2.3
A-t-elle de l’instruction ? Elle se donne fréquemment pour ignorante.
« Elle se servait de cette prétention, écrit le prince de Ligne, pour se moquer des médecins, des demi-savants et des faux connaisseurs. Je convenais avec elle qu’elle n’avait pas de connaissances en peinture ni en musique ; je lui prouvai même un jour, plus qu’elle ne voulait, que son goût en bâtiment était médiocre. “Avouez, me dit-elle, en me montrant son nouveau palais de Moscou, que voilà une magnifique enfilade.” “C’est, lui répondis-je, la beauté d’un hôpital ; mais pour une résidence, c’est pitoyable.” »
À l’Académie de Berlin, qui, en 1768, lui offrit le titre de membre honoraire, l’impératrice répondait modestement :
« Toute ma science se réduit à savoir que tous les hommes sont frères. »
Pourtant, un jour qu’il eut l’honneur d’accompagner Sa Majesté à la promenade, l’ambassadeur anglais Harris fut émerveillé par l’étendue des connaissances que l’impératrice révéla inopinément au sujet de la Constitution et des lois de son pays. Quand, après avoir causé quelque temps jardins anglais, elle eut passé à Blackstone, le diplomate se trouva bientôt à court. Et pourtant, celui qui s’appela plus tard Lord Malmesbury n’était pas le premier venu. Il est vrai qu’il n’avait peut-être pas eu le temps, au cours de son ambassade, de relire avec assez de soin l’œuvre volumineuse du légiste anglais, et Catherine fut une lectrice à laquelle pouvait s’appliquer, par excellence, le dicton latin : Timeo hominem unius libri. Car il en était de son commerce avec les auteurs, bons ou mauvais, comme de ses rapports avec les hommes et les choses : elle se donnait toujours tout entière au livre qu’elle avait entre les mains. Son entretien avec Harris avait lieu en 1779. Elle se montra à cette époque férue de Blackstone (ses lettres à Grimm en témoignent), comme elle l’avait été de Montesquieu, comme elle devait l’être un jour de Sénac de Meilhan ou de Mercier. Quant au choix de ses lectures, il était souvent dicté par des considérations où le goût du savoir n’intervenait pas seul. Le chevalier d’Éon écrivait au comte de Broglie, en 1762 :
« L’impératrice a un grand goût pour la lecture, et la plus grande partie de son temps, depuis son mariage, a été employée à dévorer les auteurs modernes français et anglais qui ont écrit le plus fortement sur la morale, la nature et la religion. Il suffit qu’un livre soit bien condamné en France, pour qu’elle lui donne toute son approbation. Elle ne quitte plus les ouvrages de Voltaire, L’Esprit, d’Helvétius, et les écrits encyclopédiques de Jean-Jacques Rousseau. Elle se pique d’un grand courage, d’être esprit fort et philosophique ; en un mot, c’est une petite savante à tempérament. »
Une petite savante à tempérament ! Le chevalier indique ainsi, à sa façon, d’un trait de plume, la liaison que nous avons soupçonnée nous-même entre le développement intellectuel de Catherine et les accidents peu édifiants de sa vie intime. Entre l’amie des philosophes et la créatrice des favoris en titre, c’est la morale d’Helvétius qui a servi de trait d’union.
Quoi qu’il en soit, ayant beaucoup lu, pendant les loisirs forcés que lui firent les dix-huit années du règne d’Élisabeth et les six mois du règne de Pierre, elle a continué, depuis, autant que le lui ont permis ses nouvelles occupations. En 1789, elle fait échange avec le comte de Ségur de curiosités littéraires du jour. Le 11 janvier de cette année, au rapport de Chrapowiçki, elle envoie au diplomate français des Mémoires pour servir à l’histoire de Charles II ( ?), et lui réclame d’autres ouvrages, dont elle n’a pas eu encore le temps de faire la lecture, la politique ayant absorbé tous ses moments : les Mémoires de Montluc, ceux de Villeroi. Une semaine après, la politique venant à chômer, elle lit jusqu’à six volumes par jour, et s’en vante :
— On dira au moins que j’ai de la lecture, observe-t-elle à Chrapowiçki.
— Tout le monde le sait depuis longtemps, répond celui-ci.
L’impératrice a un sourire aimable pour le courtisan bien appris.
— Dit-on vraiment cela ?
Entre-temps elle lit aussi Clarisse et d’autres romans.
Il est certain qu’elle n’est pas en état ni de digérer ni de coordonner des connaissances acquises de la sorte, à la dose de six volumes par jour ; son éducation s’achève comme elle a commencé et ressemble à sa politique : elle est aussi « un composé de bâtons rompus ». Son érudition est une érudition de bric-à-brac, avec des lacunes énormes. Ses notions de géographie, par exemple, sont lamentablement insuffisantes. En 1787, après le voyage de Crimée, elle demande à Chrapowiçki quelles sont les rivières qui servent de frontière à la Russie du côté de la Turquie. À la même époque, elle s’informe curieusement du nombre des degrés de longitude occupés par son empire. On lui dit un chiffre. « Mais c’est le même que vous m’avez indiqué avant l’annexion de la Crimée et de la Russie Blanche ! » Elle ne comprend pas que l’acquisition de ces provinces n’ait rien changé de ce côté à la mensuration de son vaste domaine.
