1.2
Une grande souveraine et une femme digne de tous les respects, à laquelle Catherine se défendit d’ailleurs toujours de ressembler, l’appelant ironiquement « sainte Thérèse », écrivait en 1780 ceci :
« L’empereur m’a fait entrevoir pendant cet hiver, en badinant, son envie d’avoir une entrevue avec l’impératrice de Russie. Vous pouvez bien imaginer combien peu je goûterais un tel projet, aussi bien par l’impression que cette entrevue devrait faire sur les autres puissances que par l’aversion et l’horreur que m’inspire toujours un caractère tel que celui de l’impératrice. »
Pourtant, c’est par le caractère précisément que Catherine elle-même nous semble avoir atteint la grandeur. Des défaillances, des vices mêmes y ont paru sans doute, empruntant aux proportions de l’être moral déparé par eux quelque chose de colossal, de monstrueux si l’on veut. L’ensemble a eu des aspects éblouissants et des hauteurs peu communes.
« L’aversion et l’horreur » professées par Marie-Thérèse ne l’ont point empêchée, du reste, de s’allier avec la souveraine ainsi flétrie et de mettre sa main dans la sienne pour l’accomplissement de la plus vilaine besogne dont Catherine ait à porter le reproche devant l’histoire. Nous voulons dire le meurtre de la Pologne. Marie-Antoinette, qui paraît avoir partagé les répugnances de sa mère, s’est montrée également disposée à en faire abstraction dans la pratique :
« Malgré mes idées sur l’impératrice de Russie, écrivait-elle de son côté, je lui saurais bien bon gré si sa politique se tournait à nous donner la paix. »
Ainsi Catherine n’était un monstre qu’en théorie. Et, même réduit à cette valeur, le jugement paraît sujet à révision, car c’est un point discutable s’il peut être du fait d’un monstre non pas seulement de s’imposer momentanément à l’admiration des foules, mais de faire œuvre durable et profitable aux générations futures. Sans doute ce fut une personnalité singulièrement complexe, défiant presque le travail d’analyse auquel nous osons nous essayer. Comme si elle avait deviné les difficultés avec lesquelles ses futurs biographes seraient aux prises et pris pitié de leur embarras, Catherine s’est donné la peine de poser devant eux quelques jalons et de leur frayer la voie. À part ses Mémoires, où la psychologie tient assez peu de place, nous lui devons quelque chose comme l’esquisse d’une autobiographie et quelque chose comme l’ébauche d’un portrait d’ensemble, au moral, du moi intime. Voici l’esquisse. Elle s’est conservée sur une feuille de papier, au revers de laquelle une autre main inconnue a tracé l’épitaphe de « Sir Tom Anderson » — un des chiens favoris de l’impératrice. Sur le modèle de cette épitaphe d’un être tendrement aimé, Catherine a, dans un de ces accès d’humour qui lui furent familiers, composé la sienne propre, « craignant », disait-elle — c’était au courant de l’hiver de 1778 — « de mourir pendant la fin du carnaval, qui doit être rempli de onze mascarades, sans compter les dîners et les soupers ». Nous copions textuellement :
« Ci-gît Catherine seconde, née à Stettin, le 21 avril (2 mai) 1729. Elle passa en Russie l’an 1744, pour épouser Pierre III. À l’âge de quatorze ans, elle forma le triple projet de plaire à son époux, à Élisabeth et à la nation. Elle n’oublia rien pour y réussir. Dix-huit années d’ennui et de solitude lui firent lire bien des livres. Parvenue au trône de Russie, elle voulut le bien et chercha à procurer à ses sujets bonheur, liberté et propriété. Elle pardonnait aisément et ne haïssait personne. Indulgente, aisée à vivre, d’un naturel gai, l’âme républicaine et le cœur bon, elle eut des amis. Le travail lui était facile ; la société et les arts lui plaisaient 2. »
