3.4
En 1769 encore, la cause de la liberté n’a pas dans toute l’Europe de défenseur plus enthousiaste que l’impératrice de Russie :
« Aux braves Corses, défenseurs de leur patrie et de la liberté, et en particulier au général Paoli : Messieurs ! s’opposer à l’oppression, défendre et sauver la patrie d’une usurpation injuste, combattre pour la liberté, voilà ce que toute l’Europe vous voit faire continuellement depuis bien des années. Il est du devoir du genre humain d’aider et de seconder quiconque témoigne des sentiments aussi nobles, aussi grands et aussi naturels. »
La lettre est de la main de Catherine et signée : « Vos sincères amis les habitants du Nord Pole (sic). » Un secours d’argent y est joint, qui doit passer aux yeux des braves Corses pour le produit d’une souscription. Cela, pour leur épargner sans doute l’humiliation d’être subventionnés par une souveraine absolue, et aussi pour leur faire croire qu’il y a dans les environs du « Nord Pole » un nombre respectable de personnes capables de se passionner pour la cause qu’ils défendent.
En 1781, Catherine prend fait et cause pour Necker. Son fameux Compte rendu, qui n’est au demeurant qu’un acte d’accusation contre la gestion des finances royales, c’est-à-dire contre la royauté, l’enchante et la réjouit. Elle ne doute pas que le ciel a destiné l’habile Genevois à faire le salut de la France.
Elle n’a certes pas beaucoup de goût en ce moment ni pour la France ni pour la tournure que les événements y prennent ; mais dans ses sentiments hostiles, ou méprisants, la cour tient autant, sinon plus de place que le peuple, et le régime battu en brèche par le flot montant des revendications sociales n’a en aucune façon sa faveur. C’est l’impression qui se dégage de la correspondance qu’elle échange avec son fils et sa belle-fille, pendant le séjour que Leurs Altesses Impériales, voyageant sous le nom du comte et de la comtesse du Nord, font en 1782 à Paris. En voici un échantillon. C’est Catherine qui écrit :
« Que Dieu bénisse la Reine Très Chrétienne, ses pompons, ses bals et ses spectacles, son rouge et ses barbes bien ou mal arrangées. Je ne suis pas fâchée que tout cela vous ennuie et augmente en vous l’envie de revenir. Mais d’où vient donc que, raffolant de spectacles, tout Paris n’en a pas de mieux joués que les nôtres ? Je le sais bien, moi : c’est que tout le monde quitte le bon spectacle pour le mauvais ; qu’en fait de tragédie on ne leur donne plus que de l’atroce ; que qui ne sait point faire ni comédie pour rire ni tragédie pour pleurer fait des drames ; que la comédie, au lieu de faire rire, fait pleurer ; qu’aucune chose n’est plus à sa place ; que les couleurs mêmes n’ont que des noms abjects et indécents. Tout cela n’encourage aucun talent, mais les dénature. »
Une cour frivole et corrompue au milieu d’une société avilie et poussée par le mauvais exemple venant d’en haut sur la pente d’une déchéance fatale, voilà l’idée que Catherine semble, à cette époque, se faire de la patrie de son « cher maître », lequel, d’ailleurs, lui a fourni les considérants de ce jugement sévère, en reniant à tout propos sa parenté avec les « Velches » méprisables. Ce qui domine toutefois en elle, c’est un sentiment d’indifférence à l’égard des hommes et des choses de là-bas. Longtemps, jusqu’au seuil même de la crise révolutionnaire, les événements qui s’agitent, dans ce milieu lointain, ne lui paraissent avoir aucune importance générale — elle n’en devine pas la portée. Non, quoi qu’on en ait dit, elle ne voit nullement venir la tempête. Le 19 avril 1788, elle écrit textuellement à Grimm : « Je ne suis pas de l’avis de ceux qui croient que nous touchons à une grande révolution. » En apprenant au cours de son voyage en Crimée la résolution prise par Louis XVI de convoquer une assemblée de notables, elle n’y découvre qu’une imitation de sa « commission législative » à elle. Elle invite La Fayette à la rejoindre à Kiev. Pour lui ouvrir les yeux sur l’œuvre que les La Fayette préparent, il faut le coup de tonnerre de la prise de la Bastille. Alors, elle commence à comprendre de quoi il s’agit, et La Gazette de Saint-Pétersbourg, qui avait été muette sur la réunion des états et sur le serment du Jeu de paume, éclate, cette fois, en protestations indignées : « La main tremble d’horreur…, etc. » On