3.1
Avec le caractère que nous lui connaissons, Catherine n’est pas, on s’en doute, une femme à principes, surtout à principes immuables, ni à idées arrêtées. Ses idées fixes — elle en a souvent — ne sont telles que pour un moment : ce ne sont pas des étoiles guidant sa vie ; ce sont des comètes. Chose curieuse, cette Allemande a horreur du doctrinarisme et des doctrinaires, de l’esprit systématique et des hommes à système.
« Voltaire, mon maître, écrit-elle, défend de deviner, parce que ceux qui se mêlent de deviner aiment à faire des systèmes, et que qui veut faire des systèmes veut y faire entrer was sich passt und nicht passt, und reimt und nicht reimt, et puis l’amour-propre devient l’amour du système, ce qui enfante l’entêtement, l’intolérance, la persécution, drogues dont mon maître dit qu’il faut se garder. »
Les doctrinaires sont pour elle des charlatans, et les faiseurs de systèmes des inventeurs de ballons dirigeables. Elle ne croit pas aux ballons dirigeables, et elle met le comte de Saint-Germain, Montgolfier et Cagliostro dans le même sac. Elle se défie même des gens de métier, des professionnels. Ce que nous appelons aujourd’hui « un diplomate de carrière » est pour elle le synonyme d’un parfait imbécile. Elle s’emporte à tout moment contre les gens à perruque, « die perrückirte Haüpter » : « La plupart du temps tout ce qu’ils font et écrivent est boursouflé de vent, de vide et d’obscurité. » Elle ne peut souffrir un buste de Voltaire par Houdon qu’on lui a envoyé, parce que « son maître » y paraît coiffé d’une perruque. En diplomatie, comme en politique, comme en toute espèce de choses, elle croit surtout à l’improvisation. L’art de la guerre lui-même ne lui semble pas avoir besoin d’autre chose. Elle trouve tout naturel qu’Alexis Orlof, mettant pour la première fois de sa vie le pied sur le pont d’un vaisseau, soit un homme de mer accompli, commande à des amiraux ayant conquis leur grade et leur réputation dans la marine anglaise, et remporte à lui tout seul la plus belle victoire navale des Temps modernes.
C’est une empirique. Son mot célèbre : « Toute la politique est fondée sur trois mots : circonstances, conjectures et conjonctures », en témoigne. C’est pour cela qu’ayant en mépris et en haine la médecine et les médecins, elle croit aux remèdes de bonne femme et s’en sert volontiers pour elle-même et pour les autres. « Les médecins, chirurgiens de toute la Faculté… sont tous des bêtes à manger du foin. » En 1783, ils lui ont encore fait « crever (sic) » une personne qui était auprès d’elle depuis trente-trois ans ! Mal et médecins sont devenus synonymes chez elle. Les « gouttes de Bestoujef », voilà un remède précieux et universel ! « Je ne sais pas de quoi sont composées ces gouttes, dit-elle, je sais seulement qu’il y entre de la ferraillerie. On les donne en guise de quiquina (sic) ; je les donne, moi, à tort et à travers. » En 1789, ayant eu à souffrir de coliques venteuses, elle se félicite d’avoir été guérie entièrement par le métropolite de Pétersbourg, Pietrof, qui lui a entouré tout le corps avec des coussins remplis de camomille.
Pourtant, c’est elle aussi qui a écrit :
« Sur le bonheur et sur le malheur, j’ai comme sur plusieurs autres choses ma cathégorie (sic) à moi : l’un et l’autre n’est qu’un conflit de quantité de mesures justes ou fausses. »
Cela prouve qu’elle n’apporte pas d’esprit systématique, même à son mépris des systèmes.
Elle a, d’autre part, dans ses migrations à travers le domaine de la pensée et du raisonnement spéculatif, quelques points de repère à peu près invariables.