Voici maintenant le portrait. Nous le rencontrons dans une lettre adressée à Sénac de Meilhan en mai 1796. « Je ne me suis jamais cru l’esprit créateur ; j’ai rencontré quantité de monde, auquel j’ai vu, sans envie ni jalousie, beaucoup plus d’esprit qu’à moi. Il a été toujours très facile de me mener, parce que, pour y parvenir, il ne fallait que présenter toujours des idées infiniment meilleures et plus solides que les miennes ; alors j’étais docile comme un agneau. La raison de ceci siégeait dans l’extrême désir que j’ai toujours eu que le bien de l’Empire se fît. J’ai eu le bonheur de rencontrer les bons et vrais principes, ce qui a fait que j’ai eu de grands succès. J’ai eu des malheurs qui s’en sont ensuivis de fautes auxquelles je n’ai eu aucune part et peut-être parce qu’on n’avait pas suivi avec exactitude ce que j’ai prescrit. Malgré ma flexibilité naturelle, j’ai su être opiniâtre ou ferme, comme on voudra, quand il m’a paru que cela était nécessaire. Je n’ai jamais gêné l’avis de personne, mais j’ai eu, dans l’occasion, un avis à moi. Je n’aime pas la dispute, parce que j’ai toujours vu rester un chacun de son avis. D’ailleurs je ne saurais parler fort haut. Je n’ai jamais eu de rancune, la Providence m’ayant placée de telle manière qu’il n’y avait pas de quoi en avoir contre les individus et que je ne trouvais pas la partie égale, le tout pesé avec justice. J’aime en général la justice, mais je suis de l’opinion que stricte justice n’est pas justice, et qu’il n’y a que l’équité qui soit supportable à la faiblesse de l’homme. Mais dans tous les cas j’ai préféré l’humanité et l’indulgence pour la nature humaine aux règles d’une sévérité qui m’a souvent paru mal entendue. À ceci j’ai été amenée par mon propre cœur, que je crois doux et bon. Quand les vieillards me prêchaient la sévérité, je leur avouais en fondant en larmes ma faiblesse, et j’en ai vu qui se rangeaient de mon avis, la larme à l’œil aussi. Mon naturel est gai et franc ; mais j’ai trop vécu dans le monde pour ignorer qu’il y a des esprits atrabilaires qui n’aiment pas la gaieté, et tous les esprits ne sauraient comporter la vérité et la franchise. »
« Ceci est à peu près mon portrait », a écrit Catherine en tête de ce morceau. Très à peu près, sommes-nous tentés de dire, et non pas seulement et non pas tant même à raison de ce qui ne s’y trouve pas, qu’encore et surtout à raison de ce qui s’y trouve. Car l’incapacité à éprouver de la rancune, par exemple, revendiquée par une souveraine qui a eu avec Frédéric les retours d’amitié que l’on sait, provoqués, à ce qu’on peut juger, par quelques boutades un peu agressives du roi-philosophe, c’est assurément, dans l’image de sa personne, un trait inattendu. Le comte de Ségur lui-même, à une époque où il ne péchait guère par excès de sévérité à l’égard de cette princesse, auprès de laquelle il venait de trouver un accueil inespéré, s’est laissé aller à souligner dans sa physionomie le trait absolument opposé à celui-là. « L’impératrice, lisons-nous dans une de ses dépêches, a certainement de grandes qualités, de la force dans le jugement, du courage dans l’âme, de la pénétration dans l’esprit et beaucoup de bonté dans le cœur ; mais elle est facile, méfiante et inquiète, et son amour-propre aigri ou flatté influe sur ses vues politiques. Un propos tenu légèrement à Versailles sur son compte, une froideur de notre cour, une de l’empereur, la moindre faute que moi-même je puis commettre, suffiraient pour changer ses dispositions, et, pour en donner un exemple, elle est l’ennemie du roi de Prusse, parce que le roi lui a supposé des infirmités qu’elle n’a pas. »
Mais, quel que fût le goût de Catherine pour la vérité et la franchise, elle aurait donné un exemple probablement unique dans l’histoire du monde, si elle avait réussi à rencontrer l’une ou l’autre en parlant d’elle-même.