devine la suite de l’article. Bientôt les constituants sont comparés par l’officieuse feuille à des « gens ivres », en attendant que leurs successeurs le soient à des « cannibales ». À partir de ce moment, les idées de Catherine subissent une altération rapide, et il est curieux de suivre, dans sa correspondance et dans ses entretiens confidentiels, les progrès de cette évolution. En juin 1790, Grimm, qui n’a pas eu encore le temps de s’apercevoir du changement qui est en train de s’opérer dans l’esprit de la souveraine, demande le portrait de l’impératrice pour Bailly, offrant en échange celui du héros révolutionnaire du jour. Catherine répond :
« Écoutez donc, je ne puis acquiescer à votre traité, et il convient aussi peu au maire du palais qui a démonarchisé la France d’avoir le portrait de l’impératrice la plus aristocratique de l’Europe qu’à celle-ci de l’envoyer au maire du palais démonarchiseur ; ce serait mettre et le maire du palais démonarchiseur et l’impératrice aristocratissime en contradiction avec eux-mêmes et leurs fonctions passées, présentes et futures. »
Et deux jours après :
« Je vous répète de ne pas donner au maire démonarchiseur le portrait le plus aristocrate de l’Europe ; je ne veux rien avoir à faire avec Jean Marcel qu’on enverra à la lanterne au premier jour. »
Ainsi voilà le républicanisme jeté à l’eau. Il n’en est pas de même de la philosophie. L’impératrice en tient encore pour elle. Elle cherche à dégager sa responsabilité dans les événements présents :
25 juin 1790.
À Grimm.
Il faudra que l’Assemblée nationale fasse jeter au feu tous les meilleurs auteurs français et tout ce qui a répandu leur langue en Europe, car tout cela dépose contre l’abominable grabuge qu’ils font... Pour de la multitude et de son avis, il n’y a pas grand cas à en faire.
C’est cette dernière phrase surtout qui dénonce l’antagonisme, désormais irréductible et ne pouvant que s’aggraver, entre l’esprit de Catherine et celui de la Révolution. C’est le rôle, de plus en plus prépondérant, de la multitude dans les événements dont Paris devient le théâtre qui choque et offense la souveraine. Il fut un temps où, à cet égard aussi, elle nourrissait d’autres idées. Au début de son règne, en réunissant sa commission législative, elle ne faisait pas autre chose, au fond, que d’en appeler à la masse de ses sujets. Mais c’est alors aussi qu’étant entrée en contact pour la première fois avec l’élément populaire, elle en vint peu à peu à changer de sentiment à son égard. Peut-être eut-elle tort de généraliser ses impressions, mais elle manquait de points de comparaison. Elle dut établir son opinion sur les exemples qu’elle avait sous les yeux, et cette opinion se traduisit par un mépris profond. En 1787, son secrétaire Chrapowiçki lui faisant remarquer l’affluence énorme de paysans qui accourent pour la voir et la saluer dans une ville de province, elle répond avec un haussement d’épaules : « Ils viennent de même pour voir un ours. » C’est le même esprit qui parle par sa bouche deux ans après, quand, faisant allusion à la composition des clubs politiques en France, elle dit : « Comment des cordonniers peuvent-ils se mêler d’affaires ? Un cordonnier ne sait faire que des souliers. »
Et bientôt la philosophie est abandonnée à son tour. Catherine parle encore avec estime des « bons auteurs français », mais elle fait son choix, et, Voltaire mis à part, elle jette au rebut tous ceux du XVIIIe siècle. Diderot, d’Alembert et Montesquieu lui-même sont sacrifiés du coup :
Le 12 septembre 1790.
À Grimm.
Il faut dire la vérité, le ton régnant chez vous est le ton de la crapule ; ce n’est pas cependant ce ton-là qui illustra la France... Qu’est-ce que les Français feront de leurs meilleurs auteurs, qui tous presque vivaient sous Louis XIV ? Voltaire même, tous sont royalistes ; ils prêchent tous l’ordre et la tranquillité, et tout ce qui est opposé au système de l’hydre aux douze cents têtes.
L’Assemblée nationale est jugée d’une façon de plus en plus acerbe. Le 7 août 1790, Chrapowiçki note dans son journal : « Dit en présence de Sa Majesté, parlant de la France : “C’est un pays métaphysique ; chaque membre de l’Assemblée est un roi et chaque citoyen un animal.” » — « Reçu avec approbation. »
En même temps, on écrit à Grimm :
Le 27 septembre 1790.
