‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 48 sur 98 · 3.2

3.2

C’est le chaos à débrouiller. Un chaos aux dimensions grandioses, mais désordonné en proportion. Voici pourtant qui semble fait pour nous guider à souhait : encore un essai d’autobiographie, quelque chose comme un examen de conscience écrit par Catherine et datant de 1789 :

« Si mon siècle m’a craint, y lisons-nous, il a eu grand tort ; je n’ai jamais voulu inspirer de la terreur à personne ; j’aurais souhaité d’être aimée et estimée ce que je vaux, et rien de plus. J’ai toujours pensé qu’on me calomniait, parce que l’on ne me comprenait pas. J’ai vu beaucoup de gens qui avaient infiniment plus d’esprit que moi. Je n’ai jamais haï ni envié personne. Mon désir et mon plaisir auraient été de faire des heureux… Mon ambition, assurément, n’était pas méchante, mais peut-être ai-je trop entrepris que de croire les hommes susceptibles de devenir raisonnables, justes et heureux… J’ai fait cas de la philosophie, parce que mon âme a toujours été sincèrement républicaine. Je conviens que c’est peut-être un singulier contraste que cette trempe d’âme avec le pouvoir illimité de ma place, mais aussi personne en Russie ne dira que j’en ai abusé. J’aime les beaux-arts par pure inclination. Pour mes écrits, je les regarde comme peu de chose ; j’ai aimé à faire des essais en différents genres ; il me semble que tout ce que j’ai fait est assez médiocre ; aussi n’y ai-je jamais attaché aucune importance, passé l’amusement. Pour ma conduite en politique, j’ai tâché de suivre les plans qui m’ont paru les plus utiles pour mon pays et les plus supportables aux autres. Si j’en avais connu de meilleurs, je les aurais adoptés… Si j’ai été payée d’ingratitude, au moins personne ne dira-t-il que j’aie manqué de reconnaissance. Souvent je me suis vengée de mes ennemis en leur faisant du bien ou en les (sic) pardonnant. L’humanité en général a eu en moi un ami, qui ne s’est démenti en aucune circonstance. »

Il y a encore et toujours beaucoup de bon sens dans ce morceau ; il y a aussi le témoignage d’une conscience fort satisfaite d’elle-même. Catherine, évidemment, avait la certitude d’être restée fidèle, sa vie durant, aux quatre règles de conduite qu’elle s’était proposées et qu’au courant de la même année elle indiquait ainsi à Patiomkine : « Être loyale, modeste, attachée et reconnaissante à l’extrême. » Elle mettait encore à son actif d’autres mérites et d’autres qualités, moins celle — modestement retranchée — d’avoir été un bon écrivain. Cette année 1789 a été notoirement pour elle une époque de recueillement, de méditations rétrospectives et d’investigations accomplies dans le for intérieur. Le résultat lui a paru satisfaisant. A-t-elle été sincère avec elle-même ? Cela est probable. Aussi sincère que le 6 juin 1791, au plus fort de cette seconde guerre turque, déchaînée par sa seule ambition, soutenue par l’effort seul de son énergique volonté, quand elle écrivait ces lignes :

« Le Dieu de la guerre n’est pas dans mon cœur ; je n’ai jamais attaqué personne, mais je sais me défendre. »

Elle était femme à s’imaginer et à vouloir faire croire aux autres que c’était la Pologne qui avait commencé en 1772, et qu’en prenant Varsovie, vingt ans plus tard, Souvorof n’avait fait que défendre Saint-Pétersbourg.

Examinons cependant les points les plus saillants de sa confession. Elle a fait cas de la philosophie, dit-elle. Peut-être était-elle portée à confondre la philosophie avec les philosophes. Encore ces derniers n’ont pas eu toujours auprès d’elle une égale faveur. Le comte Gyllenborg lui avait dit qu’elle avait un « esprit philosophique », Voltaire le lui répéta, elle finit par le croire. On l’a dit déjà : ce fut une des erreurs de sa vie. En réalité, son esprit, essentiellement pratique, semble avoir été absolument rebelle à la spéculation pure. Elle accommoda toujours ses idées à ses intérêts. S’est-elle jamais arrêtée seulement sur une idée abstraite ? Les aperçus à tournure philosophique que l’on rencontre, assez rarement d’ailleurs, dans sa correspondance ou dans sa conversation, ont eux-mêmes une autre portée, comme ce passage où elle paraît avoir eu la vision nette de la loi suprême imposée à l’humanité par la science sociologique moderne. Regardant un jour des corneilles et des passereaux voler dans l’air après une pluie d’orage, elle dit : « En voici qui se réjouissent à l’espoir des vers et des grenouilles que la pluie aura fait sortir de terre. Tous se mangent dans ce monde-ci. » Comme cet autre encore où elle esquisse un joli portrait des gens de cour :