« Ce qu’il y a de sûr, a-t-elle écrit quelques années avant sa mort, c’est que je n’ai jamais rien entrepris sans avoir été intimement persuadée que ce que je faisais était conforme au bien de mon empire : cet empire avait fait infiniment pour moi ; j’ai cru que toutes mes facultés individuelles employées constamment au bien de cet empire, à sa prospérité, à son intérêt supérieur, à peine pouvaient suffire à m’acquitter envers lui. »
À cette conception de ses devoirs se joint chez elle un sentiment élevé de responsabilité devant une juridiction supérieure, la seule dont elle accepte la compétence à son égard. Ce n’est pas celle d’ailleurs du maître « qui se glorifie de faire la loi aux rois ». Elle a trop lu Voltaire et pas assez Bossuet :
« Il n’y a que la postérité qui est en droit de me juger. C’est à elle à qui j’en appelle : je puis lui dire hardiment ce que j’ai trouvé, ce que je laisserai. »
Au cours du séjour de Falconet à Saint-Pétersbourg, une discussion épistolaire s’éleva entre lui et Diderot au sujet de la considération qu’un artiste devait avoir pour le jugement de ce même tribunal posthume, Diderot se faisant le défenseur de son autorité suprême, et Falconet prétendant ne s’en rapporter qu’aux arrêts de sa conscience artistique. « Seriez-vous homme, écrivit alors Diderot à son ami, à abandonner la décision de notre querelle au jugement de ma bienfaitrice ? Prenez-y garde, mon ami, cette femme est ivre du sentiment de l’immortalité, et je vous la garantis prosternée devant l’image de la postérité. » Falconet accepta l’arbitrage, en ajoutant toutefois que, quelle qu’en pût être la décision, elle ne le ferait pas changer d’avis : « Trouvez sur la terre une puissance assez forte pour m’ôter la physionomie sans m’ôter la tête, et j’ai tort. » Nous ne savons pas l’issue du procès.
Un point sur lequel Catherine ne varie également pas, c’est le caractère national, essentiellement russe, qu’elle entend imprimer à son gouvernement et qu’elle cherche à faire prévaloir dans le développement tout entier, politique, intellectuel et moral, du peuple slave, aux destinées duquel elle, princesse allemande, a été appelée à présider. Non seulement les actes administratifs et législatifs de son règne, mais ses moindres faits et gestes portent la trace de cette préoccupation constante. Falconet eut à batailler pour ne pas revêtir Pierre Ier de ce costume national russe que le tsar avait tant fait pour proscrire de son empire. Catherine aurait voulu qu’on oubliât ce trait dans l’histoire du grand réformateur. Elle a voulu aussi qu’on se figurât non seulement sur le présent, mais encore sur le passé de sa patrie d’adoption, une foule de choses contraires à la réalité, mais conformes à l’idée qu’il lui avait plu de se donner et de donner aux autres sur ce pays de vastes horizons propices aux essors de l’imagination. Elle en est arrivée ainsi à refaire à sa façon l’histoire entière de la vieille patrie moscovite. En 1790, Sénac de Meilhan s’offrant comme historiographe du grand empire, elle hésite à l’agréer. Saura-t-il se défaire des préjugés « que la plupart des étrangers ont contractés contre la Russie » ? Jusqu’à croire, par exemple, « qu’avant Pierre le Grand cet empire n’avait ni lois ni administration ». Or, « il est vrai que les troubles qui ont suivi la mort du tsar Ivan Vassilievitch avaient arriéré la Russie de quarante à cinquante ans, mais avant ce temps elle allait de pair avec toute l’Europe... les grands-ducs de Russie avaient la part la plus marquée aux affaires de l’Europe et étaient alliés et parents à toutes les maisons souveraines de notre hémisphère ».
Du coup le pauvre Sénac désespéra de pouvoir se mettre au niveau de sa tâche. Mais là encore Catherine était convaincue. Elle écrivait à Grimm :
« Nulle histoire ne fournit ni de meilleurs ni de plus grands hommes que la nôtre » (elle mettait bien : la nôtre, pour dire celle de la Russie). « J’aime cette histoire à la folie. »
Elle entendait d’ailleurs qu’on fît la part belle à son propre règne, « parce que nous vivons dans un temps où, bien loin de diminuer l’éclat des actions et des choses, il s’agit plutôt de soutenir les esprits ». Sénac consentirait-il à se laisser « diriger » à cet égard ?
Nous apercevons là encore un reflet de ce grossissement démesuré avec lequel le vaste empire, devenu si inopinément sa propriété et sa chose, s’était peu à peu dessiné dans la pensée de la tsarine, et nous découvrons une étoile fixe de plus dans son firmament. Cette idée hyperbolique de grandeur, appliquée à tous les éléments constitutifs du patrimoine national, au passé comme au présent de la Russie, à son étendue comme à sa population, à sa puissance matérielle comme à sa valeur morale, à sa prépondérance dans le monde slave comme à son rôle européen, est une de celles qui n’abandonnèrent jamais Catherine et dont elle a subi le plus l’empire. Elle semble à cet égard possédée d’un véritable vertige. Elle est hallucinée et comme hypnotisée devant cette conception colossale. Si haute que soit l’opinion qu’elle a et qu’elle veut qu’on ait d’elle-même, des mérites de son gouvernement et des hauts faits qui l’ont illustré, elle n’hésite pas à se faire petite par voie de comparaison :
« Tout ce que je puis faire pour la Russie n’est qu’une goutte d’eau dans la mer. »
La Russie, c’est la mer, l’océan aux profondeurs insondables, aux rivages fuyant à perte de vue dans l’immensité. C’est pour cela qu’elle a entendu y noyer son propre passé, et jusqu’au souvenir de la patrie allemande. Et pourtant, c’est elle qui, en 1782, ayant à se plaindre des procédés du sultan Abdülhamid, écrit à Grimm : « Das ist unmöglich dass ich mir sollte auf die Nase spielen lassen. Vous savez que jamais Allemand n’a souffert cela. » C’est qu’elle a l’esprit essentiellement mobile, c’est encore qu’il lui arrive, elle s’en confesse, de ne pas toujours savoir ce qu’elle veut et aussi de ne pas savoir ce qu’elle dit, surtout quand elle cause avec son confident, la plume à la main, c’est-à-dire dans ses moments d’abandon le plus complet et de détente entière après les fatigues écrasantes de son rude métier. Mais elle s’est appliquée consciencieusement à elle-même son programme russophile, et Russe elle est devenue de la tête aux pieds, non pas seulement à la surface et par un artifice de haute comédie, mais sincèrement et profondément, dans son esprit et dans sa chair, dans son langage le moins apprêté, son geste le plus familier et sa pensée la plus intime. Les lignes qui suivent n’ont été vraisemblablement vues par personne avant l’heure de sa mort.
