1.1
« J’aime les pays en friche, a écrit Catherine. Je l’ai dit mille fois : je ne suis bonne qu’en Russie. » Elle prouvait ainsi la prodigieuse lucidité d’esprit qui lui permettait d’accomplir, occasionnellement au moins, ce tour de force : une juste appréciation de ses propres mérites. Le prince Henri de Prusse, qui, envoyé en reconnaissance à Saint-Pétersbourg par son frère, y vit la souveraine de près et l’étudia avec l’application d’un Allemand qui veut aller au fond des choses, a dit aussi un jour, en causant avec le comte de Ségur :
« Elle (Catherine) jette un grand éclat ; on la vante ; on l’immortalise de son vivant ; ailleurs, elle brillerait sans doute beaucoup moins ; mais dans son pays elle a plus d’esprit que tout ce qui l’entoure. On est grand à bon marché sur un pareil trône. »
Catherine ne méconnaissait pas enfin un des éléments, et le plus essentiel peut-être, de tous ses succès : le bonheur. « Je n’ai que du bonheur », disait-elle volontiers. Comment d’ailleurs aurait-elle fait pour ne pas apercevoir sur le chemin de sa vie ce facteur indispensable de toutes nos prospérités ? En 1770, elle copiait de sa main une note de son amiral improvisé, le commandant en chef de ses forces navales du Levant, Alexis Orlof, qui, quoiqu’il n’eût jamais vu jusqu’alors ni vaisseaux ni marins, en savait assez au bout de huit jours pour voir que ceux avec lesquels on lui ordonnait de vaincre « ne valaient pas le diable ». Les hommes ne savaient pas ou ne voulaient pas faire la manœuvre, les officiers ne savaient pas ou oubliaient le commandement, les bâtiments s’échouaient les uns après les autres ou perdaient leur gréement. « Les cheveux se dressent sur la tête, en regardant ces choses, écrivait Orlof. Si on avait affaire à d’autres qu’à des Turcs, l’affaire de cette escadre ne serait pas longue. » C’est cette escadre avec son amiral qui remporta la victoire de Tchesmé, détruisant de fond en comble une des plus belles flottes que la Turquie eût jamais mises à la mer. Et en 1781 déjà, Catherine envoyait à Grimm le résumé suivant de l’histoire de son règne, rédigé par son nouveau secrétaire et factotum, Bezborodko, dans la forme bizarre d’un inventaire :
Gouvernements érigés selon la nouvelle forme 29
Villes bâties 144
Conventions et traités conclu 30
Victoires remportées 78
Édits mémorables, portant lois ou fondations 88
Édits pour soulager le peuple 123
Total 492
Quatre cent quatre-vingt-douze hauts faits à l’actif ! Ce bilan étourdissant, où se révèle d’une façon si naïve tout ce qu’il y avait de romanesque, d’extravagant, d’un peu enfantin et de très féminin dans le génie extraordinaire qui domina la Russie et un peu l’Europe pendant trente-quatre ans, fera sans doute sourire le lecteur. Il ne s’en trouve pas moins correspondre, en réalité, à un ensemble de grandes choses accomplies sous l’inspiration directe de celle qui l’invoquait alors.
Et tout cela, n’était-ce bien, en effet, que la part du bonheur ? Non certes ! Le prince Henri de Prusse s’est montré trop sévère, Catherine a voulu être trop modeste, et nous l’avons reconnu par avance en parlant du caractère de la grande souveraine. Avec un caractère comme celui-là, on met généralement autre chose que du hasard et de la réussite dans la balance des destinées humaines auxquelles on est appelé à présider. Catherine y mit tout d’abord des qualités remarquables de tenue. Le 3 juillet 1764, l’envoyé de Frédéric, comte de Solms, écrivait à son maître :
« Du côté de la nation, il y a beaucoup de mécontentement et de fermentation, et beaucoup de courage et de fermeté, du moins en apparence, du côté de l’impératrice. Elle est partie d’ici (pour la Livonie) avec l’air le plus serein et la contenance la plus assurée, quoique, deux jours auparavant, il y ait eu une mutinerie dans les gardes. »
Dans une autre circonstance, le prince de Ligne a noté :
« Je suis le seul qui ai vu qu’un quart d’heure seulement la dernière déclaration de guerre des Turcs lui fit penser modestement qu’il n’y avait rien de stable au monde, et que la gloire et les succès étaient incertains. Elle sortit de son appartement avec l’air serein tel qu’elle l’avait avant le départ de son courrier. »
Imposant à tout le monde, à ses amis comme à ses ennemis, par cette attitude, Catherine ne se laisse jamais imposer par rien ni par personne, ne perd jamais contenance. En 1788, au moment où va éclater la guerre suédoise, il y a, dans l’armée comme dans l’administration, mais dans l’armée surtout, une terrible pénurie d’hommes. Le comte d’Anhalt se présente, recommandé par une réputation militaire européenne, et offre ses services. Il est reçu à bras ouverts. Mais il demande le rang de général en chef et le commandement suprême. Refus de Catherine. Stupéfaction indignée du condottiere allemand, qui déclare qu’il ira planter ses choux. « Soignez-les bien », répond tranquillement l’impératrice.
