1.5
Il y a en elle évidemment un heureux équilibre de facultés, une excellente santé morale. C’est aussi ce qui la rend agréable à vivre, facile à servir, moins portée peut-être à l’indulgence et à la mansuétude qu’elle ne veut s’en donner l’apparence, mais nullement tracassière, ni exigente à l’excès, ni sévère outre mesure. En dehors des cérémonies officielles, dont elle fait le cas que nous savons, tout en s’appliquant d’ailleurs à leur donner le plus grand éclat possible, elle est d’un commerce plein de charmes. Elle a une simplicité aisée qui met ses commensaux à leur aise, et qui lui permet de garder son rang et de les maintenir à leur place, sans qu’elle semble s’en soucier aucunement. À la naissance de son petit-fils Alexandre, se prenant à regretter qu’il n’existe plus de fées, « pour douer les enfants de tout ce qu’on voulait », elle écrit à Grimm : « Moi, je leur aurais fait de beaux présents, et je leur aurais chuchoté à l’oreille : “Mesdames, du naturel, un tantinet de naturel, et l’expérience fera à peu près le reste.” » Elle affecte volontiers des allures familières. Elle est bon enfant. Elle frappe son secrétaire au ventre avec un rouleau de papier en lui disant : « Je vous tuerai quelque jour comme cela. » En correspondant avec son maître de poste, M. Eck, elle écrit : « Monsieur mon voisin. »
Le prince de Ligne a raconté l’épisode du voyage de Crimée où elle s’est avisée de vouloir être tutoyée par tout le monde, en usant de réciprocité. Cette fantaisie lui revient souvent. « Vous ne sauriez croire, écrit-elle à Grimm, comme j’aime à être tutoyée ; je voudrais que toute l’Europe tutoyât. » C’est un jeu cependant dont il ne faudrait pas abuser avec elle. Mais personne n’y songe. Il faut l’entendre conter ses relations avec madame Todi, une prima donna célèbre, dont elle est incapable d’apprécier le talent, mais à laquelle elle consent cependant à payer de gros appointements. Ceci se passe à Tsarskoïe Selo :
« Madame Todi est ici, où elle se promène tant qu’elle peut avec son époux. Très souvent nous nous rencontrons nez à nez, toujours cependant sans nous heurter. Je lui dis : “Bonjour ou bonsoir, madame Todi ; comment vous portez-vous ?” Elle me baise les mains, et moi sa joue ; nos chiens se flairent ; elle prend le sien sur le bras ; moi, j’appelle les miens, et chacun passe son chemin. Quand elle chante, je l’écoute et l’applaudis, et nous disons toutes les deux que nous sommes très bien ensemble. »
Elle pousse très loin sa condescendance en matière de sociabilité. S’avise-t-on de critiquer le choix de ses liaisons et de ses intimités, elle répond :
« J’ai été avant d’être ce que je suis trente-trois ans ce que sont les autres, et il n’y a pas vingt ans encore que je suis ce qu’ils ne sont pas. Et cela apprend à vivre. »
Par contre, la compagnie des grands de la terre lui est facilement à charge :
« Savez-vous pourquoi je crains la visite des rois ? C’est parce qu’ordinairement ce sont des personnages ennuyeux, insipides, et qu’il faut se tenir droit et roide avec eux. Les personnages renommés tiennent encore mon naturel en respect. Je veux avoir avec eux de l’esprit comme quatre ; quelquefois avec eux je mets cet esprit comme quatre à les écouter, et, comme j’aime à jaser, le silence m’ennuie. »
Sa munificence, devenue proverbiale, n’est pas seulement d’apparat. Grimm est souvent distributeur, pour son compte à elle, de largesses anonymes. Elle y met parfois beaucoup de délicatesse et une grâce charmante :
« Votre Altesse Royale, écrit-elle au comte d’Artois au moment où il s’apprête à quitter Pétersbourg, voudra sans doute faire quelques petits présents aux personnes qui l’ont environnée et servie dans son séjour ici. Mais, comme vous le savez, Monsieur le comte, j’ai défendu tout commerce et toute communication avec votre malheureuse France ; c’est en vain que vous chercheriez à acheter ces bagatelles dans la ville ; il ne s’en trouve plus en Russie que dans mon cabinet ; j’espère donc que Votre Altesse agréera celles-ci de la part de son affectionnée amie. CATHERINE. »
Ce qui lui manque en cela comme en beaucoup de choses, c’est la mesure. Elle le reconnaît elle-même de bonne foi : « Je ne sais pas donner, dit-elle, je donne trop ou trop peu. » On dirait qu’en l’élevant si haut sa destinée lui a fait perdre le sentiment des proportions. Elle est prodigue ou avare. Quand, à force de dépenses et de libéralités excessives, elle a épuisé ses ressources, elle se découvre « un cœur de roche », pour repousser les demandes les plus dignes d’intérêt ou les plus justes. Elle donne un tiers de sa pension pour toute retraite au prince Viazemski, qui l’a servie pendant trente ans et dont elle a apprécié les services. Il en meurt de chagrin. Il avait cessé de plaire.
