1.1
« À dire la vérité, je ne me suis jamais crue extrêmement belle, mais je plaisais, et je pense que cela était mon fort. » Catherine a défini elle-même en ces termes le genre d’attrait que la nature lui avait départi à l’extérieur. Ainsi, après avoir passé sa vie à s’entendre comparer à toutes les Cléopâtres de l’histoire, elle n’admettait pas la justesse de la comparaison. Non pas qu’elle en méconnût le prix. « Croyez-moi, écrivait-elle encore à Grimm, la beauté n’est nulle part de trop, et j’en ai fait toujours grandissime cas, quoique je n’aie jamais été fort belle. » Mais n’a-t-elle pas déprécié volontairement ses charmes, par ignorance modeste ou artifice de coquetterie raffinée ? On serait tenté de le croire, à entendre la voix presque unanime des contemporains. La « Sémiramis du Nord » a traversé la seconde moitié du XVIIIe siècle et est entrée dans la postérité au seuil du XIXe, comme une incarnation merveilleuse non pas seulement de la puissance, de la grandeur, du bonheur triomphant, mais encore de la féminité adorable et adorée. Elle a été aux yeux de tous, ou de presque tous, non pas seulement imposante, majestueuse ou terrible, mais encore séduisante et belle, en effet, entre les plus belles. Reine par le droit de la beauté comme par le droit du génie. Pallas et Vénus Victrix.
Eh bien, il semble que ce soient les contemporains qui aient mal vu, ayant éprouvé, à regarder la prestigieuse tsarine, comme une sorte de mirage. L’illusion a été si complète que l’erreur des sens produite par elle a porté jusque sur des détails très apparents et en eux-mêmes insignifiants. Ainsi, la plupart de ceux qui ont approché la souveraine ont parlé de sa taille élevée, lui permettant de dominer les foules. Or, en fait, elle était de taille au-dessous de la moyenne, plutôt petite, avec une tendance précoce à l’embonpoint. La couleur même de ses yeux a prêté à des contradictions bizarres. Les uns les ont vus bruns, les autres bleus. Rulhière s’est tiré d’affaire en les faisant bruns avec des reflets bleus. Voici d’ailleurs l’ensemble du portrait qu’il a esquissé et qui doit se rapporter à peu près à l’époque de l’avènement au trône. Catherine avait trente-trois ans. Nous ne possédons pas de description aussi détaillée portant une date plus ancienne. Celle que nous a donnée Poniatowski ne remonte qu’à quatre ou cinq années en arrière, et c’est celle d’un amoureux.
« Sa taille, écrit Rulhière, est agréable et noble, sa démarche fière ; sa personne et son maintien remplis de grâces. Son air est d’une souveraine. Tous ses traits annoncent un grand caractère. Son col est élevé et sa tête fort détachée ; l’union de ces deux parties est surtout dans le profil d’une beauté remarquable et dans les mouvements de sa tête ; elle a quelque soin de développer cette beauté. Elle a le front large et ouvert, le nez presque aquilin ; sa bouche est fraîche et embellie par ses dents ; son menton un peu grand et se doublant un peu sans qu’elle soit grasse. Ses cheveux sont châtains et de la plus grande beauté ; ses sourcils bruns ; ses yeux bruns et très beaux ; les reflets de lumière y font paraître des nuances bleues, et son teint a le plus grand éclat. La fierté est le vrai caractère de sa physionomie. L’agrément et la bonté, qui y sont aussi, ne paraissent à des yeux pénétrants que l’effet d’un extrême désir de plaire. »
Rulhière n’est ni amoureux ni enthousiaste. Rapprochons cependant cette esquisse de celle qu’un artiste russe, Tchemessof, a dessinée au crayon à la même époque. D’après une légende, ce dernier portrait aurait été fait sur la demande de Patiomkine, que Catherine commença à distinguer peu après la révolution de juillet, et peut-être même avant. Catherine en fut satisfaite, et attacha l’auteur à sa personne comme secrétaire de son cabinet. Et pourtant quelle étonnante impératrice ce Tchemessof nous a montrée là, et combien peu ressemblante à tout ce que nous ont fait voir les autres peintres, sculpteurs et auteurs de Mémoires, depuis Benner jusqu’à Lampi, depuis Rulhière jusqu’au prince de Ligne ! Figure agréable encore, si l’on veut, et intelligente, mais si peu idéale, disons le mot : si commune d’aspect. Le costume y est peut-être pour quelque chose, un étrange costume de deuil avec une coiffure bizarre, couvrant le front jusqu’aux sourcils et couronnant le sommet de la tête d’une paire d’ailes de chauve-souris. Mais le visage souriant et pourtant dur, les traits épais et ayant quelque chose de masculin s’accusent, quand même, avec une franchise brutale. On dirait d’une vivandière allemande dont on aurait fait une nonne. Cléopâtre est loin !
