2.1
Catherine est un grand caractère ; ce n’est pas une grande intelligence. Elle-même ne se reconnaît pas un « esprit créateur ». Elle se pique cependant d’originalité : « De ma vie je n’ai pu souffrir l’imitation, écrit-elle à madame de Bielke, et, puisqu’il faut trancher le mot, je suis aussi ferme original que l’Anglais le plus déterminé. » Mais c’est dans ses goûts, dans ses habitudes, dans ses façons d’agir, c’est-à-dire toujours dans son caractère, plutôt que dans son esprit, qu’il faut chercher cette note personnelle. Il n’y a pas une idée neuve dans son Instruction pour les lois, qu’elle écrit cependant à trente-six ans, dans le plein épanouissement de ses facultés intellectuelles. C’est le travail médiocre d’un élève de rhétorique, à qui on aurait donné, en devoir, une analyse de Montesquieu et de Beccaria, et qui se serait bien appliqué, sans faire preuve d’un grand talent. Ce travail lui donne pourtant un mal énorme. À la fin de mars 1765, elle y peine depuis deux mois, à trois heures par jour. Les meilleures heures, celles du matin, sont consacrées à cette besogne. Vers le milieu du mois de juin elle a rempli soixante-quatre pages, et elle a conscience d’avoir fait un effort considérable. Elle se sent épuisée. « J’ai vidé mon sac, écrit-elle, et, après cela, je ne dirai plus mot ma vie durant. » Chacun de nous a connu ces serments et un peu aussi cette impression de lassitude au bout de la première course de longue haleine. Mais, eu égard au résultat produit, le mal d’auteur ainsi avoué par Catherine prête presque à rire. Elle n’avait d’ailleurs vidé, ou cru vider, qu’un sac facile à remplacer, car il n’était pas le sien. Elle en trouva plusieurs de rechange.
Y avait-il quelque chose dans son propre sac ? Oui ; beaucoup de bon sens d’abord, allié, chose rare, à une grande richesse d’imagination. Elle a passé les trente-quatre années de son gouvernement à bâtir des châteaux en l’air, des constructions magnifiques, qui ne reposaient sur rien et s’évanouissaient dans l’espace au moindre souffle. Mais un jour arrivait où une pierre, une seule pierre, se trouvait, comme par miracle, placée dans le sol à l’angle de l’édifice fantastique. C’était Catherine qui l’avait mise là, et c’était l’œuvre de son bon sens. Le peuple russe, ce bon peuple qui n’en est pas arrivé encore ni à compter, ni à marchander, ni à disputer avec ceux qui le gouvernent, faisait le reste. Il apportait sa sueur, il apportait son sang, et, comme ces colosses de pierre égyptiens, où s’est superposé l’effort de milliers d’existences inconnues, l’édifice s’élevait quand même et prenait une forme tangible. La conquête de la Tauride a été accomplie ainsi. Ce fut un rêve de Catherine, mis en action et traduit en roman d’aventures par Patiomkine. Mais la pierre angulaire a paru tout à coup dans un port de la mer Noire, et la Crimée d’aujourd’hui fut créée ce jour-là.
Catherine a cependant séduit, ébloui même par les seuls dons de son esprit la plupart de ceux qu’elle a mis à même d’en juger, et dans le nombre des esprits supérieurs, Diderot, par exemple, pour ne nommer que celui-là. Effet de mirage encore, croyons-nous, produit artificiel d’une espèce de fascination, dans laquelle se combinaient des éléments divers : la force supérieure de volonté, l’art souverain de mise en scène que nous connaissons déjà, et un troisième élément surprenant, inattendu, presque invraisemblable chez cette Allemande du Nord : la verve, une verve extraordinaire, étourdissante, qu’on a de la peine à ne pas croire éclose sous le chaud soleil du Midi. Sous le rapport du verbe, de l’abondance et de la couleur des mots qui se pressent sur ses lèvres, de la faconde, car c’est le terme le plus juste, dont elle témoigne à tout propos, Catherine est une Méridionale. « Elle aimait à jaser », a-t-elle dit, et Grimm a désespéré de pouvoir donner à la postérité une idée de ce que fut sa conversation :
« Il faut avoir vu, dans ces moments, cette tête singulière, ce composé de génie et de grâce, pour avoir une idée de la verve qui l’entraînait, des traits qui lui échappaient, des saillies qui se pressaient et se heurtaient pour ainsi dire en se précipitant les unes sur les autres comme les eaux limpides d’une cascade naturelle. Que n’a-t-il été en mon pouvoir de coucher littéralement par écrit ces causeries ! Le monde aurait possédé un fragment précieux et peut-être unique pour l’histoire de l’esprit humain. L’imagination et l’entendement étaient également frappés par ce coup d’œil d’aigle profond et rapide, dont la portée immense passait comme un éclair. Et comment dans ce passage subit saisir au vol cette foule de traits lumineux, déliés, fugitifs ?… »
Ce que Grimm n’a pas osé tenter, Catherine a essayé de le faire elle-même. En 1780, au lendemain d’une conversation qui avait émerveillé le comte Ivan Tchernichof, elle en envoyait à ce dernier, sur sa demande, un compte rendu littéral. Nous possédons ce morceau. Il est curieux. Avouerons-nous qu’il est aussi décevant ? Il nous souvient d’une observation qu’un vieux savant, parvenu aux limites extrêmes de l’âge humain et redevenant enfant terrible à ses heures, faisait un jour devant nous à un politicien affligé de la manie de publier, dans des éditions aussi peu officielles que possible, des discours que la Chambre n’avait pas toujours entendus.