Avec ceux qui plaisent et tant qu’ils ont cette bonne fortune, elle ne sait pas compter. En 1781, le comte Branicki épousant une nièce de Patiomkine, elle donne 500 000 roubles de dot à la jeune mariée et autant à son mari pour payer ses dettes. Elle s’amuse un jour à imaginer de quoi sont susceptibles de mourir les principaux personnages de sa cour. Ivan Tchernichof mourra de colère, la comtesse Roumiantsof d’avoir trop mêlé les cartes, madame Vsievolodsky d’un excès de soupirs. Et ainsi de suite. Elle-même mourra… de complaisance.
Il n’y a pas seulement de la complaisance, il y a en elle une générosité instinctive qui s’affirme de plus d’une manière. Elle n’a avec les personnes qu’elle honore de sa confiance aucun de ces revirements d’idées et de sentiments si habituels à son sexe. Elle ne sait pas être défiante. Un des artistes étrangers qu’elle chargeait d’achats considérables pour sa galerie de l’Ermitage, Reiffenstein — le « divin » Reiffenstein, comme elle l’appelait —, crut à un moment sa probité suspectée. Grimm, qui servait d’intermédiaire, s’inquiéta à son tour.
« Allez vous promener tous les deux, écrivit alors l’impératrice à ce dernier, avec vos testaments et avec vos comptes rendus ! De ma vie je ne vous ai soupçonnés ni l’un ni l’autre. Pourquoi m’ennuyez-vous avec des mesquineries et des pauvretés inutiles ? »
Elle ajoutait : « Personne ne dessert ni n’a desservi “divin” auprès de moi. » Grimm pouvait l’en croire sur parole ; elle fut toujours absolument rebelle à ce genre d’insinuations si en honneur dans les cours. En général on n’arrivait qu’à se desservir soi-même en lui disant du mal des autres. Patiomkine lui-même l’expérimenta à ses dépens en essayant d’ébranler le crédit du prince Viazemski.
S’agissait-il, par contre, de servir ou de défendre ses amis, elle se montrait prête à tout, même à l’oubli de son rang. On lui annonce que madame Ribas, la femme d’un aventurier italien dont elle a fait un amiral, est en mal d’enfant. Elle saute dans la première voiture qu’elle trouve devant la porte du palais, entre en coup de vent dans la chambre de son amie, retrousse ses manches, met un tablier. « À nous deux, dit-elle à la sage-femme, et tâchons de bien travailler. » Il arrive assez fréquemment qu’on abuse de ce penchant qu’on lui connaît. « On sait que je suis bonne à tarabuster », dit-elle une fois. Est-elle simplement « bonne » en effet ? Oui, à sa manière, qui n’est pas assurément celle de tout le monde. La maîtresse absolue de quarante millions d’hommes n’est pas tout le monde. Madame Vigée-Lebrun rêvait de faire le portrait de la grande souveraine : « Prenez, lui dit quelqu’un, pour toile la carte de l’empire des Russies, les ténèbres de l’ignorance pour le fond, les dépouilles de la Pologne pour draperie, le sang humain pour coloris, pour croquis les monuments de son règne et pour ombre six mois du règne de son fils. » Il y a une part de vérité dans ce sombre tableau. Mais les nuances y manquent. Au moment du terrible soulèvement de Pougatchef, si âpre que soit Catherine à la répression d’une révolte qui met son empire en jeu, elle recommande au général Panine de n’employer que la sévérité indispensable. Après la prise du rebelle, elle songe au soulagement des victimes qu’a dû faire cette terrible guerre civile. Pourtant, en Pologne, la conduite de ses généraux est atroce la plupart du temps, et elle les laisse faire. Après le massacre qui accompagne la prise de Varsovie, elle complimente Souvorof. Chez elle, dans cet empire, « d’où vient maintenant la lumière », le knout fonctionne comme par le passé, le bâton tombe toujours sur l’épaule sanglante du serf. Elle laisse faire le knout et le bâton. Il s’agit de comprendre tout cela.