Sincère envers elle-même, elle ne le fut pas davantage le jour où, causant avec le prince de Ligne, elle s’avisa de lui dire que si le hasard avait fait d’elle un sous-lieutenant, elle ne serait jamais arrivée au grade de capitaine, car elle se serait fait casser la tête à la première rencontre. Je n’en crois rien, répliqua le prince, puisque me voilà. Mais Catherine oubliait, en parlant ainsi, sa propre histoire et méconnaissait le trait le plus saillant de sa physionomie. Car, si elle fut téméraire à ses heures, elle fut toujours et surtout une ambitieuse. Tous les signes distinctifs de la grande race, dont Napoléon a été dans l’histoire moderne le représentant hors pair, se reconnaissent en elle. L’esprit impérieux d’abord supportant mal, quoi qu’elle en dise, la contradiction, et ne supportant pas du tout l’intervention d’autrui dans le gouvernement de ses actions. Un jour, elle se prend de colère contre un de ses ministres favoris, le prince Viazemski, parce qu’il s’est hasardé à décréter, sans prendre son avis, qu’il y aurait comédie au théâtre de la cour. « Elle ne veut être en tutelle de personne », déclare-t-elle à ce propos. Puis l’audace, extravagante parfois, mais toujours réfléchie, défiant le calcul, mais calculant jusqu’au hasard lui-même, et froidement résolue vis-à-vis de tous les risques. Enfin la confiance en soi-même, sans laquelle il n’est guère de succès possible, et cette façon de ne douter de rien, sans laquelle il n’est guère d’hommes heureux dans leurs entreprises. Le tout avec quelque chose de féminin en plus qui y ajoute un peu d’outrance d’emportement, de fantaisie. En 1770, le commandant en chef de son armée, aux prises avec les Turcs, lui parlant de la supériorité écrasante des forces ennemies, Catherine lui ferme la bouche avec l’exemple des Romains, qui ne comptaient jamais leurs adversaires ; elle se dit assurée que les Turcs seront battus. Et, comme son assurance se trouve justifiée par l’événement, comme Roumiantsof répond à cette mise en demeure par d’écrasantes victoires, elle s’affermit dans cet état d’âme qui lui est naturel ; elle s’y installe et y prend ses aises en quelque sorte. À la fin de son règne, elle en est arrivée à ne plus admettre la possibilité d’une défaite, d’un revers, d’une trahison quelconque de la fortune, pouvant l’atteindre.
« Si j’étais Louis XVIII, écrit-elle en 1796, ou bien je ne serais pas sortie de France, ou bien aussi il y aurait longtemps que j’y serais rentrée malgré vents et marées, et cette sortie ou rentrée n’aurait dépendu que de moi, exclusivement puissance humaine. »
Il lui semble également que, si elle avait été George III, elle ne se serait pas laissé prendre l’Amérique.
