3.3
Nous avons vu Catherine parler de son « âme républicaine ». L’expression revient plusieurs fois sur ses lèvres dans ses confidences intimes, et à chaque fois le ton, l’accent qu’elle y met semble bien indiquer qu’elle parle sérieusement. Est-il possible qu’elle se soit abusée à ce point ? Nous inclinerions plutôt à admettre une autre explication. Sans qu’elle y ait trop pris garde, à travers l’entraînement féerique de sa carrière, un drame, croirions-nous, s’est joué dans son esprit et dans son cœur, mettant en scène et en conflit tragique les convictions, les tendances, les élans généreux, fruit d’une culture intellectuelle exceptionnelle, et les dures servitudes attachées au métier d’une souveraine russe. Face à face avec les exigences du régime autocratique, Catherine a pu répéter après Phèdre :
... Quum gravatam navita adversa ratem
Propellit unda, cedit in vanum labor.
Ou bien encore, évoquant à la fin de sa vie et mettant en regard les rêves de sa jeunesse et les réalités inscrites, depuis, dans l’histoire de sa carrière, dire avant le poète : « Ceci a tué cela. »
Libérale, certes, elle le fut un jour.
« Je ne souhaite, je ne veux que le bien de ce pays où Dieu m’a mise ; il m’en est témoin… Liberté, âme de toutes choses, sans vous tout est mort. Je veux qu’on obéisse aux lois, mais point d’esclavage. Je veux un but général, de rendre heureux, et point de caprice, ni de bizarreries, ni de tyrannie qui y déroge… »
Cela est daté de l’année 1761 probablement, en des notes pareilles à celles que nous avons recueillies déjà, crayonnées hâtivement, au hasard de l’inspiration la moins étudiée, ne s’adressant à personne, traduisant la pensée solitaire et le travail obscur d’une intelligence et d’une conscience en éveil. Il y a de tout dans ces notes — même des préceptes pour aménager convenablement un parc d’huîtres. Il y a le souvenir et l’enchevêtrement bizarre d’une suite de lectures incohérentes et trop rapides. Il y a des niaiseries, comme ce projet pour l’affranchissement progressif des serfs au moyen d’une loi, qui, à chaque mutation de propriété, donnerait la liberté aux paysans appartenant au domaine vendu. Mais il y a par-dessus tout cela un souffle, un tressaillement d’âme, où il faut assurément reconnaître le contrecoup du grand mouvement émancipateur de l’époque.
« Il n’y a rien que j’abhorre plus que les confiscations des biens des coupables, car qui sur la terre peut ôter aux enfants… de ces gens-là l’héritage qu’ils tiennent de Dieu même ? »
En écrivant ces mots, Catherine a communié avec ce qu’il y a eu de plus noble, de plus élevé et de plus pur dans l’esprit humanitaire contemporain.
Hélas ! elle n’a pas aboli dans son empire la loi des confiscations, et, lors des partages de la Pologne, elle a présidé à la mise en pratique d’un système qui, sous couvert de nécessité politique, n’était guère qu’une œuvre de confiscation en masse, accomplie, sans un prétexte même de responsabilité judiciaire, au profit d’une foule de courtisans avides. Elle a essayé pourtant, surtout pendant la première moitié de son règne, de mettre son gouvernement au niveau des belles inspirations qu’elle entretenait et ses actes en rapport avec ses idées. En 1763, elle cherche à restreindre, sinon à supprimer, l’usage de la torture. Avant de l’appliquer, tous les moyens de persuasion devront être employés, y compris l’intervention de l’autorité spirituelle. Seulement, comme l’éloquence des popes à longue barbe ne lui inspire pas une confiance suffisante, Catherine songe à composer pour leur usage un manuel contenant les exhortations les plus propres à provoquer l’aveu du criminel. L’année d’après, dans un mémoire rédigé pour l’usage de son fils et de ses autres successeurs et concernant l’affaire d’un ministre de l’impératrice Anne, mis en accusation et condamné, quoique innocent, elle ne craint pas d’introduire cette déclaration :
« Le souverain est toujours coupable si ses sujets sont mécontents de lui. »