Il s’agit d’abord de se rendre présente la conception — une conception très raisonnée et très réfléchie — du métier de souverain et de ses exigences, qui s’est formée dans l’esprit de cette autocratrice. On ne fait pas la guerre sans faire des blessés et des morts, on ne soumet pas un peuple jaloux de sa liberté sans étouffer sa résistance dans le sang. Voulant s’emparer des provinces polonaises — volonté légitime ou non, c’est un point à discuter à part —, on doit accepter toutes les conséquences de l’entreprise. C’est ce que fait Catherine, en assumant franchement et tranquillement l’entière responsabilité de l’œuvre. Tranquillement, car en ces matières la raison d’État la gouverne seule, lui tient lieu de conscience et même de sentiment. Franchement, car elle n’est pas hypocrite. Comédienne, oui, et de première force, par nécessité du métier, toujours, lequel n’est autre chose qu’un rôle à jouer. C’est en ce sens que l’envoyé français Durand a pu dire d’elle : « Mon expérience m’est inutile ; cette femme est plus fausse que les nôtres ne sont friponnes, et je ne peux pas dire plus. » Hypocrite par goût, pour le plaisir de tromper, comme tant d’autres, ou par besoin de se tromper soi-même, jamais. « Elle était trop fière pour tromper », a dit aussi le prince de Ligne. Dans ce qu’elle fait ou laisse faire en Pologne, elle a des imitateurs, à commencer par Marie-Thérèse elle-même, la pieuse souveraine. Seulement, celle-ci mêle ses larmes au sang qu’elle fait verser. « Elle pleure et prend toujours », comme dit Frédéric ; Catherine garde les yeux secs.
Catherine obéit aussi à un autre principe de gouvernement. Si absolu qu’il soit, un souverain ne peut pas être partout. Souvorof a eu ordre de prendre Varsovie. Il prend la ville. Comment ? C’est son affaire, et personne n’a rien à y voir. Le principe est contestable, mais nous n’en sommes pas à discuter une théorie politique. Ceci n’est qu’une étude de caractère.
Enfin, Catherine est une souveraine russe, et la Russie du XVIIIe siècle, sans aller plus loin, est un pays où les idées européennes en matière de justice comme en matière de sentiment ne sont guère à leur place, où la sensibilité morale comme la sensibilité physique semblent elles-mêmes obéir à d’autres lois. En 1766, pendant le séjour de l’impératrice à Peterhof, une alerte de nuit met sur pied Sa Majesté et son entourage. Grand tapage et grosse émotion. Il se trouve qu’un laquais, qui s’est avisé de courtiser une des femmes de chambre de Catherine, a causé toute cette alarme. Le coupable est mis en jugement et s’entend condamner à recevoir cent un coups de knout, ce qui équivaut à peu près à un arrêt de mort, à avoir le nez coupé, à être brûlé au front avec un fer rouge et à finir ses jours en Sibérie, s’il en réchappe. Personne ne trouve rien à redire à la sentence. C’est sur des traits pareils et d’après l’échelle des notions, des sentiments et des sensations apparemment propre au milieu où ils se produisent qu’il convient de juger une souveraine, laquelle, politiquement parlant, ne saurait d’ailleurs, à coup sûr, revendiquer l’épithète de débonnaire.