L’histoire est peut-être de tous les domaines scientifiques celui qu’elle a le plus exploré, et avec l’application la mieux soutenue. Elle n’est cependant arrivée à y posséder que des connaissances très superficielles. Quant à ses velléités de science personnelle, ses tentatives d’exégèse historique, ou ses recherches d’ethnographie comparée et de linguistique, elles frisent le ridicule. Elle y apporte toute la naïveté habituelle des dilettanti, et, en outre, le défaut capital de son intelligence : l’obsession du parti pris et de l’idée fixe. C’est ainsi que, lancée à fond de train sur la piste d’un rayonnement hypothétique de la race slave à travers le monde entier, acharnée à la poursuite de ramifications imaginaires qu’elle lui découvre d’un continent à l’autre, elle en arrive à voir du Slave partout, et jusqu’en Amérique : le Pérou, le Mexique, le Chili lui apparaissent peuplés de colonies slaves, remplis de localités ayant des noms à désinence ou à racine slave. Elle en aperçoit aussi en France : « Périgord », par exemple, lui semble un composé de trois syllabes d’origine slave, sans contestation possible.
Ses citations sont la plupart du temps inexactes et souvent bizarrement contrefaites. Écrivant à la princesse Dachkof, elle attribue à madame Deshoulières les vers suivants :
Je suis charmé d’être né ni Grec ni Romain,
Pour garder encore quelque chose d’humain,
faisant ainsi tort et à la pauvre Antoinette de Ligier, et à Corneille qui a écrit :
Je rends grâces aux dieux de n’être pas Romain,
Pour conserver encor quelque chose d’humain.
Enfin, le fond de son éducation, celui qu’elle a dû à mademoiselle Cardel et aux Prüfungen de l’ennuyeux Wagner, paraît avoir été et être resté assez médiocre. Elle mêle volontiers des phrases allemandes à son français incorrect, mais elle n’y montre pas une connaissance plus satisfaisante de sa langue maternelle. Elle y commet faute sur faute, et encore plus de fautes de syntaxe ou de grammaire que de fautes d’orthographe. Elle confond habituellement mir et mich. Son russe ne vaut pas mieux. Elle en a conscience, et elle s’en excuse un jour auprès d’un de ses secrétaires :
« Ne vous moquez pas de mon orthographe ; je vais vous expliquer comment je n’ai pas réussi à mieux la posséder. À mon arrivée dans ce pays, j’ai commencé à apprendre le russe avec assiduité. Mais ma tante Élisabeth, ayant su le mal que je me donnais avec mes maîtres, fit venir ma maîtresse de cour et lui ordonna de mettre fin à ces études. “Elle en sait assez comme cela”, lui dit-elle. Depuis lors, je n’ai pu poursuivre mon instruction que dans les livres, ayant été privée de précepteurs. »
Elle a mieux fait cependant que d’apprendre l’orthographe russe : elle a réussi à s’approprier et à rendre sien le génie même de la langue dans son fonds et dans son tréfonds le plus intime, dans ses locutions familières, dans ses idiotismes, dans ses tours de phrase imagés. Et, avec la langue, l’esprit tout entier du peuple a passé en elle. C’est cette conquête qui lui a permis de faire, si victorieusement, celle de son empire, et nous n’entendons pas seulement le pouvoir arraché à la faiblesse, à la lâcheté et à la folie de Pierre, mais encore la place que cette Allemande est arrivée à occuper à la fin de sa vie, et surtout depuis sa mort, dans la vie, dans l’histoire, dans le développement national d’une race étrangère et hostile. Car on peut dire que c’est surtout depuis sa mort qu’elle est devenue ce que nous la voyons aujourd’hui, la grande figure, colossale et radieuse à la fois, majestueuse et douce, devant laquelle s’inclinent dans un même élan de reconnaissance, de fierté et d’amour, l’humble moujik et le savant secouant la poussière des souvenirs et des légendes vieilles d’un siècle déjà. Sa mort ne fut guère pleurée en Russie. À peine y fit-elle sensation. On n’avait pas eu le temps de la comprendre, et trop peu nombreux encore étaient ceux par qui elle aurait pu être comprise. Mais l’âme de la nation, sa conscience historique s’étaient quand même incorporées en elle, et cette incarnation devait revivre devant la postérité, dans le rappel ému des grandes choses accomplies avec elle et par elle, dans l’apothéose posthume de l’incomparable souveraine, et non pas seulement de la Grande Catherine, mais aussi et surtout de la « petite mère » — de la matouchka — dont l’image populaire a franchi le seuil des chaumières et y brille auprès du foyer familial entre les icônes vénérées.
C’est aussi dans cette aptitude à pénétrer et à s’assimiler le fond plutôt que la forme des choses que s’est révélée en général la supériorité de Catherine. S’il lui est arrivé de citer Corneille de travers, elle a su prendre aux écrivains français mieux que des mots : des idées, et ce sont les meilleures, pour la plupart, qu’elle a choisies. Elle en a eu aussi de son propre cru, qui ne sont pas à dédaigner. Nous allons essayer d’en faire une rapide analyse.
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