En 1766, recevant du comte Pierre Saltykof, gouverneur de Moscou, un rapport sur certaines punitions qu’il avait dû infliger, mais qu’il avait cherché à réduire dans la mesure du possible, elle écrit en marge : « Grand merci au comte Pierre Siemionovitch de ce qu’il use du fouet avec le plus grand ménagement. Veuillez continuer de même. » Au cours de la même année, elle apprend qu’un prince Hovanski se permet des critiques violentes contre son gouvernement. Elle en fait part au même comte Saltykof dans une lettre fort curieuse. Évidemment, bien qu’il ait séjourné en France, le prince a oublié qu’on y met les gens à la Bastille pour de tels discours. Heureusement pour lui, l’impératrice n’est pas méchante, et la mauvaise langue d’un prince Hovanski ne la fera pas changer de caractère. Seulement, Saltykof fera bien de le prévenir « que, s’il ne se tait, il ira en un endroit où les corbeaux auront de la peine à retrouver ses os ». Suit une apostille en français : « Faites-lui bien peur, afin qu’il retienne son abominable langue, car, d’ailleurs, je serais obligée de lui faire plus de mal que cette peur ne lui en causera. »
Et c’est encore en 1766 que la pensée intime de la souveraine se traduit par un trait presque sublime dans sa gaucherie naïve. Un fonctionnaire, dont elle prend l’avis au sujet de ses projets de réformes législatives, un certain Vasili Bouskakof, s’élève contre la suppression totale de la torture proposée par l’impératrice. Il indique des cas où l’usage lui en semble indispensable.
« On ne peut entendre cela !, écrit Catherine en marge du rapport. Il n’y a pas de cas là où l’humanité souffre ! »
À cette époque, il lui arrive fréquemment de changer en simple exil ou en déportation les peines corporelles prononcées par les tribunaux. Pour certaines fautes plus graves, elle diminue au moins la peine de moitié. En même temps, elle s’occupe d’introduire des améliorations dans le régime des prisons ; elle cherche à amender les procédés trop barbares du recrutement. Un jour, au moment où elle pénètre dans la chambre de l’impératrice, mademoiselle Engelhard, depuis comtesse Braniçka, voit Sa Majesté sur le point de signer un papier, s’arrêter, hésiter un instant, puis repousser définitivement la feuille intacte dans un tiroir. Elle ne peut cacher un mouvement de surprise, et Catherine, qui s’en aperçoit, de satisfaire aussitôt sa curiosité. Il s’agit d’une sentence qui a besoin de sa signature pour être exécutoire. Or, se trouvant de méchante humeur depuis le matin, elle a craint d’être trop sévère, comme cela lui est déjà arrivé en pareil cas. Elle a donc pris le parti de remettre cette affaire au lendemain.
En 1774, au cours de la révolte de Pougatchef, nous trouvons cette réflexion dans une lettre de la souveraine adressée à Sievers :
« Selon toutes les probabilités, cela finira par des pendaisons. Quelle perspective pour moi qui n’aime pas les pendaisons ! L’Europe nous croira revenus au temps d’Ivan Vasilevitch. »
On voit comme elle se débat contre les fatalités de son gouvernement et du système politique qui y est attaché, comme elle en appelle au jugement de l’Europe « éclairée ». Hélas ! l’Europe « éclairée » ne songeait pas du tout à la retenir sur la pente où l’entraînait le poids de la lourde machine autocratique. Voltaire était tout prêt à reconnaître que les pendaisons avaient du bon, quand il s’agissait d’en faire usage pour débarrasser la Grande Catherine de ses ennemis. Jusqu’à une femme, jusqu’à madame de Bielke, qui, en 1767, conseillait à son impériale amie de couper court à l’opposition que l’évêque de Cracovie lui faisait en Pologne en envoyant le prélat au Kamtchatka. Catherine finit par écouter le conseil. Sinon en Pologne, où la chose n’était pas aisée, vu la besogne qu’elle avait à y faire, du moins ailleurs, elle essaya longtemps de rester fidèle au programme libéral qu’elle définissait ainsi dans une autre lettre à Sievers :
« Vous savez mieux que personne comme je déteste toute violence. En toute circonstance j’ai préféré les voies de la douceur et de la modération. »
Mais à Varsovie même, elle rêvait parfois un retour impossible à ces principes. Il s’est conservé dans des notes de sa main, écrites en mai 1772, un projet d’instruction pour les gouverneurs des provinces polonaises à annexer en vertu du traité de partage ; ce projet serait un monument de gloire en plus pour Catherine la Grande et l’excuserait presque d’avoir participé à l’œuvre de spoliation — s’il avait été appliqué.