En dehors de la politique, Catherine est une souveraine adorée et adorable. Le fait s’impose. Son entourage intime n’a qu’à se louer de ses procédés. Ses domestiques sont des enfants gâtés. On connaît l’histoire du ramoneur. Toujours tôt levée pour travailler plus à son aise dans le silence des heures matinales, l’impératrice se plaît parfois à allumer elle-même son feu pour ne déranger personne. Un matin, en faisant flamber ses fagots, elle entend dans la cheminée des cris perçants suivis d’une bordée d’injures. Elle comprend ce qui arrive, et d’éteindre vite le foyer, et d’adresser humblement ses excuses au malheureux petit ramoneur qu’elle a manqué de faire griller. La légende a conservé par milliers des traits semblables. Un jour, la comtesse Bruce, entrant dans la chambre de toilette de l’impératrice, trouve Sa Majesté seule, à moitié habillée, et se croisant les bras dans l’attitude de quelqu’un qui prend en patience une attente forcée. Comme elle s’étonne, Catherine lui explique son cas :
« Que voulez-vous, mes femmes de chambre m’ont toutes abandonnée. Je venais d’essayer une robe qui allait si mal que j’en ai pris de l’humeur ; alors elles m’ont planté là… et j’attends qu’elles soient défâchées. »
Elle envoie à Grimm une lettre à peu près indéchiffrable et s’en excuse ainsi qu’il suit :
« Mes valets de chambre me donnent deux plumes neuves par jour que je me crois en droit d’user ; mais, quand elles sont gâtées, je ne m’enhardis guère d’en demander d’autres, mais je les tourne et retourne comme je peux. »
Un soir, après avoir longtemps et inutilement sonné, elle sort dans son antichambre et trouve ces mêmes valets de chambre absorbés par une partie de cartes. Elle propose doucement à l’un d’eux de prendre sa place, afin qu’elle puisse achever pour lui la partie et qu’il puisse faire pour elle une course urgente. Elle avise des domestiques en train de dérober des provisions destinées à sa table :
« Que ce soit la dernière fois ! » dit-elle d’un air sévère. Puis elle ajoute : « Et maintenant, sauvez-vous vite pour que le maréchal de la cour ne vous attrape pas. » Elle aperçoit dans la cour du palais une vieille femme qui poursuit une poule et qui bientôt est à son tour poursuivie par des valets empressés de faire preuve de zèle sous les yeux de l’impératrice. Car cette poule est une poule « appartenant au trésor de Sa Majesté » (Kazionnaia), et la femme est la grand-mère d’un marmiton de la cour : double crime. Catherine, son enquête faite, ordonne qu’on donne désormais tous les jours une poule à cette pauvresse, mais une poule tuée et prête à être mise à la broche.
Elle garde, soigne jusqu’à la fin de ses jours avec sollicitude, et souffre auprès d’elle, malgré ses infirmités, une vieille nourrice allemande.
« Je la craignais, écrit-elle à Grimm en lui annonçant sa mort, comme le feu, les visites des rois et des personnages renommés. Dès qu’elle me voyait, elle s’emparait de ma tête, et elle me baisait et rebaisait à m’étouffer. Avec cela, elle puait le tabac à fumer, dont M. son mari faisait un ample usage. »
Pourtant, elle est loin d’être patiente, étant d’un naturel très vif, trop vif même. Elle est sujette à s’emporter. C’est un de ses défauts les plus apparents. Grimm la compare au volcan d’Etna, et elle goûte la comparaison. Elle appelle ce mont en ébullition : « mon cousin », et elle demande fréquemment de ses nouvelles. Car elle connaît son défaut, et c’est ce qui lui permet de le combattre efficacement. Après s’être abandonnée au premier mouvement de colère, elle se reprend et se maîtrise. Si la chose se passe dans son cabinet, elle retrousse ses manches d’un geste qui lui est familier, et se met à marcher à grands pas en buvant des verres d’eau coup sur coup. Jamais elle ne donne un ordre ni une signature dans un de ces moments d’effervescence passagère. Dans son langage elle se laisse aller parfois à des emportements de mauvais goût. Ses boutades contre Gustave III pendant la guerre de Suède en témoignent. « Canaille » en français ou « Bestie » en allemand font trop souvent partie de son vocabulaire. Elle en éprouve cependant toujours du regret, et, avec le temps, à force de se surveiller et d’user de l’empire qu’elle a sur elle-même, elle arrive à se composer un maintien qui rend presque invraisemblable cette faiblesse de son caractère ou de son tempérament :
« Elle m’a dit lentement, raconte le prince de Ligne, qu’elle avait été extrêmement vive, chose dont on ne pouvait pas se faire une idée… Ses trois révérences d’homme à la russe se faisaient toujours de même en entrant dans un salon, une à gauche, une à droite et l’autre au milieu. Tout était chez elle mesuré, méthodique… Elle aimait à répéter : “J’ai de l’imperturbabilité”, en mettant un quart d’heure à prononcer le mot… »
Sénac de Meilhan, qui visita la Russie en 1790, confirme ces traits. Dans une de ses lettres datées de Saint-Pétersbourg, il parle de l’impression inexprimable de tranquillité et de sérénité dont l’apparition de Catherine devant la cour est toujours accompagnée. Elle n’affecte pas la rigidité d’une statue. Elle jette des regards circulaires qui, on le voit, embrassent l’ensemble et le détail. Elle parle lentement, en ayant l’air non pas de chercher les mots, mais de choisir sans se presser ceux qui lui conviennent.
Pourtant, jusqu’à la fin de sa vie, Catherine a conservé l’habitude, en se mettant à table, d’épingler sa serviette au-dessous de son menton : « Elle ne saurait autrement — elle l’avoue de bonne grâce — manger un œuf, sans en jeter la moitié sur sa collerette. »