Elle a d’ailleurs pour la soutenir, comme tous ceux de sa race, la foi fataliste, la croyance obscure, irraisonnée, mais non pas moins absolue pour cela, à quelque chose d’innomé et pourtant de tout-puissant, par quoi sont régies les destinées semblables à la sienne. Devisant avec Diderot, elle engage sans plaisanter sa parole d’honneur qu’elle gardera le trône pendant trente-six ans. En 1789, elle dit : « J’ai soixante ans, mais je suis sûre que j’en vivrai encore vingt et quelques années en plus. » Et, comme sa foi est robuste, elle y joint un optimisme tranquille, inébranlable, tellement sûr de lui-même et tellement persistant qu’il en devient aveugle et sourd par moments. Il fait partie de son « imperturbabilité ». Au cours de la seconde guerre turque, qui ressemble peu à la première, longtemps son étoile semble pâlir ; les désastres se succèdent. Elle refuse d’en convenir. Elle veut ignorer et entend que tout le monde ignore les échecs essuyés par son armée et par son homme de guerre, qui ne s’appelle plus, hélas ! Roumiantsof, mais Patiomkine. Les Turcs éprouvent-ils à leur tour le moindre revers, comme en octobre 1787, sous les murs de Kinburn, vite elle fait chanter le Te Deum, tonner le canon en signe d’allégresse et retentir à travers toute l’Europe les trompettes de la renommée. À l’entendre, c’est une répétition de la bataille de Tchesmé : la flotte ottomane a été anéantie, Patiomkine s’est couvert de gloire. Elle le lui dit à lui-même et en semble vraiment convaincue.
Cela fait partie sans doute de sa politique, de ses procédés de gouvernement et de ses artifices de diplomatie, que nous étudierons plus tard. C’est ainsi qu’elle prétend en imposer à l’Europe, à l’Autriche dont elle veut stimuler les efforts, à la France dont elle voudrait obtenir le concours, et à la Turquie elle-même, qu’elle cherche à démoraliser. De fait, elle engage le comte de Ségur à transmettre à Versailles des bulletins de victoire, dont le comte de Montmorin arrive avec peine à démontrer la fausseté à son ambassadeur. C’est ainsi également qu’elle combat le découragement, naturellement prompt, de Patiomkine. Mais cela fait partie aussi de son caractère, et elle s’en impose à elle-même.
Par moments, à suivre ce dithyrambisme continuel, qui est la marque propre de sa correspondance et de sa conversation aux époques de crises surtout, on la croirait atteinte de mégalomanie. Les Suédois sont aux portes de Pétersbourg qu’elle chante encore et toujours victoire. En juillet 1788, le canon ennemi a parlé de si près que les rues de la capitale ont été remplies de fumée. Le lendemain elle en plaisante avec un air d’allégresse, se félicitant d’avoir, elle aussi, senti l’odeur de la poudre, elle va à l’église pour faire chanter un Te Deum à raison d’une victoire sur les Turcs, plus ou moins authentique, dont un courrier de Patiomkine lui a fort à propos apporté la nouvelle, et elle déclare, en revenant, qu’à voir tant de monde réuni aux abords du saint édifice, elle s’est imaginé que « cette foule suffirait à assommer les Suédois à coups de pierres ramassées dans les rues de Saint-Pétersbourg ». Elle s’apprête à signer un ukase par lequel elle ordonne au vice-amiral von Desin de s’unir à l’amiral Greigh, après avoir battu les Suédois près de Karlskrone. L’amiral Greigh ira au-devant de lui, après avoir de son côté battu une fois de plus la flotte ennemie. Cependant Mamonof, le favori en titre du moment, hasarde des objections : est-il sûr que les deux amiraux auront le dessus dans les rencontres supposées ? Jusqu’à présent, ils n’ont guère remporté d’avantages décisifs. Catherine s’irrite :
« Je n’aime pas les petites entreprises, mais les grandes. En raisonnant comme cela, on ne se battrait jamais. »
Elle cède néanmoins, et consent à ne pas envoyer à von Desin « l’ordre de vaincre », mais elle en verse des larmes de colère. Il lui paraît que de la sorte le vice-amiral ne fera rien de bon. Trois semaines après, sans qu’aucun changement soit arrivé dans la situation des belligérants, on pourrait supposer que la flotte ennemie a été engloutie jusqu’au dernier vaisseau dans les profondeurs de la Baltique. Catherine ne s’inquiète plus du tout de son voisinage. Elle parle d’envoyer sa propre flotte dans l’Archipel. Quant aux Suédois, point n’est besoin de s’en occuper plus longtemps. Ils se détruiront eux-mêmes. L’armée de Finlande est ou sera en révolte. Elle suffira pour réduire Gustave à la raison. Catherine n’a plus souci que de tirer vengeance du roi de Suède en ridiculisant ses velléités guerrières dans un opéra-comique intitulé Koslaf, dont elle commence la composition, « sans savoir comment elle la finira ». Mais l’armée de Finlande refuse de justifier, en se révoltant, la confiance que l’impératrice a mise en elle, et après une alternative de succès et de revers, survient le désastre de Swenksund (28 juin 1790) : c’est à peine si, écrivant à Patiomkine, elle en fait mention en deux lignes.