« Vous aurez soin, écrivait l’impératrice, qu’au moment du passage de ces provinces sous notre sceptre il soit mis un terme à toutes les oppressions, vexations, injustices, brigandages, meurtres, et, dans les enquêtes judiciaires, aux horribles tortures, et aussi à tous supplices et punitions cruelles. En un mot, nous désirons que ces provinces ne nous soient pas seulement soumises par la force des armes, mais encore que vous vous appliquiez à attacher le cœur des habitants eux-mêmes à notre empire par un gouvernement bon, bien ordonné, juste, indulgent, doux et humain. »
En même temps, Catherine indiquait ce qu’elle entendait par un gouvernement « juste » et « humain » dans une suite de paragraphes dont l’un stipulait pour les nouveaux sujets de l’Empire le droit de conserver leurs lois et leurs coutumes nationales et le privilège d’une juridiction autonome avec emploi de leur langue. Beaucoup de Polonais, aujourd’hui encore, ne demanderaient pas davantage.
Ces inspirations généreuses correspondaient à une idée des mieux arrêtées dans l’esprit de l’impératrice. Un jour qu’on discutait devant elle les moyens de rétablir l’ordre et la tranquillité parmi les tribus turbulentes des Tcherkesses, les uns recommandant l’emploi des armes, les autres des mesures administratives énergiques, Catherine donna ainsi son avis : « Je ne connais qu’un moyen efficace : le commerce et les aises de la vie qui adouciront les mœurs de ces peuples. » En 1770, pendant la première guerre turque, Roumiantsof lui ayant fait part des procédés d’un de ses collègues, le général Schtofeln, qui, en Moldavie, brûlait ville sur ville et village sur village, l’impératrice laissait éclater son indignation : « Cette manière de faire la guerre rappelait les anciens exploits des armées russes sur le Volga et la Soura. » Elle ne tenait pas à évoquer ces souvenirs, ni à faire remonter la Russie à son berceau historique. Elle s’impatientait assez du « faux air d’Ispahan » que Moscou conservait, même en temps de paix, et qu’elle espérait lui faire perdre « en se fâchant ». Elle voulait une Russie civilisée, policée, instruite. « Jamais on ne me fera craindre les peuples instruits », disait-elle.
Même en économie politique ses instincts plutôt que ses idées, car elle n’avait guère de celles-ci en cette matière, la rattachaient à l’école libérale. Elle détestait les monopoles ; condamnait les loteries : « J’ai le nom de loterie en horreur ; c’est toujours une friponnerie, revêtue de formalités honnêtes. » Cependant, avec l’inconséquence assez habituelle à son esprit, elle se déclarait tantôt partisan du protectionnisme le plus énergique, tantôt défenseur des intérêts du consommateur contre ceux du producteur, jusqu’à vouloir adopter des droits de sortie pour le blé lui-même.
Si nous en croyons Grimm, le programme politique tout entier de Catherine, celui auquel elle demeura fidèle toute sa vie, se résumait dans un acheminement progressif à la suppression du pouvoir absolu. Elle n’admettait pas, et on lui donnera facilement raison à cet égard, qu’une réforme de ce genre pût être opérée brusquement. Il convenait de saper progressivement les fondements mêmes du despotisme, en donnant peu à peu aux peuples, qu’on se proposait d’émanciper, le sentiment ignoré par eux et le goût de la liberté. En attendant, le régime autocratique s’imposait comme une nécessité provisoire. Nous n’éprouvons aucun désir de contredire ces assertions. Par son origine, son éducation, et même, et surtout, par l’influence des exemples qu’elle avait eus sous les yeux depuis son arrivée en Russie, Catherine a pu être portée en effet à condamner, en principe, le principe lui-même du pouvoir qui était devenu le sien. Seulement, il est arrivé ceci : d’abord, ce pouvoir qu’elle jugeait barbare et appelé à disparaître dans un avenir plus ou moins éloigné, elle l’exerça, provisoirement et par nécessité, comme nous avons dit ; mais, en l’exerçant, elle en subit aussi l’influence ; elle s’y accoutuma ; elle en perdit de vue les inconvénients et elle en apprécia mieux les commodités. Pour tout dire, elle y prit goût. En second lieu, à pratiquer, comme elle fit, la philosophie et les philosophes, elle en vint, par un autre chemin, à la conviction que ce mode despotique de gouvernement était non seulement en Russie, mais partout ailleurs, le meilleur de tous.