Au lit, j’ai fait des réflexions, et, entre autres, j’ai pensé qu’une des causes pourquoi les Mathieu de Montmorency, les Noailles, etc., sont si mal élevés et pensent si peu noblement qu’ils ont été les premiers promoteurs du décret qui abolit la noblesse... c’est en vérité de ce qu’on a aboli chez vous les écoles des Jésuites : on a beau dire, ces coquins-là veillaient aux mœurs et aux goûts des jeunes gens, et tout ce que la France a eu de meilleur est sorti de leurs écoles.
Le 13 janvier 1791.
On ne sait jamais si vous êtes en vie au milieu des meurtres, des carnages et des troubles du repaire de brigands qui se sont emparés du gouvernement de la France et qui vont en faire la Gaule du temps de César. Mais César les réduisit ! Quand viendra ce César ? Oh ! il viendra, gardez-vous d’en douter.
Le 13 mai 1791.
La meilleure des constitutions possibles ne vaut pas le diable, puisqu’elle fait plus de malheureux que d’heureux, que les braves et honnêtes gens en pâtissent et qu’il n’y a que les scélérats qui s’en trouvent bien, parce qu’on leur remplit les poches et que personne ne les punit.
Voici pourtant de quelle façon modérée Catherine est capable encore, à cette époque, de discuter un des principes révolutionnaires les plus offensants pour elle. Sa lettre du 30 juin 1791 au prince de Ligne en témoigne :
Je pense que les Académies devraient fixer un prix primo pour la question : qu’est-ce que l’honneur ou la valeur, synonymes précieux aux oreilles héroïques, deviennent dans l’esprit d’un citoyen actif sous un gouvernement soupçonneux et jaloux jusqu’à proscrire toute distinction, tandis que la nature même a donné à l’homme d’esprit la prééminence sur le sot, que le courage est fondé sur le sentiment de la force du corps ou de celle de la tête ? Second prix à donner pour la question : a-t-on besoin de l’honneur et de la valeur ? Et, si on en a besoin, comme quoi il ne faut pas proscrire l’émulation et lui donner pour entrave une insupportable ennemie : l’égalité.
Mais bientôt les sentiments violents l’emportent :
Le 1er septembre 1791.
Si la Révolution française prend en Europe, il viendra un autre Gengis ou Tamerlan la mettre à la raison : voilà son sort ; soyez-en assuré ; mais ce ne sera pas de mon temps, ni, j’espère, de celui de M. Alexandre.
Survient la nouvelle de la mort de Louis XVI. Catherine, nous l’avons raconté, se sent comme frappée au cœur, elle-même. Elle se met au lit, elle a la fièvre ; elle crie à son confident :
Le 1er février 1793.
Il faut absolument exterminer jusqu’au nom des Français ! L’égalité est un monstre. Il (sic) veut être roi !
Cette fois, l’holocauste est complet. Voltaire y passe comme les autres. Puis, ce sont dans la bouche et sous la plume de l’impératrice des appels à la vengeance presque sauvages, des projets de répression extravagants :
Le 15 février 1794.
Je propose à toutes les puissances protestantes d’embrasser la religion grecque, pour se préserver de la peste irréligieuse, immorale, anarchique, scélératique et diabolique, ennemie de Dieu et des trônes, c’est la seule apostolique et véritablement chrétienne. C’est un chêne à racines profondes.
