-chancelier Bestoujef pour lui annoncer son avènement et l’inviter à la rejoindre dans sa capitale. Le porteur de cette bonne nouvelle, choisi par Catherine, fut un certain Nicolas Ilitch Kalyshkine, qui, en février 1758, étant sergent dans un régiment de gardes, avait été préposé à la surveillance du joaillier Bernardi, impliqué dans le procès de Bestoujef, et avait contribué à ménager la correspondance que nous savons entre la grande-duchesse et les prisonniers. Catherine s’en souvenait aussi. Elle ménageait cependant une déception à son ancien associé politique. Bestoujef se hâta d’accourir. Il fut reçu à bras ouverts. Catherine était bien aise d’avoir sous la main un homme de cette expérience et de cette autorité. Elle fit sonner très haut son nom et ses services passés. Elle eut recours souvent à ses conseils. Mais il s’imaginait assurément retrouver sa place, sa situation de ministre omnipotent, une influence plus grande encore que celle dont il jouissait auprès d’Élisabeth. À cet égard, il fut entièrement trompé.
Il y eut ainsi un certain nombre de désenchantements. Le feld-maréchal Münich, qui se hâta de faire sa soumission, en éprouva un très grand. Catherine ne parut pas lui tenir rancune de l’assistance, d’ailleurs inutile, qu’il avait prêtée à Pierre. Il n’avait fait que son devoir. Il le dit, très dignement, et elle sembla l’écouter de même. Mais elle fit avec lui comme avec Bestoujef. Elle s’en débarrassa poliment. Elle jugeait, selon l’expression d’un homme d’État moderne, qu’à une situation nouvelle il fallait des hommes nouveaux.
Une désenchantée fut encore la princesse Dachkof. Elle s’était figuré le règne de Catherine comme une espèce de féerie, dans laquelle elle continuerait à agiter tous les jours les destinées de l’Empire, tout en caracolant sur un beau cheval en tête d’une colonne de grenadiers. Elle avait pris le goût de l’uniforme, de l’intrigue et de la parade. Elle ne se jugea ni récompensée selon ses mérites ni utilisée selon ses capacités. Nous la retrouverons plus tard avec ses rêves, ses prétentions et toutes les folies qui empoisonnèrent sa vie en donnant quelques ennuis à son impériale amie. Nous retrouverons également Bestoujef et Münich.
Catherine faillit aussi faire un mécontent dans la personne d’un ami obscur, dont nous avons déjà parlé. La princesse Dachkof ne fut pas la seule à s’attribuer un rôle prépondérant dans l’événement du 12 juillet. Quatre jours après le coup d’État, on annonça à l’impératrice le général Betzky. Il avait été employé à quelques distributions d’argent faites aux soldats embauchés par les Orlof. Il avait reçu un cordon et quelques milliers de roubles ; Catherine crut qu’il venait la remercier. Il se mit à genoux, et dans cette position il supplia l’impératrice de vouloir bien reconnaître devant témoins à qui elle devait sa couronne.
— À Dieu et au choix de mes sujets, fit simplement Catherine.
En entendant ces paroles, Betzky se leva, et d’un geste tragique ôta son cordon.
— Que faites-vous ?
— Je ne suis plus digne de porter ces insignes, prix de mes services, puisque mes services sont méconnus par l’impératrice. Je croyais être le seul ouvrier de sa grandeur. N’est-ce pas moi qui ai soulevé la garde ? N’est-ce pas moi qui ai semé l’or ? L’impératrice le nie. Je suis le plus malheureux des hommes.
L’impératrice tourna la chose en plaisanterie.
— Vous m’avez donné la couronne, Betzky, j’en conviens. Aussi je ne veux la tenir que de vos mains. C’est vous que je charge de la rendre la plus belle qu’il se pourra. Je mets à vos ordres tous les joailliers de mon empire.
Betzky prit la plaisanterie au sérieux. Il surveilla le travail des orfèvres qui préparèrent le diadème impérial pour le jour du couronnement, et fut satisfait.
C’est ainsi du moins que la princesse Dachkof raconte cette histoire, où elle a pu mettre de son imagination.
En général, cependant, ainsi que nous l’avons dit, Catherine fut aussi généreuse pour ses amis que magnanime envers ses ennemis. Le nouveau règne s’annonçait bien. L’enthousiasme avec lequel il avait été salué dans la capitale trouvait un écho vibrant au sein des provinces les plus reculées. Soudain, sur cette aurore radieuse, un nuage livide parut. Le 18 juillet, revenant du Sénat, où elle avait fait lire un nouveau manifeste contenant la description accommodée avec art de la manière dont s’était fait son avènement au pouvoir, Catherine se préparait à paraître devant la cour, quand un homme se précipita dans sa chambre de toilette. Il était couvert de sueur et de poussière, les vêtements en désordre. C’était Alexis Orlof. Il arrivait à franc étrier de Ropcha et annonçait à l’impératrice la mort de Pierre III.