« Jamais l’univers ne produisit d’individu plus mâle, plus posé, plus franc, plus humain, plus bienfaisant, plus généreux, plus officieux que le Scythe (Scythe et Russe sont synonymes à ses yeux). Aucun homme ne l’égale en régularité de traits, en beauté de visage, en éclat de teint, carrure, taille et hauteur, ayant communément les membres ou fort nourris ou très nerveux et musculeux, la barbe épaisse, les cheveux longs et touffus ; naturellement éloigné de toute ruse et artifice : sa droiture, sa probité en abhorrent les illicites ressorts. Il n’y a sur terre ni cavalier, ni fantassin, ni marinier, ni économe qui l’égale. Nul individu n’a plus de tendresse pour ses enfants et ses proches. Il a une déférence innée pour ses parents et ses supérieurs. Il est prompt, exact à obéir et fidèle. » C’est presque du délire ! Et nous voulons bien que certains souvenirs personnels, trop complaisamment évoqués, y aient une part. Avec le temps cependant quelque chose de plus immatériel, de plus pur et de plus profond est entré assurément dans l’amour que certains Russes ont pu donner à Catherine pour la Russie.
N’oublions pas, parmi les idées auxquelles elle est restée fidèle, celle que l’on pourrait appeler la grande pensée du règne : le projet grec. Nous verrons que, dès 1762, elle s’en est occupée, prêtant l’oreille aux insinuations de Münich. Elle s’en occupait encore la veille de sa mort. C’était aussi un beau rêve aux contours fantastiques. La résurrection de la Grèce, l’affranchissement des YougoSlaves s’y mêlaient à d’autres visions également éblouissantes, mais moins désintéressées, Constantinople ouvrant ses portes à la chrétienté représentée par une armée russe ; le croissant remplacé sur le dôme de Sainte-Sophie par la double croix grecque, accostée d’une aigle impériale à deux têtes. C’est pour cela que le second fils de Paul s’appela Constantin, et non Pierre ou Ivan ; c’est pour cela qu’il eut une nourrice grecque et un domestique grec, qui devint plus tard un personnage : le comte Kourouta. Il y eut aussi un corps de cadets grec, une éparchie grecque à Kherson, de fondation nouvelle, confiée à Eugène, un Bulgare. Il y eut des médailles frappées sur lesquelles on apercevait des images symboliques et suggestives : d’un côté l’impératrice, de l’autre Constantinople en flammes, un minaret croulant dans la mer et la croix resplendissant au-dessus dans les nuées. La lecture du journal de Chrapowiçki est non moins édifiante à ce sujet. Le 17 août 1787, on examine un projet secret de Patiomkine proposant la capture de Bakou et de Derbent. On profiterait pour cela des troubles de la Perse, et, au moyen d’autres annexions, on arrondirait une province, qui s’appellerait « Albanie » et qui servirait d’apanage provisoire pour le grand-duc Constantin. Le 21 avril 1787, il est question de la Moldavie et de la Valachie : ces provinces doivent rester indépendantes, pour servir de noyau à la future « Dacie », c’est-à-dire à la future monarchie grecque. Le 9 octobre 1789, on met les points sur les i. Les Grecs ont besoin d’être « secoués » : Constantin peut se charger de cela. C’est un garçon plein d’avenir. En trente ans il ira bien de Sébastopol à Constantinople…
Et voilà à peu près ce qu’il y a eu de plus stable dans la façon d’envisager les choses de ce monde, qui a été celle de Catherine la Grande. Essayons de nous reconnaître dans le reste.