« Les jugements des courtisans sont ordinairement de la classe de ceux qui méritent le moins d’attention. Ces gens-là, quoiqu’ils portent le nez haut, ont la vue courte. Ils ressemblent à ceux qui se trouvent au pied d’une tour : les choses qui sont en haut de la tour à vue d’oiseau communément leur échappent. »

À défaut d’idées philosophiques proprement dites, quelles sont les idées religieuses de Catherine ? C’est une énigme. Nous ne parlons pas, bien entendu, de la religion de son enfance : c’est chose oubliée, effacée de sa mémoire comme de sa conscience, si bien oubliée et effacée si entièrement qu’en 1774 elle écrit tranquillement : « Martin Luther était un rustre. » Mais sa nouvelle foi et son nouveau culte ? Il semble par moments qu’elle en fasse assez bon marché. À proprement parler, elle a l’air de s’en moquer. Écrivant à Grimm de Kiev, la ville sainte, elle lui envoie des compliments de la part de saint Vladimir et parle assez lestement des reliques du saint qu’elle a visitées. Elle donne à Roumiantsof le surnom de saint Nicolas et se laisse aller, à ce propos, à des calembredaines qui ne fleurent pas l’orthodoxie. Elle a des plaisanteries d’assez mauvais goût sur la préparation des saintes huiles à Moscou.

C’est du libertinage dans la manière de Voltaire. Est-elle déiste à la façon du maître ? En 1770, elle écrit à madame de Bielke :

« Je me félicite d’être du nombre des imbéciles qui croient en Dieu. » Parfois cependant on la croirait plutôt inféodée au rationalisme pur. Elle écrit :

« Euler nous prédit la fin du monde pour le mois de juillet de l’année qui vient. Il fait venir tout exprès pour cela deux comètes, qui feront je ne sais quoi à Saturne, qui à son tour viendra nous détruire. Or, la grande-duchesse (Maria Feodorovna, femme du grand-duc Paul) m’a dit de n’en rien croire, parce que les prophéties de l’Évangile et de l’Apocalypse ne sont point encore remplies, et notamment l’Antéchrist n’est point venu, ni toutes les croyances réunies. Moi, à tout cela je réponds comme le barbier de Séville. Je dis à l’un : “Dieu vous bénisse”, et à l’autre : “Va te coucher”, et je vais mon train. Qu’en pensez-vous ? »

Mais voici qu’en 1790 un confesseur s’avise de suspecter la pureté de sa foi. Il trouve à qui parler : « J’ai immédiatement — raconte-t-elle à Chrapowiçki — récité tout le Symbole, et s’il veut des preuves, je lui en donnerai de telles, auxquelles il n’a jamais songé même. Je crois à tout ce qui a été établi aux sept conciles, car les Pères saints de ces temps étaient plus près des apôtres et pouvaient mieux discuter tout que nous. »

Ce dont elle fait peu de cas, ainsi qu’il ressort de nombreuses réflexions éparses dans sa correspondance, ce sont les pratiques extérieures du culte, les « mômeries », comme elle les appelle. Elle s’en prend nominativement aux cérémonies de l’Église catholique, mais il est clair que ses observations et ses sarcasmes ont une portée plus générale, l’Église grecque n’étant guère en reste à cet égard avec sa voisine. Elle dit, en parlant d’une dévotion pratiquée en Espagne :

« La forme de cette mômerie, en augmentant la somme totale des mômeries de ce monde, accouple les cérémonies religieuses avec les jeux d’enfants et porte avec elle la sanction indubitable du pays où elle a pris naissance et son caractère national. C’est un pays qui fourmille de couvents, de congrégations, de réguliers, d’irréguliers, de chanoines, d’abbayes, de prébendes, etc. Tous les individus qui y sont font les plus beaux vœux du monde. L’inutilité pour l’humanité de ces instituts a cependant été si parfaitement reconnue dans les pays les plus éclairés, qu’on s’est fait une étude suivie d’en diminuer le nombre. Celui qui fait le bien pour le bien n’a pas besoin ni de mômeries ni d’accoutrements aussi ridicules que frivoles. »