Et c’est comme cela jusqu’à la fin. C’est comme cela qu’en 1796, quelques mois avant sa mort, elle engage cette malheureuse affaire du mariage de sa petite-fille avec le roi de Suède : épisode curieux dont nous conterons à un autre moment les bizarres péripéties. On lui fait voir les difficultés, les obstacles, les chances trop incertaines de réussite ; n’importe, sans se mettre en peine de rien, sans se soucier de rien arranger, elle invite le roi à venir, et, au jour qu’elle indique, ayant réuni sa cour et mis une robe de gala, elle attend Sa Majesté Suédoise pour les fiançailles. Seulement cette fois la fortune s’est lassée : Sa Majesté Suédoise ne vient pas ! C’est de cela que Catherine meurt probablement quelques mois plus tard. Toute cette année 1796, dont elle ne devait pas voir la fin, lui fut désastreuse. Mais son optimisme ne l’abandonna pas. En juillet, un incendie détruisait une partie de sa flotte. Toutes ses chaloupes canonnières, construites et armées à grand-peine, brûlaient dans le port de Vassili-Ostrov.
« Bah !, écrivait-elle le lendemain, tout ce dont nous avons vraiment besoin sera rebâti pendant le courant de cet été… le port n’en sera que plus propre. »
Aimant la gloire, la croyant chose due à sa destinée, Catherine aime aussi à en faire parade.
« Si cette guerre continue, dit-elle en août 1771, mon jardin de Tsarskoïe Selo ressemblera à un jeu de quilles, car à chaque action d’éclat j’y fais élever quelque monument… Derrière mon jardin, dans un bois, j’ai imaginé de faire bâtir un temple de mémoire pour la guerre présente, où tous les faits importants (et il n’y en a pas peu, nous en sommes au 64e numéro) seront gravés sur des médaillons, et des inscriptions en langue du pays, très simples et courtes, avec la date et le nom de ceux qui les ont effectués. »
Notons, en passant, que dans un compte qu’elle établit de sa propre main, la bataille de Tchesmé figure à elle seule pour deux numéros. Sa soif d’ambition est telle qu’elle lui fait voir double.