Ainsi, après César, elle appelle Tamerlan et son glaive exterminateur ; après les jésuites, un pope à longue barbe, qui fera entrer les peuples éperdus dans le giron sauveur de l’Église orthodoxe. Le César dont elle parle est-il celui que la France et l’Europe ont eu à subir en effet ? Oui et non. Ce César-là, elle ne l’a pas non plus aperçu tout d’abord. En 1791, elle songeait, le sens de son invocation l’indique, à quelque justicier venant du dehors. Elle n’avait en perspective qu’un Brunswick quelconque. Plus tard seulement, sa vision change d’aspect, se précisant en même temps, et alors, il faut le dire, elle serre de près la réalité à venir, elle la touche presque. Catherine voit Napoléon avant qu’il ait paru ; elle le montre du doigt ; elle décrit ses traits : « Si la France sort de ceci — ces lignes sont du 11 février 1794 — elle aura plus de vigueur que jamais ; elle sera obéissante et douce comme un agneau ; mais il lui faut un homme supérieur, habile, courageux, au-dessus de ses contemporains et peut-être du siècle même. Est-il né ? Ne l’est-il pas ? Viendra-t-il ? Tout dépend de cela. S’il s’en trouve, il mettra le pied devant la chute ultérieure, et elle s’arrêtera là où il se trouvera, en France ou ailleurs. »
Les hommes de la Révolution qui ont précédé Napoléon se trouvent, bien entendu, avoir leur part de l’indignation de l’impératrice et de la sévérité de ses jugements. La Fayette est appelé maintenant : « Dadais le Grand. » Mirabeau est mieux traité tout d’abord. Les éloges prodigués à son loyalisme tardif par La Gazette de Saint-Pétersbourg indiquent qu’on n’y ignore pas les relations du tribun avec la légation russe à Paris et les services que celle-ci se croit en mesure d’attendre de lui. Mais, après sa mort, l’opinion personnelle de Catherine s’affirme énergiquement en sens contraire : « Mirabeau, écrit-elle à Grimm, était l’être colossal ou monstrueux de notre temps, car dans un autre il aurait été fui, détesté, enfermé, pendu, roué, etc. »
Et trois jours après : « Je n’aime pas les honneurs rendus à Mirabeau, et je ne comprends pas pourquoi, à moins que ce ne soit pour encourager la scélératesse et tous les vices. Mirabeau mérite l’estime de Sodome et de Gomorrhe. »
Elle est bien revenue aussi sur le compte de Necker : « Je partage les sentiments de M.F. ( ?) pour Malet du Pan et pour ce très vilain et bête Necker : je les trouve non seulement haïssables, mais outre cela bavards et ennuyeux au possible. »
Elle n’est pas tendre pour le duc d’Orléans : « J’espère que jamais aucun Bourbon ne voudra plus porter le nom d’Orléans, d’après l’horreur que le dernier qui l’a porté inspire. »
Quant à l’abbé Sieyès, elle en fait bon marché : « Je souscris à la pendaison de l’abbé Sieyès. »
Il est juste de dire que les révolutionnaires la payent de retour. Volney renvoie la médaille d’or dont l’impératrice l’a jadis gratifié. Sylvain Maréchal, dans son Jugement dernier des rois, montre l’autocratrice des Russies se livrant à un pugilat grotesque avec le pape, qui lui lance sa tiare à la tête, après quoi l’impératrice est engloutie avec tous ses complices par un volcan qui s’ouvre sous ses pieds. Le Moniteur n’est pas toujours aimable pour elle.
Cependant, ceci est à observer, tout d’abord et assez longtemps, Catherine, bien qu’elle condamne sévèrement le mouvement révolutionnaire, n’entreprend contre lui soit en Russie, soit ailleurs, aucun acte de répression directe. Elle reste spectatrice passive et en quelque sorte désintéressée des événements qui se précipitent. Elle semble dire par toute son attitude que ces choses-là ne la regardent pas personnellement, que, quoi qu’il arrive, elle n’a rien à craindre de cette crise ni pour elle ni pour son empire. Au fond, elle en demeure probablement convaincue jusqu’à la fin. Seulement, il arrive cette fois-ci encore que les combinaisons ou pour mieux dire les improvisations de sa politique viennent à en imposer à ses convictions. L’époque précise où elle se décide à sortir de son inaction indique suffisamment les raisons qui la font agir : c’est le moment où, ayant réglé ses affaires avec la Turquie et avec la Suède, elle juge l’heure venue d’intervenir en Pologne et d’y mettre la dernière main à l’œuvre maîtresse de son règne. La Révolution française apparaît alors à ses yeux comme une de ces « conjonctures » propices, qui, avec les conjectures et les circonstances, font, à ce qu’elle imagine, toute la politique. Un dialogue avec son secrétaire Chrapowiçki, à la date du 14 décembre 1791, traduit clairement sa pensée à cet égard :
— Je me casse la tête pour engager les cours de Berlin et de Vienne dans les affaires françaises.
— Elles ne sont pas très actives.