Pour augmenter le prestige qu’elle exerce, elle ne dédaigne pas, parfois, de recourir à certains artifices, à certains effets qui sentent l’arrangement et la pose. Le comte de Ségur, en présentant ses lettres de créance, aperçoit « quelque chose de théâtral » dans le maintien de l’impératrice ; mais ce « quelque chose » donne au nouveau venu une si grosse émotion, qu’il en oublie son discours préparé à l’avance et communiqué selon l’étiquette. Il est obligé d’en improviser un autre. Un de ses prédécesseurs, encore plus ému, n’avait jamais pu, s’il faut en croire Catherine, aller au-delà de ces mots : « Le roi mon maître… », qu’il répéta trois fois de suite. À la troisième fois, Catherine mit fin à son supplice en disant qu’elle connaissait depuis longtemps les bons sentiments de son maître pour elle. Mais elle le tint, à partir de ce moment, pour un sot, quoiqu’il eût à Paris une réputation d’homme d’esprit. Elle n’était indulgente que pour ses domestiques. Il convient de dire qu’elle était en droit de se montrer exigeante à l’égard de ceux qui se trouvaient dans le cas de lui adresser la parole, car, ainsi que l’a observé le prince de Ligne, elle possédait « l’art d’écouter ». « Elle avait, dit-il, tant d’habitude de présence d’esprit qu’elle avait l’air d’entendre, quand même elle pensait à autre chose. » Le prince de Ligne ajoute que cependant son impératrice à lui, Marie-Thérèse d’Autriche, avait « bien plus de magie et de séduction ». Catherine montre plus d’autorité. Aussi a-t-elle soin de défendre contre toute atteinte ce côté de son prestige souverain. Un jour, à un dîner officiel, ayant à témoigner du mécontentement à l’envoyé d’une puissance étrangère, elle lui fait une de ces scènes dont Napoléon se montra plus tard si prodigue. Au milieu de son algarade, elle entend son secrétaire, Chrapowiçki, faisant à demi-voix l’observation qu’il est regrettable que la matouchka s’emporte de la sorte. Elle s’arrête net, change de conversation, se montre aimable et enjouée jusqu’à la fin du repas ; mais en sortant de table, elle va droit à l’interrupteur : « Comment oses-tu critiquer mes paroles en public ! » Sa voix tremble de colère, et la tasse de café qu’elle tient en main court grand risque de tomber à terre. Elle quitte la tasse sans la vider et congédie l’infortuné secrétaire. Celui-ci se croit perdu. Il s’en retourne chez lui, attendant, pour le moins, un ordre de départ sur la route de la Sibérie. On vient le chercher de la part de Sa Majesté. Catherine est encore très excitée et l’accable de reproches. Il tombe à genoux. « Tenez, lui dit alors l’impératrice en lui offrant une tabatière garnie de diamants, gardez ceci, et, quand vous aurez encore des observations à faire en public sur ce que je dis ou fais, retenez votre langue et prenez une prise. L’avis pourra m’être bon. »
Avec un tel empire sur soi-même, il est rare qu’on n’en exerce pas un très grand sur les autres. Celui dont Catherine dispose est énorme, et tous les traits de son caractère, de son tempérament et de son esprit contribuent à le mettre en valeur. Son attitude impose et fascine, son énergie, sa fougue, son entrain juvénile, sa confiance, son audace, sa verve, sa manière de présenter les choses comme elles se présentent à ses yeux, c’est-à-dire avec les dehors les plus séduisants, son mépris des dangers et des difficultés, fait pour une bonne moitié d’ignorance et pour un bon tiers de folie aventureuse, sa façon de rêver les yeux ouverts, cette espèce d’hallucination grandiose, dans laquelle elle se meut et au travers de laquelle elle finit