Tchemessof n’aurait-il été qu’un traître, et Catherine n’aurait-elle fait, en se reconnaissant dans ce portrait, que prouver cette ignorance entière des choses de l’art qu’elle confessa plus tard avec candeur à Falconet ? Il se peut, jusqu’à un certain point. Une sorte de contre-épreuve du dessin de l’artiste russe nous reste cependant. C’est le portrait écrit quelques années seulement plus tard par Richardson. Cet Anglais paraît avoir possédé un regard et un esprit rebelles aux illusions et aux éblouissements. Et voici comment il a noté ses impressions :
« L’impératrice de Russie est d’une taille au-dessus de la moyenne, bien proportionnée et gracieuse, mais inclinant à l’embonpoint. Elle a un joli teint et cherche cependant à l’embellir avec du rouge, à l’exemple de toutes les femmes de ce pays. La bouche est bien dessinée, avec de belles dents ; les yeux bleus ont une expression scrutatrice : quelque chose qui n’est pas aussi fort qu’un regard inquisiteur, ni aussi vilain qu’un regard défiant. Les traits sont en général réguliers et agréables. L’ensemble est tel qu’on lui ferait injure en lui attribuant un air masculin, mais qu’on ne lui ferait pas justice en le disant féminin entièrement. »
Ce n’est pas tout à fait la note de Tchemessof, dans son réalisme naïf et presque grossier. Un trait commun apparaît cependant ici et là, et c’est celui qui nous semble, en effet, avoir été le trait saillant du modèle, en avoir constitué la physionomie, et en avoir, au point de vue plastique, réduit considérablement, sinon détruit le charme : c’est l’expression hommasse soulignée de part et d’autre et qu’à travers la magie des couleurs, nous retrouvons même sous des pinceaux moins consciencieux. Le portrait qui a fait la joie de Voltaire et qui est encore à Ferney en décèle lui-même quelque chose. Catherine y veillait cependant, et jusqu’au dernier moment. Un pli qu’elle se trouva à la racine du nez sur le portrait peint par Lampi, peu avant sa mort, et qui lui parut durcir son visage, lui fit regarder d’un mauvais œil le tableau et le peintre. Lampi passait cependant à bon droit pour ne pas dire à ses modèles des vérités trop cruelles. Il effaça le pli, et l’impératrice, bientôt septuagénaire, prit l’apparence d’une jeune nymphe. L’histoire ne dit pas si elle a été satisfaite cette fois.
« Quelle figure me supposiez-vous ? » demanda Catherine au prince de Ligne lors du premier voyage que celui-ci fit à Pétersbourg. « Grande, raide, des yeux comme des étoiles et un grand panier ? » C’était en 1780. L’impératrice avait cinquante et un ans. Voici la figure que le prince de Ligne lui trouva : « Elle était encore bien. On voyait qu’elle avait été belle plutôt que jolie : la majesté de son front était tempérée par des yeux et un sourire agréables, mais ce front disait tout. Sans être un Lavater, on y lisait comme dans un livre : génie, justice, courage, profondeur, égalité, douceur, calme et fermeté : la largeur de ce front annonçait les bases de la mémoire et de l’imagination ; on voyait qu’il y avait place pour tout. Son menton un peu pointu n’était pas absolument avancé, mais il était loin de se retirer et avait de la noblesse. Son ovale n’était pas bien dessiné moyennant cela, mais devait plaire infiniment, car la franchise et la gaieté habitaient ses lèvres. Elle a dû avoir de la fraîcheur et une belle gorge ; celle-ci ne lui était arrivée cependant qu’aux dépens de sa taille qui avait été mince à rompre, mais on engraisse beaucoup en Russie. Elle était propre, et, si elle n’avait pas tant fait tirer ses cheveux qui auraient dû, tombant un peu plus bas, accompagner son visage, elle aurait été bien mieux. On ne s’apercevait pas qu’elle était petite. »
Encore un enthousiaste, celui-là. Pourtant le comte de Ségur, qui se piquait de l’être moins en sa qualité de diplomate, a noté à la même époque des traits à peu près identiques. « La blancheur et l’éclat de son teint, dit-il, furent les attraits qu’elle conserva le plus longtemps. » Mais Castéra explique à sa manière cette victoire sur les irréparables outrages : « Dans les dernières années de son règne, elle mettait beaucoup de rouge. » C’est ce dont Catherine ne voulut jamais être soupçonnée. Nous lisons dans une de ses lettres à Grimm, datée de 1783 :
« Je vous remercie des pots de rouge dont vous m’avez souhaité d’illuminer ma face ; mais lorsque j’ai voulu m’en servir, j’ai trouvé qu’il était si foncé que cela me donnait l’air furie. Aussi vous m’excuserez si je ne pourrai pas, même malgré ma grande vogue là où vous êtes (Grimm était à Paris)… imiter ou adopter cette belle mode-là. »
Le témoignage le plus autorisé au point de vue plastique, le moins suspect aussi, est peut-être celui de madame Vigée-Lebrun, qui, malheureusement, n’a point vu la Catherine des belles années. Elle n’a pas eu aussi à se louer des procédés de la souveraine, ce qui est une garantie de sincérité. Elle ne put obtenir que l’impératrice posât devant elle. Son pinceau n’a évoqué plus tard que des souvenirs. La plume à la main, elle les a retracés ainsi :