— Pardon, monsieur, je vois à tout moment dans ce que vous me faites lire ces mots : « Sensation, mouvement prolongé, bruit… » Cependant, j’ai beau chercher, je n’aperçois dans tout ce que vous dites rien d’extraordinaire…
Une impression quelque peu analogue se dégage pour nous de la lecture du fameux compte rendu. Nous y cherchons aussi en vain les traits brillants, les saillies spirituelles, les éclairs de génie dont parle Grimm.
Pour commencer, une citation des Plaideurs de Racine : « Ma foi, sur l’avenir bien fou qui se fiera… » servant d’épigraphe à des essais de vaticination politique, où le « coup d’œil d’aigle » ne se laisse guère apercevoir :
« Je prédis que la France, l’Autriche, la Prusse et la Russie s’entrechoqueront pendant quelque temps, se feront réciproquement de profondes blessures, se guériront l’une par l’autre et monteront toutes quatre au plus haut degré de la gloire. »
Cela ressemble assez à une consultation de somnambule extralucide, à moins qu’on ne veuille y reconnaître une vision des guerres de l’Empire. Mais Catherine a-t-elle deviné la Révolution, ainsi qu’on l’a prétendu ? Il n’y paraît pas. À moins que ce ne soit dans cette phrase : « Buffon a prédit qu’un jour une comète devait dans sa course accrocher et entraîner notre globe. Je crois qu’elle sera dirigée de l’Occident à l’Orient. » Mais c’est encore du style de cartomancienne le plus pur, et mademoiselle Lenormand n’aurait pas mieux parlé. Les fautes commises par la royauté en France n’étaient pas assurément sans frapper l’esprit pénétrant de la tsarine. Deux ans auparavant, elle disait au comte Tchernichof : « Je n’aime pas que madame Marie-Antoinette rie tant et sur tout. Il est vrai qu’elle est femme et très femme ; je le suis aussi un peu, mais à sa place et dans ses circonstances je craindrais qu’on ne me dise : “Rira bien qui rira le dernier.” » Le mot est expressif et porte loin. En cela elle voyait juste, servie par son bon sens et aussi par le sens du rôle gouvernemental qu’aucun de ses rivaux de l’histoire moderne n’a peut-être possédé au même degré. Avec des talents d’un ordre supérieur, et Frédéric et Napoléon ont été probablement inférieurs sous ce rapport à leur prestigieuse rivale, Catherine a eu plus de souplesse, plus de fécondité dans les ressources, un toucher plus délicat. Elle a été une virtuose incomparable de l’art de régner.
Mais revenons au compte rendu de sa conversation, ou plutôt de son monologue. Elle y trouve, au sujet de l’Angleterre, une phrase malheureuse : « L’Angleterre ! Le fanatisme l’a élevée, le fanatisme la soutient, le fanatisme la détruira. » On se demande ce que cela veut dire et où elle prend cela. À la réflexion, ce n’est qu’une boutade de circonstance, comme nos journalistes en commettent à présent tous les jours. Nous sommes en 1780, et Londres vient d’être le théâtre d’un mouvement populaire contre le catholicisme, provoqué par les agissements d’un ambitieux peu scrupuleux, Lord Gordon. Au cri traditionnel de : No Popery ! une bande de vingt mille énergumènes a envahi les abords de Westminster, et les membres du Parlement ont eu eux-mêmes à souffrir de quelques violences. Dans cette crise passagère, Catherine s’est avisée de découvrir une loi historique.
Suivent, dans sa bouche, ou sous sa plume, quelques considérations philosophiques :
« On peut avoir de l’esprit, du talent, des mœurs, de la vertu, de la raison impunément, mais non de la gloire, des succès, de la fortune, et surtout de la faveur. » Cela n’est ni très neuf, ni très profond, ni même très juste. Car on a vu de tout temps des gens de talent ou des gens vertueux avoir à souffrir à raison de leur talent ou de leur vertu, aussi bien et plus que des gens riches à raison de leurs sacs d’écus. Voici qui semble d’un tour de pensée un peu moins banal :
« Remporter une victoire n’est rien ; une terre, c’est quelque chose ; de l’argent, c’est tout. Les riches ont un très étonnant empire sur l’espèce humaine, puisque les rois même finissent par respecter ceux qui se sont enrichis. »
On dirait d’une réflexion qu’un esprit élevé à l’école du matérialisme moderne se laisserait inspirer aujourd’hui par la hantise des grandes fortunes dont ce siècle a vu l’amoncellement vertigineux. Pourtant la maison Rothschild n’est pas encore née. Mais le père d’Alexandre le Macédonien n’a-t-il pas dû déjà agiter des pensées analogues ?
Quant à l’ensemble du morceau, nous n’y voyons vraiment d’étonnant que l’importance que Catherine elle-même, après Tchernichof, semble y avoir attachée. Il est vrai, un côté de l’entretien ainsi reproduit, et le plus attrayant sans doute, nous échappe. Les paroles y sont, mais l’accent, le flux impétueux du discours, la voix sans doute bien timbrée ? Ces choses, et ces choses à elles seules n’ont-elles pas fait le succès, tout le succès de plus d’un orateur ?
« Il n’y a, divine Princesse, dans Vos entretiens ni méthode humaine ni étude. Il y a cet esprit souverain et incompréhensible qui est Votre partage. »
Ainsi s’exprimait le feld-maréchal Münich dans une lettre adressée à l’impératrice quelques mois après son avènement. L’éloquence de Catherine avait, pour lui aussi, des côtés énigmatiques.