Nous l’avons dit : la doctrine de Voltaire et surtout celle des encyclopédistes, sans parler de Rousseau, dont Catherine n’apprécia pas le génie, conduisaient directement à ce résultat. La théorie du despotisme éclairé est sortie de cette école, et elle était faite pour séduire l’héritière de Pierre le Grand. Entre cette théorie, comme la comprenaient les philosophes, et la pratique de l’autocratie tsarienne en Russie, il y avait assurément un abîme. Mais Catherine devait fatalement le franchir. En outre de l’action corruptrice du pouvoir lui-même qu’elle exerça, une troisième influence l’y conduisit.
Pendant le cours de son règne, elle eut à subir deux crises qui exercèrent sur la marche de ses idées, la dernière surtout, une action énergique dans un sens contraire au mouvement initial ; en allant au-devant de la liberté, elle fit deux rencontres, propres l’une et l’autre à lui donner l’envie de rebrousser chemin : celle de Pougatchef d’abord, ce représentant sinistre des franchises populaires s’affirmant par d’odieux excès ; celle de la Révolution française ensuite, cette banqueroute lamentable de l’idéal philosophique noyé dans le sang. Le libéralisme de Catherine ne résista pas à cette double épreuve. Elle eut beau deviser encore avec ses amis les philosophes sur le thème de l’émancipation progressive des masses asservies, et même légiférer par boutades en ce sens, l’élan primitif, la foi, l’assurance de bien faire n’y étaient plus ; le ressort était cassé. Dès l’année 1775, au lendemain de la répression de la Pougatchefchtchina, le changement devient apparent : désormais les décisions de l’impératrice et celles de ses subordonnés directs font seules loi, annulent l’action des corps constitués, quels qu’ils soient, de ceux mêmes, comme le Conseil d’État, que Catherine a appelés à la vie. Et il est de plus en plus rarement question de clémence. On envoie au contraire une verte réprimande au comte Zahar Tchernichof, vice-président du Conseil de la guerre, pour retard apporté à l’exécution d’une sentence condamnant au knout, à l’ablation du nez et à la déportation en Sibérie un certain Bogomolof, qui, en état d’ivresse, s’est attribué le nom et la qualité de Pierre III. Et le temps est loin où, parlant de L’Esprit des lois, on l’appelait « le bréviaire des souverains, pour peu qu’ils aient le sens commun », où l’on écrivait à madame Geoffrin :
« Le nom du président de Montesquieu prononcé dans votre lettre m’a arraché un soupir ; s’il était en vie, je n’épargnerait… (sic). Mais non, il me refuserait comme… » Catherine voulait dire qu’elle n’épargnerait rien pour engager l’illustre écrivain à venir à Saint-Pétersbourg, mais qu’il refuserait sans doute, comme avait fait d’Alembert. Car alors d’Alembert avait paru aussi à l’« élève de Voltaire » un homme apte à conseiller une impératrice de Russie ! Nous dirons ailleurs comment et pourquoi il refusa cet honneur.
La Révolution devait achever ce que Pougatchef avait commencé et consacrer un divorce définitif entre la Catherine des jeunes années et la souveraine impérieuse et hautaine qui, en 1792, fut la première à sonner dans toute l’Europe le tocsin d’alarme contre l’œuvre théorique des philosophes brusquement et brutalement transportée dans le domaine des accomplissements.