Elle prétend aussi imiter l’exemple des « pays les plus éclairés ». À propos du mécontentement causé au pape par la sécularisation de quelques biens ecclésiastiques d’Allemagne, elle écrit :

« Voilà bien du bruit pour une douzaine ou une vingtaine de couvents de plus ou de moins dans le monde ! Comme si on n’avait jamais sécularisé ! Moi, quand j’ai envie qu’il y ait un couvent de moins, je leur fais dire tout net : “Allez-vous-en dans un autre”, et on n’en parle plus et personne ne s’attendrit pour cela. »

Mais quoi ! Le 4 avril 1790, écrivant à l’amiral Tchitchagof, qui est à la veille de se mesurer avec la flotte suédoise, elle lui envoie une image sainte. L’amiral Spiridof en portait une pareille à la bataille de Tchesmé. N’est-ce pas une mômerie, cela ? Ce n’est pas tout. En mettant sa signature au bas de la lettre, elle fait le signe de la croix. Et c’est un geste qui lui est familier, car elle en a fait autant deux ans auparavant en envoyant des ordres de combat à l’amiral Greigh. Est-elle sincère encore ? On le croirait. Mais non, ce n’est que jeu de sa part, mise en scène et procédé de gouvernement, car elle s’explique : « Il y a des gens, dit-elle, qui confondent la superstition avec la piété ; mais il faut profiter des opinions populaires. » Ainsi, la foi des vaillants amiraux en la vertu des images saintes n’est que superstition, et ce que Catherine fait à cet égard n’est que pour flatter la croyance naïve des gens simples. Mais les signes de croix, pour qui et pour quoi sont-ils ?

Parfois on dirait que l’esprit luthérien n’est pas tout à fait éteint en elle, à voir l’acharnement avec lequel elle s’en prend, en toute occasion, à l’Église catholique et à son chef, ce qui n’a rien de commun avec l’esprit orthodoxe, beaucoup plus tolérant, indifférent ou conciliant :

« Je n’envie point à Votre Majesté, écrit-elle en 1782 à Joseph II, le rare avantage, dont elle jouit présentement, d’être logée porte à porte avec Pie VI. Pour parler franchement, je voudrais savoir le pape hors de Vienne ; je ne sais pourquoi je ne puis penser sans une sorte d’inquiétude à ce séjour. Un prêtre italien, pour tous ceux qui ne sont pas catholiques, est un objet d’une sorte d’appréhension. »

Il est vrai que Joseph, le chef du Saint Empire romain, répond sur le même ton : « J’avouerai sincèrement à Votre Majesté que les trois heures par jour que je passais régulièrement à déraisonner de théologie avec lui (le pape) et sur des objets sur lesquels nous disions souvent chacun des mots sans les comprendre, il arrivait que nous restions souvent muets à nous regarder, comme pour nous dire que nous n’y entendions rien ni l’un ni l’autre, mais cela était fatigant et odieux. »

En 1780, lors de sa rencontre avec l’empereur à Mohilev, Catherine se vante d’avoir causé et ri avec lui durant toute la longueur du service célébré dans l’église catholique de l’endroit. Cela ne l’a pas empêchée d’ailleurs d’apprécier et de goûter fort la pompe déployée à cette occasion par les desservants de l’église, qui ne sont autres que des jésuites récemment établis par elle dans cette province. « Tous les autres ordres, écrit-elle à ce propos, sont des cochons (sic) près d’eux. »

Mais précisément sa conduite avec cet ordre, comme l’idée qu’elle se fait de ses mérites, se montre sujette aux variations les plus imprévues. Jusqu’en 1785 Catherine paraît enchantée de ces religieux et de la pensée qu’elle a eue de les recueillir chez elle, après l’arrêt de suppression prononcé par la cour de Rome (21 juillet 1773). C’est un bon tour qu’elle a joué au pape et un autre à ses voisins de la Pologne récemment démembrée ; car ses jésuites, « ses bons coquins de jésuites », comme elle manque rarement de les appeler, l’aideront à tenir en respect et à apprivoiser ses nouveaux sujets polonais de la Russie blanche. De fait, ils s’y appliquent, et elle leur en témoigne sa reconnaissance. Pendant quelques années, c’est un échange de bons procédés et de démonstrations flatteuses. Les bons pères font à la souveraine une réception magnifique dans leur église de Mohilev ; elle interdit la vente et ordonne la confiscation des exemplaires d’une histoire de l’ordre, injurieuse pour lui. Ils l’encensent, elle entend les défendre « contre vents et marées ». « C’est, dit-elle, une semence trop précieuse pour la laisser perdre… Morgué ! qu’ils sont lestes ! » Mais, brusquement, tout change. Les « bons coquins » sont devenus des « coquins » tout court. Qu’ont-ils fait ? Ils se sont mêlés d’une autre besogne que celle qu’on leur avait destinée. Ils ont osé mettre sur le tapis la réunion des deux Églises. « Ce sont des bêtes, puis c’est tout, et encore des bêtes, bêtes et ennuyeuses. » Ils n’ont pas « pour un sou de crédit » en Russie.