par étreindre la réalité, tout cela lui sert à faire marcher les hommes bons ou mauvais, habiles ou maladroits, dont elle dispose et qu’elle pousse au but comme un cavalier fait d’un cheval, flatté et cravaché tour à tour, éperonné, secoué et porté en quelque sorte par l’effort d’une volonté qui décuple le travail de ses muscles. Il faut lire la correspondance de la souveraine avec ses généraux de la première guerre turque, Galitzine et Roumiantsof. Galitzine est une non-valeur, Roumiantsof une haute capacité militaire : à peine prend-elle garde à la différence. Il faut qu’ils marchent tous les deux. Il faut qu’ils battent les Turcs l’un et l’autre. Il est impossible qu’ils n’y arrivent pas. Les Turcs, qu’est-ce que cela ? Un troupeau, et non une armée ! Et puis, « l’Europe les regarde ! ». On croit entendre Napoléon aux Pyramides. Elle remercie Roumiantsof pour un poignard turc qu’il lui a envoyé, mais la capture de deux hospodars ferait mieux son affaire. Ce n’est pas encore assez : « Je vous prie à l’occasion de m’envoyer le vizir lui-même, et, si Dieu le permet, Sa Hautesse le Sultan lui-même. » Elle s’occupe d’ailleurs de leur rendre la victoire facile : « Elle allume l’Empire turc aux quatre coins. » Elle en prévient son ministre de la Guerre, afin qu’il se mette en mesure : « Monsieur, monsieur, j’ai besoin de beaucoup de canons… Que faire si ces canons sont chers ?… » On dirait d’une élégante réclamant un supplément de costumes de chez le bon faiseur. Elle ajoute : « J’ai maintenant une armée au Cuban, une armée agissant contre les Turcs, une armée contre les Polonais sans cervelle, je suis prête à me colleter avec la Suède et encore trois soumatohi (bagarres) in petto, que je n’ose pas montrer. Envoie-moi, si tu peux, sans attirer l’attention, une carte de la Méditerranée et de l’Archipel, et puis prie Dieu, Dieu arrangera tout. »
Mais voici qu’en septembre 1771 un des lieutenants de Roumiantsof, le général Essen, essuie une défaite sous les murs de Giourgi. Ce n’est rien ! « Où il y a eu de l’eau, il y en aura encore », dit le proverbe russe. Le proverbe russe a raison. « Dieu nous aime bien, mais nous punit quelquefois pour ne pas nous rendre trop fiers. » Il faut aller de l’avant, et tout sera bientôt réparé. Roumiantsof va de l’avant, il passe la rive droite du Danube. Victoire ! crie Catherine. Vite une plume pour envoyer la bonne nouvelle à Voltaire, pour la répandre à travers l’Europe entière. Hélas ! pour obéir à sa souveraine, Roumiantsof a trop entrepris. Il est obligé de battre en retraite. Il s’excuse en invoquant l’état de son armée. Il s’imagine avoir auprès de l’impératrice des ennemis qui font exprès pour le laisser manquer de vivres et de munitions. « Il ne sait ce qu’il dit ! » Catherine n’a jamais entendu qu’il eût des ennemis capables de le desservir auprès d’elle. Il est impossible que cela soit. « Elle n’a pas autour d’elle des gens pour lui chuchoter à l’oreille… Elle n’aime pas les rapporteurs… Elle juge les gens capables de bien faire par ce qu’ils font. » Sans doute, l’armée de Roumiantsof est faible. D’autant qu’elle a dû souffrir dans les marches et les contremarches d’une rive du Danube à l’autre… (Un coup de patte, en passant.) Mais l’impératrice ne saurait oublier l’inscription gravée sur l’obélisque qui rappelle la victoire remportée par Roumiantsof à Kagoul : elle porte qu’il n’avait que dix-sept mille hommes sous ses ordres ! Avec son savoir-faire et son énergie, il peut renouveler ce fait d’armes. Pourvu qu’il ne se laisse pas aller au découragement. En avant ! En avant !