Non. La cour de Berlin irait, mais celle de Vienne reste en arrière. Ils ne me comprennent pas ! Ai-je tort ? Il y a des raisons qu’on ne peut pas dire. Je veux les engager dans ces affaires pour avoir les coudées franches. J’ai beaucoup d’entreprises non achevées. Il convient qu’ils soient occupés et ne m’empêchent pas. Et aussitôt Catherine met en branle le tocsin. Elle s’était contentée jusqu’à présent de faire publier à Paris, par son ministre Simoline (en août 1790), un ukase ordonnant à tous ses sujets de quitter la France, afin qu’un plus grand nombre parmi eux ne s’avisât d’imiter l’exemple du jeune comte Alexandre Strogonof, qui était entré avec son précepteur dans un club révolutionnaire. Mais elle n’avait pas même songé à proscrire de son empire les publications incendiaires venant des bords de la Seine. La Russie restait le seul pays en Europe ouvert à la circulation des gazettes imprimées à Paris. Un numéro du Moniteur fut confisqué, parce qu’il s’exprimait d’une façon inconvenante sur le compte du grand-duc Paul et de divers personnages de la cour. À partir de ce jour, Catherine voulut examiner chaque numéro avant d’en autoriser la distribution. Elle en vit bientôt un où elle-même, à son tour, était fort maltraitée : on la qualifiait de « Messaline du Nord ». « Cela ne regarde que moi », dit-elle fièrement, et elle ordonna la distribution. Elle tolérait la présence à Saint-Pétersbourg du propre frère de Marat, qui, tout en désapprouvant les fureurs sanguinaires de l’autre, ne cachait pas ses sentiments républicains. Précepteur dans la maison du comte Saltykof, il venait souvent à la cour avec son élève. En 1792 seulement, il change de nom et prend celui de Boudri. C’est qu’alors tout change subitement autour de lui : l’impératrice s’embarque dans la campagne antirévolutionnaire, sans grand enthousiasme d’abord, par pure manœuvre politique, mais de plus en plus sincèrement et de plus en plus passionnément aussi, entrant peu à peu dans la peau du personnage qu’elle a voulu jouer et en prenant, au naturel, les idées, les sentiments et les instincts. Elle ne se contente pas de combattre l’esprit révolutionnaire en France et chez des Français, elle le poursuit en Russie, chez les Russes eux-mêmes, ce qui est vraiment lui faire trop d’honneur. Pour la France, elle rédige, en 1792, un mémoire sur le moyen d’opérer le rétablissement de la monarchie. Elle n’y fait d’ailleurs pas preuve d’un grand jugement. Elle croit qu’un corps de dix mille hommes, qui traverserait le pays d’une extrémité à l’autre, suffirait à la besogne. La dépense ne serait que de 500 000 livres qu’on emprunterait à Gênes. La France, une fois rendue à son roi, rembourserait la somme. À l’égard des Français imbus de l’esprit révolutionnaire, qui peuvent se trouver sous sa domination, elle imagine le fameux ukase du 3 février 1793, qui les astreint, sous la menace d’une expulsion immédiate, à la prestation d’un serment, dont la formule n’aurait pas été mieux conçue par un tribunal d’inquisiteurs. Elle ne traite pas ses sujets avec plus d’indulgence. Pour les prémunir contre la contagion du jacobinisme, elle a recours à des armes pour lesquelles elle n’aurait pas eu assez de mépris au commencement de son règne. En apprenant le choix qu’elle fait de Prozorofski pour le poste de gouverneur de Moscou, Patiomkine écrit à son impériale amie :
« Vous avez tiré de votre arsenal la plus vieille pièce d’artillerie, qui certainement tirera dans le but que vous lui indiquerez, car elle n’a pas d’orientation propre ; mais prenez garde qu’elle ne couvre pas de sang dans la postérité le nom de Votre Majesté. »
Prozorofski et ses collaborateurs de Moscou et de Pétersbourg, Arharof, Chechkofski et Pestel, semblèrent, suivant l’énergique expression d’un écrivain russe, « comme sortis inopinément à la lumière du jour des chambres de torture du Préobrajenski Prikaz, déjà tombées dans la nuit de l’oubli ». Le procès du publiciste moscovite Novikof, condamné à quinze ans de forteresse pour la suite donnée à des publications auxquelles l’impératrice avait elle-même collaboré autrefois, inaugure un régime qui ne justifie que trop les appréhensions de Patiomkine. Catherine s’en prend jusqu’aux cravates à la française, hautes et couvrant le menton, que les dandys de Pétersbourg, le prince Boris Galitzine en tête, s’obstinent à porter.
