‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 41 sur 98 · 1.6

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Elle est en possession d’un tempérament particulièrement vif, sanguin, impétueux. C’est ce qui paraît, on le sait de reste, dans plus d’un côté de son histoire intime. Nous aurons à y revenir. Disons par avance que le dévergondage de ses mœurs, dont il serait puéril de vouloir atténuer les proportions, ne paraît lié chez elle à aucun vice de constitution. Ce n’est ni une hystérique ni une nymphomane. C’est une sensuelle qui est impératrice et qui donne carrière à ses sens — impérialement. Ce qu’elle fait dans cet ordre de choses, elle le fait comme le reste, tranquillement, imperturbablement aussi, nous allions presque dire : avec méthode. Elle ne cède pas à des égarements d’imagination ou à des détraquements de nerfs. L’amour n’est chez elle que la fonction naturelle d’un organisme physique et moral doué d’une énergie exceptionnelle, avec le caractère impérieux et aussi la durée des autres phénomènes de la vie. Amoureuse, Catherine l’est encore à soixante-sept ans !

Ses autres goûts sont d’une personne bien équilibrée au moral comme au physique. Elle aime les arts, la société des gens intelligents et instruits. Elle aime la nature. Le jardinage, la « plantomanie », comme elle dit, est une de ses occupations favorites. Notons que si elle adore les fleurs, elle ne supporte pas les parfums trop violents, celui du musc en particulier. Tous les jours, à une heure fixe qu’un coup de cloche annonce à toute une population ailée, elle paraît à une fenêtre du palais et y donne la becquée à des milliers d’oiseaux qui ont pris l’habitude de se réunir ainsi pour lui demander leur pâture. Élisabeth nourrissait des grenouilles qu’on entretenait exprès dans son parc : on perçoit la différence, la note extravagante, morbide. Rien de semblable chez Catherine. Elle aime les oiseaux, les chiens, qui jouent dans son intérieur un rôle considérable, les chevaux encore ; elle aime en général les bêtes, mais elle choisit celles qui ont communément la faveur du genre humain. Tout cela est très simple, très naturel, très normal.

Élisabeth menait une vie déréglée, faisant le jour de la nuit, n’ayant d’heure fixée pour rien. Catherine, nous le verrons, est la régularité même ; toujours tôt couchée, levée à l’aube, accommodant ses occupations comme ses plaisirs à un programme tracé d’avance et rempli avec exactitude. Élisabeth s’enivrait ; Catherine est sobre, mangeant peu, ne buvant que deux doigts de vin à son repas principal, ne soupant jamais. En public et même dans son entourage intime, en dehors des mystères de l’alcôve, elle est d’une tenue parfaite, ne se permettant jamais un propos indécent ni n’en souffrant autour d’elle. Et ce n’est pas hypocrisie, car elle montre et affiche ses amants.

Pour trouver en elle quelque chose de dénaturé, d’anormal, on s’en est pris à l’indifférence qu’on lui a supposée pour les sentiments de famille. C’est aussi un point susceptible de controverse. Elle a méprisé et détesté son mari, si elle ne l’a pas tué ou laissé tuer, et elle n’a pas été tendre pour son fils, si elle n’a pas songé à le déshériter. Encore faut-il considérer ce qu’ont été, et pour elle et pour la Russie, et ce mari et ce fils. Elle n’a jamais tenu à revoir, ne lui ayant jamais permis de venir la rejoindre, son frère unique, auquel elle n’a survécu que de trois ans. C’était affaire de politique. Elle trouvait qu’il y avait assez d’Allemands comme cela en Russie, elle comprise. Chez elle, cela est certain, la tête a toujours gouverné le cœur, et, quoique allemande, elle ne fut à aucun degré sentimentale. Mais elle fut, nous le ferons voir, une grand-mère exquise, et elle aima passionnément les enfants.

Son dévergondage sensuel semble ainsi, dans sa physionomie, un phénomène isolé, sans trait d’union avec le reste. Peut-être n’est-ce cependant qu’une apparence, et faut-il chercher une connexion, sinon un rapport de cause à effet, entre ce côté de son être intime et un autre que nous allons étudier maintenant, nous voulons dire la culture intellectuelle de celle qui aima à s’appeler l’élève de Voltaire. Nous avons, d’ailleurs, hasardé déjà quelques conjectures à ce sujet, en parlant de ses premières lectures. Si, en effet, il y a de la méthode dans cette folie des sens qui ne l’abandonne pas, même au-delà de l’âge mûr, il y a aussi un certain cynisme de haut bord, une certaine assurance tranquille, dont une particularité et, si l’on veut même, une anomalie physiologique ne saurait donner l’explication. L’esprit philosophique du XVIIIe siècle a passé par là, après celui de Brantôme. C’est ce que mettront mieux en lumière les chapitres suivants.

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