« J’étais d’abord extrêmement étonnée de la trouver très petite ; je me l’étais figurée d’une grandeur prodigieuse, aussi haute que sa renommée. Elle était fort grasse, mais elle avait encore un beau visage, que ses cheveux blancs et relevés encadraient à merveille. Le génie paraissait siéger sur son front large et très élevé ; ses yeux étaient doux et fins, son nez tout à fait grec, son teint fort animé et sa physionomie très mobile… J’ai dit qu’elle était petite de taille ; pourtant les jours de représentation, sa tête haute, son regard d’aigle, cette contenance que donne l’habitude de commander, tout en elle enfin avait tant de majesté qu’elle me paraissait la reine du monde. Elle portait à un gala les cordons de trois ordres, et son costume était simple et noble. Il consistait en une tunique de mousseline brodée en or et dont les manches très amples étaient plissées en travers dans le genre asiatique. Par-dessus cette tunique, était un dolman de velours rouge à manches très courtes. Le bonnet qui encadrait ses cheveux blancs n’était pas orné de rubans, mais de diamants de la plus grande beauté. »
Catherine avait pris de bonne heure et conserva toute sa vie l’habitude de porter, en public, la tête très haute. Son prestige aidant, elle arrivait ainsi à un effet de grossissement qui trompa jusqu’à des observateurs comme Richardson. L’art de la mise en scène, dans lequel elle fut incomparable, est d’ailleurs resté de tradition à la cour de Russie. Une dame de la cour de Vienne nous racontait un jour ses impressions à l’arrivée de l’empereur Nicolas dans cette dernière capitale. Quand elle le vit entrer à la Burg, dans la splendeur de son uniforme, de sa beauté mâle et de l’air de majesté répandu sur toute sa personne, droit, hautain, dépassant de la tête princes, aides de camp, chambellans, officiers, elle crut apercevoir un demi-dieu. Placée à une galerie supérieure, elle ne pouvait détacher ses yeux de cette éblouissante apparition. Soudain, elle ne vit plus rien. La foule des courtisans s’était retirée ; on avait fermé les portes. La famille impériale et quelques personnes de l’entourage intime restaient seules. Mais l’empereur ? Où était-il ? Il était là, affaissé sur un banc, ayant replié sa haute taille, ayant laissé se détendre les muscles de son visage où brusquement venait poindre l’expression d’une indicible angoisse ; méconnaissable, diminué de moitié, comme écroulé du haut des grandeurs sur un bas-fond de misère : ce demi-dieu n’était plus qu’une loque humaine souffrante. Cela se passait en 1850. Nicolas éprouvait déjà alors les premières atteintes du mal qui rongea les dernières années de sa vie et y mit fin prématurément. Hors des yeux de la foule, il se courbait sous son étreinte. Devant le public, par un héroïque effort de volonté, il redevenait le superbe empereur des beaux jours déjà passés.
Ainsi peut-être fit Catherine pendant les dernières années de son règne.
La princesse de Saxe-Cobourg, qui la vit pour la première fois en 1795, commence le récit de cette rencontre d’une façon assez déplaisante, disant que c’était ainsi, à savoir, sous l’apparence de la vieille impératrice, qu’elle se figurait habituellement une sorcière. Mais il paraît, par la suite, que l’idée qu’on lui avait donnée de cette espèce de personnage n’était point désagréable. Elle vante, elle aussi, le teint « singulièrement beau » conservé par la souveraine, et dit qu’en général il lui a semblé trouver en elle « la personnification d’une vieillesse forte, quoique à l’étranger on parle toujours de ses maladies 1 ».
Catherine n’eut pourtant jamais une très bonne santé. Elle souffrait fréquemment de maux de tête accompagnés de coliques. Cela ne l’empêcha pas de se moquer jusqu’au dernier moment de la médecine et des médecins. C’était toute une affaire que de lui faire avaler une potion. Un jour que son médecin, Rogerson, réussit à lui faire prendre quelques pilules, il en fut si content, que, s’oubliant, il frappa familièrement l’épaule de la souveraine, en criant : « Bravo, Madame ! » Elle ne s’en offensa point.
À partir de 1772, elle dut se servir de lunettes pour lire. Son ouïe, très fine, était affectée d’une particularité bizarre : chacune des oreilles percevait les sons d’une façon différente, inégale non seulement de force, mais de ton. C’est pour cela assurément qu’elle fut toujours rebelle à la musique, quelque peine qu’elle se donnât pour y trouver du goût. Le sens de l’harmonie lui manquait complètement.
On a prétendu qu’en nettoyant les foulards avec lesquels elle avait l’habitude de s’envelopper la tête pour dormir, on en voyait sortir des étincelles. Le phénomène se reproduisait même avec ses draps de lit. De telles fables ne servent qu’à indiquer l’action de sa personne physique elle-même sur l’esprit des contemporains, qu’émerveillaient à ce moment les mystérieuses découvertes de Franklin. La personne morale de Catherine était faite pour stimuler ces élans d’imagination.