C’est cette même préoccupation qui la rend infiniment accessible à la flatterie, et, disons le mot, très vaniteuse. Elle s’en défend, bien entendu. Elle fait ou semble faire profession à tout propos de sentiments contraires. Un architecte français, qui eut son heure de célébrité et qui fut un artiste de mérite, en effet, et un honnête homme, mais paraît avoir été aussi un homme difficile à vivre, Clérisseau, recevant à Paris la visite de l’empereur Joseph II, traite assez mal Sa Majesté. « Savez-vous ce que c’est qu’un artiste ? » lui dit-il, entre autres amabilités, en refusant des commandes que Joseph veut lui faire, et qui ne lui agréent point. « D’un côté, il a son crayon ; de l’autre, on lui offre 20 000 livres de rente, s’il veut quitter son crayon. Il vous jette vos 20 000 livres de rente à la tête et garde son crayon, qui le rend plus heureux que tous les trésors de la terre. » Catherine, à qui Grimm rapporte cette algarade, s’en dit enchantée : « J’aime, déclare-t-elle, quand on parle comme Clérisseau a parlé à l’empereur… Cela apprend à ces gens-là qu’il y a plus d’une façon de parler dans le monde, et que tout le monde n’a pas le goût de la flatterie. » Une autre fois, elle interdit à son correspondant de lui donner le surnom de Catherine la Grande : « Parce que primo je n’aime aucun sobriquet ; secundo que mon nom est Catherine II, et tertio je ne veux pas que personne dise de moi comme de Louis XV qu’on trouvait le mal nommé ; quatrièmement, de taille je ne suis ni grande ni petite. »
Mais Grimm savait à quoi s’en tenir et n’eut souci que de changer la forme du compliment. En 1780, l’ambassadeur anglais Harris, se préparant à une entrevue décisive avec l’impératrice, prenait conseil du favori Patiomkine. Il s’agissait d’entraîner la Russie à prendre fait et cause pour l’Angleterre dans ses démêlés avec la France. « Je n’ai qu’un avis à vous donner, répliquait le favori, flattez-la. C’est le seul moyen d’arriver à quoi que ce soit avec elle, et avec cela on arrive à tout… Ne lui parlez pas raison : elle ne vous entendrait pas. Adressez-vous à ses sentiments et à ses passions. Ne lui offrez ni les trésors ni les flottes de l’Angleterre : elle ne demande rien de tout cela. Elle veut des louanges et des compliments. Donnez-lui ce qu’elle veut, et elle vous donnera en échange toutes les forces de son empire. »
Cet avis était aussi celui de Joseph II, quand il engageait sa mère à vaincre ses répugnances pour offrir à l’impératrice la Toison d’or qu’elle convoitait : « Je crois connaître Sa Majesté, et la vanité est son unique défaut. » C’était enfin celui du comte de Ségur : « Il n’est pas facile de tromper cette princesse ; elle a beaucoup de tact, de finesse, de pénétration ; mais en flattant son amour pour la gloire, il n’est que trop prouvé qu’on peut égarer sa politique. » On pouvait sans doute aussi la ramener dans le bon chemin en se servant de ce même moyen. Le comte de Ségur en usa largement. Pendant le fameux voyage de Crimée, c’est entre lui, l’Autrichien Cobenzl, l’Anglais Fitz-Herbert et cet aimable cosmopolite qui s’appela le prince de Ligne, un assaut quotidien d’adulation à outrance. Tout y est employé et tout y sert de prétexte. Un jour, on joue aux bouts-rimés. Fitz-Herbert, qui est foncièrement rebelle au langage des muses, finit cependant, sur les instances de l’impératrice, par mettre sur pied ce vers :
Je chante les auteurs qui font des bouts-rimés...
Et Ségur d’y ajouter aussitôt :
Un peu plus fols, sans doute, ils seraient enfermés ;
Mais il faut respecter et chérir leur folie,
Quand ils chantent l’esprit, la grâce et le génie.
Six mois plus tard, s’entretenant avec Grimm de la mort de Voltaire, Catherine formule ce jugement :
« Depuis que celui-ci est mort, le premier poète de la France, sans contredit, c’est le comte de Ségur. Je n’en connais présentement aucun qui l’approche. »
C’est le prix du quatrain. Elle le croit, d’ailleurs, comme elle le dit. Elle croit de même à la sincérité de toute louange dont elle est l’objet. Aucune défiance chez elle à cet égard, aucune fausse honte non plus. Si elle défend à Grimm de lui donner un surnom, auquel elle pense, en son for intérieur, avoir autant de droit que Louis XIV, c’est pour le plaisir d’envoyer une épigramme à l’adresse de Louis XV ; car elle ne consent pas seulement à se laisser grandifier, elle accepte qu’on la déifie. En 1772, Falconet lui envoyant une traduction française, assez gauche du reste, d’un quatrain latin, où elle se voit comparée tour à tour à Junon, à Pallas et à Vénus, elle ne trouve à redire qu’au savoir-faire du traducteur. Le compliment, si gros soit-il, est le bienvenu, mais il convient qu’il soit bien tourné. En 1777, l’envoyé de France, marquis de Juigné, sollicitant de M. de Vergennes l’insertion dans La Gazette de France d’un article élogieux sur les nouveaux travaux législatifs de l’impératrice, demande qu’on y mette de l’esprit, « car nous sommes délicats ».
