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Catherine a-t-elle eu de l’esprit au sens le plus usuel et le plus français du mot ? Elle n’y a jamais prétendu, ce qui est déjà quelque chose. Des traits piquants, des tournures heureuses, des mots frappés au bon coin se rencontrent çà et là dans sa correspondance. Les contemporains ont noté quelques reparties dignes des meilleurs maîtres en ce genre. Le comte Cobenzl, l’ambassadeur autrichien qui s’éternisa à Pétersbourg et s’y trouvait encore au moment des premiers succès de la France révolutionnaire, avait, comme le prince de Ligne, la passion du théâtre. À soixante ans, avec la figure la plus ingrate du monde et de cruelles infirmités, il ne renonçait pas à paraître sur la scène, et les victoires de Bonaparte ne l’empêchaient pas de multiplier dans son hôtel fêtes, bals et spectacles.
« Vous verrez, dit un jour l’impératrice, qu’il nous garde sa meilleure pièce pour le jour de l’entrée des Français à Vienne. »
D’ordinaire, cependant, l’« esprit » de Catherine se ressent et de son origine germanique et de ses fréquentations peu choisies. Trivial parfois, il est rarement de qualité bien fine. Elle cultive le jeu de mots et ne dédaigne pas le calembour. En 1793, devant donner audience au ministre d’Espagne qui s’appelle Onis, elle dit à son secrétaire : « On me présentera aujourd’hui Agat-Onix et sa femme Sard-Onix. »
Ce qui frappe chez elle, c’est la force et parfois la rudesse plutôt que le bonheur de l’expression. Après la mort du malheureux Ivan de Brunswick, assassiné, lui aussi, dans sa prison, elle publie un manifeste assez maladroit, et, comme madame Geoffrin s’en inquiète, elle lui répond :
« On glose chez vous sur ce manifeste ; on y a glosé aussi sur le bon Dieu et ici on glose aussi quelquefois sur les Français. Il n’en est pas moins vrai qu’ici ce manifeste et la tête du criminel ont fait tomber toutes les gloseries. »
Au marquis de L’Hôpital qui se serait enhardi à lui dire qu’elle avait « le cerveau brûlé » :
« Qu’est-ce que vous préféreriez : d’avoir le cerveau brûlé ou de radoter ? »
À ses courtisans qui se déchirent les uns les autres :
« Si je vous croyais…, il n’y a aucun qui ne méritât d’avoir la tête tranchée. »
Volontiers aussi elle donne à sa pensée un tour original en adoptant des locutions ou des proverbes empruntés au parler populaire du pays. Un prince Lubomirski s’avise de briguer la couronne de Pologne et aussi la faveur de l’impératrice, à l’encontre de Poniatowski. Son ambassadeur à Varsovie, Repnine, le lui annonçant, elle écrit au bas de la dépêche : « Une selle ne sied pas à une vache. »
Au demeurant, elle a surtout l’esprit pratique, avec, pour l’agrémenter, un fond de bonne humeur et de robuste gaieté que le badinage n’offusque pas et qui, facilement, va jusqu’à la bouffonnerie. Toute sa correspondance avec Grimm en porte l’empreinte. C’est de l’humour anglais plutôt que de l’esprit — de cet esprit qui, au XVIIIe siècle, porta la marque de Voltaire.