Pourtant, quand la Révolution éclate en France et commence à devenir une menace pour les trônes voisins, Catherine se ressouvient de ses anciennes prédilections. Les soldats de Brunswick ne peuvent tout faire pour le rétablissement de l’ordre politique et social : il faudrait mettre quelques milliers de jésuites à la suite de son armée ; ceux-ci achèveraient la besogne.

L’installation des pères en Russie blanche serait-elle encore de la part de la souveraine un essai de tolérance religieuse ? Peut-être bien. Dès l’année 1763, Catherine se fait gloire d’appliquer à cet égard, dans son empire, les idées les plus libérales. Des jésuites — des jésuites non proscrits alors — ayant refusé à Moscou d’enterrer un Français mort sans avoir reçu les sacrements, elle ordonne d’expulser ces religieux et s’en vante à Voltaire. Elle en prend texte même pour condamner en termes éloquents l’esprit d’intolérance en général : « Tous les miracles du monde n’effaceront pas la tache d’avoir empêché l’impression de l’Encyclopédie ! » En même temps les dissidents de l’Église orthodoxe, les raskolniks, ont été relevés de leur déchéance séculaire : ils ont recouvré la jouissance de leurs droits civils ; on les admet à prêter serment en justice et à porter témoignage. Seulement, il arrive avec eux ce qui doit arriver avec les jésuites. Dès l’année 1765 un conflit s’élève. Les raskolniks, enhardis, se croient autorisés à bâtir des églises… halte-là ! Le saint-synode en appelle au Sénat ; le Sénat ordonne la destruction des édifices, et Catherine laisse exécuter la sentence.

Nous savons déjà qu’elle ne se pique pas d’une grande rigidité de principes. L’absolu n’est pas le fait de cette souveraine absolue, et elle aurait inventé l’opportunisme si ce n’avait été fait depuis longtemps. L’année 1772 sollicite son intervention dans une autre affaire religieuse d’un caractère particulier. La fameuse et infâme secte des skoptsy, ou mutilateurs, a pris à l’improviste un développement inquiétant dans le gouvernement d’Orel. Catherine met aussitôt de côté le principe de tolérance ; elle fait bravement appel au knout. Des exécutions sommaires ramèneront la raison dans les esprits égarés. A-t-elle tort ? Cette même année nous la montre encore sous un aspect tout différent. Le saint-synode, qui a obtenu la répression des raskolniks, s’avise de porter plainte contre le gouverneur de Kazan, qui, en violation d’anciens ukases, a autorisé dans cette ville la construction d’un certain nombre de mosquées. Catherine répond par ces nobles paroles :

« Comme Dieu souffre sur la terre toutes les confessions, toutes les langues, toutes les religions, l’impératrice, suivant en ceci sa sainte volonté et ses préceptes, agit de même, demandant seulement qu’entre ses sujets règnent et toujours l’amour et la concorde. »

Le gouverneur a agi selon ses intentions.

Pourquoi les mosquées et pas les églises des raskolniks ? C’est que l’affaire du raskol, comme celle de la secte des skoptsy, se double d’une question politique et sociale ; c’est que Kazan est une ville tartare et mahométane, comme la Russie blanche est une province polonaise ; c’est que tout cela aboutit à un simple problème d’ordre intérieur. En confiant à Volkof l’affaire des skoptsy, Catherine lui recommande de la traiter au civil, dans la forme administrative ordinaire.

Mais, dans l’ordre civil, comme dans l’ordre religieux, peut-on dire d’elle, en général, qu’elle ait été une libérale ? C’est, au point de vue de ses idées et de ses principes, le grand problème à résoudre.

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