A-t-elle par contre l’amour-propre susceptible, ainsi qu’il semble naturel, facilement irritable, sensible aux critiques ?
« Les plus légers coups d’aiguillon blessaient sa vanité, répond le comte de Ségur. Comme elle avait de l’esprit, elle affectait d’en rire, mais on voyait bien que ce rire était un peu forcé. » Voici pourtant une indication contraire : en 1787, le fameux Lavater choisit la grande souveraine pour sujet d’étude. Examen fait de sa physionomie, il la déclare très ordinaire, bien inférieure à celle de la reine Christine. Catherine prend la chose très indifféremment. « Je vous jure que je n’en suis point jalouse », écrit-elle à Grimm. Pas un mot amer pour le peu galant physiognomoniste, pas le moindre souci de déprécier son savoir. Comment concilier cela ? Voici : il semble bien qu’il y ait eu dans la pensée de cette femme extraordinaire un effort constant pour départager en quelque sorte sa personne et en isoler les deux faces distinctes : la souveraine d’un côté, la femme de l’autre. Comment s’y prend-elle, nous n’en savons rien, mais elle pousse très loin ce dédoublement intime, jusqu’à des distinctions fort bizarres et des subtilités invraisemblables. Ainsi, au point de vue purement féminin, on peut dire qu’elle n’a ni coquetterie ni prétention aucune. Elle parle de sa beauté et même de son esprit avec simplicité et détachement. Causant avec le comte de Ségur, elle exprime une fois cette idée que si elle n’était impératrice, les dames de Paris ne trouveraient pas assez d’agrément à sa société pour l’admettre à leurs petits soupers. À aucune époque de sa vie elle ne cherche à dissimuler son âge, bien que la pensée de vieillir lui soit désagréable : « Le beau présent que ce jour m’apporte », écrit-elle en réponse à un rappel importun d’anniversaire : « Une année de plus ! Ah ! si une impératrice pouvait avoir toujours quinze ans ! » Sa qualité de souveraine mise à part, elle est disposée à donner raison à Lavater en se reconnaissant pour une femme très ordinaire. Volontiers admettrait-elle encore que cette souveraineté associée à sa personne est un fait purement accidentel. Mais l’accident existe, et elle veut que, superposant en quelque sorte une personnalité nouvelle à celle qu’elle tient de la nature, il assigne non pas à la fille de la princesse de Zerbst, mais à Catherine, autocratrice de toutes les Russies, une place à part, qui, par sa magnificence et son élévation propre, appelle, commande et justifie toutes les adulations sans supporter aucune critique. L’impératrice, à ce point de vue, s’identifie dans sa pensée avec l’Empire, et Catherine a du tout ensemble la plus haute opinion. Sa vanité n’est ainsi, à cet égard, que la manifestation de l’idée énorme, presque folle à force d’exagération, qu’elle se fait de la grandeur et de la puissance dont elle dispose.
Mais cette idée, hâtons-nous de le dire, pour contestable qu’elle puisse être en elle-même, n’est pas une faiblesse chez la souveraine ; elle est, au contraire, très probablement sa principale force. Elle est démesurée, fantastique, hors de proportion avec la réalité ; mais la souveraine sait la faire valoir, et elle finit par l’imposer au monde. Ce n’est qu’un artifice, si l’on veut, un mirage encore ; mais le mirage dure trente ans ! Comment ? Par quels moyens ? Par des moyens qui sont surtout personnels à Catherine et qui, croyons-nous, tiennent encore et toujours à son caractère.