1.3
Quelque chose pourtant, au milieu de cette existence médiocre, rapprochait déjà la princesse Sophie de sa future destinée. Elle n’était qu’une petite princesse allemande, élevée dans une petite ville allemande, avec un triste pays de sables pour horizon. Mais sur cette contrée un voisinage prochain jetait, on eût dit, une ombre gigantesque, avec des airs de fantôme ou des apparences de mirage séduisant. Dans cette province, tout récemment encore, on avait vu des garnisons promenant à travers les villes un uniforme étranger et le prestige naissant d’une puissance qui, nouvelle venue en Europe, y semait déjà l’étonnement ou l’épouvante, éveillait des craintes ou des espérances sans limites. À Stettin même, les détails du siège qu’on avait eu récemment à soutenir contre les armées du grand tsar blanc étaient présents à toutes les mémoires. Dans la famille de Figchen, la Russie, la grande et mystérieuse Russie, ses soldats innombrables, ses richesses inépuisables, ses souvenirs absolus fournissaient un thème favori aux entretiens intimes, où quelques vagues convoitises, quelques obscurs pressentiments avaient peut-être une part. Pourquoi pas ? Avec les mariages qui avaient uni une fille de Pierre Ier à un duc de Holstein, une petite-fille d’Ivan, le frère de Pierre, à un duc de Brunswick, tout un réseau d’alliances, d’affinités et d’attractions réciproques s’était établi entre la grande monarchie du Nord et la vaste tribu des maigres souverainetés allemandes riveraines de l’immense empire. Et la famille de Figchen s’y trouvait enveloppée particulièrement. Quand, en 1739, à Eutin, Figchen fit la rencontre de son cousin Pierre-Ulric, elle sut que la mère de celui-ci avait été une tsarevna russe, une fille de Pierre le Grand. Elle sut aussi l’histoire de cette autre fille de Pierre le Grand, Élisabeth, que sa mère avait failli avoir pour belle-sœur. Et voici qu’inopinément la nouvelle se répandait de l’avènement au trône de Russie de cette même princesse, la fiancée éplorée du prince Charles-Auguste de Holstein. Le 9 décembre 1741, par un de ces coups de théâtre qui devenaient fréquents dans l’histoire de la cour du Nord, Élisabeth avait mis fin au règne du petit Ivan de Brunswick et à la régence de sa mère. Quel ne dut pas être le retentissement de cet événement au foyer où grandissait Catherine ! Séparée par la cruauté du sort de l’époux de son choix, la nouvelle impératrice, on le savait, gardait non seulement à la personne du jeune prince, mais à toute sa famille, un souvenir attendri. Naguère encore elle réclamait les portraits des frères survivants du défunt. Elle n’était pas assurément pour oublier sa sœur. Les prédictions du chanoine chiromancien durent en ce moment revenir à l’esprit de la mère de Figchen. Du moins ne manqua-t-elle pas d’écrire aussitôt à sa cousine en lui envoyant ses félicitations. La réponse fut pour encourager les espérances naissantes. Très aimable, très affectueuse même, Élisabeth se montrait sensible à l’attention qu’on lui témoignait, et demandait encore un portrait : celui de sa sœur, la princesse de Holstein, mère du prince Pierre-Ulric. Elle en faisait collection évidemment ; mais ne fallait-il pas y voir quelque indication mystérieuse ?
Oui, le mystère se dévoilait soudain. En janvier 1742, le prince Pierre-Ulric, « le petit diable », comme avait coutume de l’appeler la tsarine Anna Ivanovna qu’inquiétait sa parenté trop proche avec la maison régnante de Russie, le petit cousin entrevu un jour par Figchen, disparaissait subitement de Kiel, sa résidence habituelle, et reparaissait quelques semaines après à Pétersbourg : Élisabeth l’avait fait venir pour le proclamer solennellement son héritier !
L’événement, cette fois, ne laissait plus de place à aucune équivoque. C’était bien le sang de Holstein, le propre sang de la mère de Figchen, qui triomphait en Russie, à l’encontre de celui de Brunswick. Holstein ou Brunswick, la postérité de Pierre le Grand ou celle de son frère aîné Ivan, tous deux morts sans héritiers masculins directs : toute l’histoire de la maison de Russie tenait depuis 1725 dans ce dilemme : Holstein l’emportait décidément, et aussitôt la fortune du nouveau prince impérial, à peine établie, commençait à rejaillir sur ses obscurs parents d’Allemagne. Elle rayonnait jusqu’à Stettin. Au mois de juillet 1742, le père de Figchen était élevé par Frédéric à la dignité de feld-maréchal, une gracieuseté, évidemment, pour Élisabeth et pour son neveu. En septembre, un secrétaire de l’ambassade russe à Berlin apportait à la princesse de Zerbst elle-même le portrait de la tsarine dans un cadre de magnifiques diamants. À la fin de l’année, Figchen accompagnait sa mère à Berlin, où le célèbre peintre français Pesne était chargé de faire son portrait. Figchen sut que ce portrait devait prendre le chemin de Saint-Pétersbourg, où sans doute Élisabeth ne serait pas seule à l’admirer.
Une année cependant se passa encore sans amener des événements plus décisifs. À la fin de 1743, toute la famille se trouva réunie à Zerbst ; l’extinction de la branche aînée avait récemment fait échoir au propre frère de Christian-Auguste la principauté de ce nom. On fêta gaiement Noël au milieu d’un bien-être nouveau, et sans doute aussi de quelques joyeuses prévisions pour l’avenir, sans parler de rêves plus audacieux. Gaiement encore on commençait la nouvelle année, quand une estafette, accourue de Berlin à franc étrier, fit bondir sur leurs sièges la pétulante Jeanne-Élisabeth et son plus grave époux lui-même. Cette fois les oracles se prononçaient ouvertement, et la chiromancie célébrait un triomphe éclatant : l’estafette apportait une lettre de Brümmer, maître de cour du grand-duc Pierre, ci-devant Pierre-Ulric de Holstein, et cette lettre, adressée à la princesse Jeanne-Élisabeth, l’invitait à se mettre incontinent en route avec sa fille, pour rejoindre en Russie la cour impériale soit à Pétersbourg, soit à Moscou.
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