Nous aurons occasion de revenir sur ces souvenirs. Nous ne cherchons, pour le moment, qu’à dégager les idées inspirées à Catherine par le grand cataclysme politique et social de la fin du XVIIIe siècle. Ces idées, il faut en convenir, furent mesquines. Catherine ne sut pas voir ce que, à travers des erreurs déplorables et de coupables égarements, le mouvement qu’elle chercha à réprimer portait en soi de noble, d’élevé, de généreux. Peut-être aussi l’esprit seul ne pouvait-il suffire à la compréhension de ces choses. Il y fallait encore une certaine élévation propre de sentiments, que Catherine ne posséda jamais. Tout en cherchant à combattre la Révolution, elle prit son temps pour étrangler sur les bords de la Vistule le dernier vestige de l’indépendance nationale : c’était affaire de politique ; passons condamnation là-dessus. Mais, la lutte terminée en Pologne, elle n’eut ni un élan de cœur, elle femme, ni une lueur d’intelligence, elle grande souveraine, pour ce qui avait fait l’honneur de la République expirante et sa réhabilitation devant la postérité, pour la résistance dernière des vaincus et pour le héros qui en personnifia l’inutile effort et la tragique destinée. Ayant fait venir à Pétersbourg comme un malfaiteur ce soldat vaincu, que Michelet nommait « le dernier chevalier de l’Occident et le premier citoyen de l’Europe orientale », dont Napoléon plus tard, au faîte de sa puissance, sollicita le concours et qui, habitant une auberge suisse, ne se laissa pas éblouir par Napoléon, elle n’éprouva même pas la curiosité de le voir. Elle se contenta de l’injurier. « Kostiouchko — elle n’a même pas appris à épeler son nom — amené ici, a été reconnu pour un sot dans toute la valeur du terme, très au-dessous de la besogne. » Voilà sa façon de juger l’homme. « Ma pauvre bête de Kostiouchka (sic) », lisons-nous dans une autre de ses lettres. C’est toute la pitié qu’elle sut donner au soldat qui venait de tomber sur le champ de bataille de Maciejowice, le cœur déchiré et le flanc ouvert d’une blessure par laquelle on a pu croire que l’âme tout entière d’un grand et noble peuple s’exhalait dans un cri de suprême agonie.
Paul Ier, en arrivant au pouvoir, alla, dit-on, voir l’ex-dictateur dans sa prison et s’inclina devant lui, en lui demandant pardon pour sa mère. Ce n’est peut-être qu’une légende et c’est tant pis pour le fils de Catherine. Du moins rendit-il la liberté au prisonnier. Catherine, elle, n’y avait pas songé.
Nous avons entendu un Allemand, qui occupe aujourd’hui encore une haute situation à Vienne, nous dire qu’étant cosmopolite, il aimait également toutes les nationalités, moins une, la sienne, cela parce que, à côté de beaucoup de qualités, elle avait un défaut qui lui répugnait entre tous : elle ne savait pas être généreuse.
En un sens, et à ce point de vue, dont nous ne voulons pas apprécier la justesse, Catherine resta allemande. Elle aima à donner et sut même pardonner quelquefois ; elle demeura inaccessible toujours à certains sentiments que la faiblesse, la souffrance, le malheur, éveillent naturellement dans les cœurs bien nés. Les idées que nous lui connaissons ne lui permettaient pas aussi de saisir un certain type de grandeur simple. Sa simplicité à elle était tout d’apprêt et de convention. Elle jouait encore un rôle en se montrant sous cet aspect. Elle consentait à descendre de l’Olympe et y trouvait même du plaisir, mais il fallait que l’Olympe et toute sa parade ne fussent pas loin. C’est pour cela qu’en 1782 elle se refusa à l’honneur de recevoir chez elle Franklin. « Je ne l’aime pas », disait-elle. Elle ne le comprenait pas. En 1795, elle ne comprit pas Kociuszko.
Est-il vrai qu’elle ait jamais fait écho à celui des souverains, ses contemporains, pour lequel elle professa longtemps le plus de mépris, nous voulons dire Louis XV, en répétant à sa façon le fameux mot : « Après moi le déluge » ? — « Poslie mienia hot trava nie rosti » (« Après moi l’herbe peut cesser de pousser »), l’aurait-on entendue dire à la fin de sa vie. Il se peut. Mais, pour en arriver là, il lui a fallu renier tout ce qui avait fait la gloire et la véritable grandeur de son règne, et tout ce qui vaut aujourd’hui encore à son nom cette immortalité dont elle eut, paraît-il, « l’ivresse » sublime.
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